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Ni normal, ni extraordinaire

normalpdf-161634L’écriture de ce texte a surgi de la nécessité d’aborder la question des violences sexuées (ou plutôt genrées) et sexuelles dans des environnements proches. Nous sommes en effet convaincues que ces situations très concrètes, au delà de l’autodéfense immédiate, nécessitent de traiter les mécanismes généraux qui les sous-tendent.

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L’écriture de ce texte a surgi de la nécessité d’aborder la question des violences sexuées (ou plutôt genrées) et sexuelles dans des environnements proches. Il est le fruit de discussions liées à des expériences diverses, mais n’a pas la prétention de fournir des recettes à toute la palette de problèmes auxquels peuvent se trouver confrontées les unes ou les autres. Le choix a été fait de ne pas l’écrire du point de vue de quelqu’une ayant subi une agression, mais dans une perspective plus large. Nous sommes en effet convaincues que ces situations très concrètes, au delà de l’autodéfense immédiate, nécessitent de traiter les mécanismes généraux qui les sous-tendent. Voici donc une contribution à des réflexions pratiques à approfondir, individuellement et collectivement, au sein des différentes activités et chaque fois où cela fait sens.

Constatations

Le fait que ces problèmes soient essentiellement abordés dans et par des milieux spécifiques, comme les milieux dits féministes ne nous satisfait pas. Certes, il paraît tout à fait logique que celles qui s’intéressent particulièrement à la question de la domination patriarcale se collettent directement avec les violences que celle-ci induit au jour le jour. Cependant, il est vraiment dommage que s’instaure une forme de spécialisation sur un sujet qui, comme d’autres, traverse l’ensemble de la société et des rapports.

Pour autant et pour être tout à fait claires, ce texte n’a pas pour vocation de prêcher la bonne parole aux tenants de l’ordre de ce monde qui continuent à défendre de différentes manières et pour des motifs divers des comportements machistes, voire à valoriser les expressions de brutalité virile. Nous ne pouvons

que les combattre lorsque nous les trouvons en face de nous. Ce texte n’a pas non plus vocation à démontrer l’existence des rapports de domination genrés à celles et ceux qui s’évertuent encore à nier une réalité dont la violence nous saute à la gueule au quotidien.

Dans cette société, dont l’un des piliers reste le patriarcat, les comportements courants qui consistent à rabaisser, à posséder, voire à vouloir anéantir l’autre par sexisme ou homophobie sont généralement pris avec une certaine indifférence. C’est comme s’ils s’inscrivaient dans une normalité génétiquement programmée, sans que soient interrogés plus avant l’ordre qui nous est imposé et les valeurs qu’il nous inculque. On s’en doute, le fait que dans certains endroits l’Etat s’empare de ce problème à sa sale manière ne le résout en rien. D’abord nous savons d’expérience que la Justice pénalise et sanctionne selon des critères qui ne sont pas les nôtres et que ses chiens de garde de la Police ne sont pas les derniers des masculinistes. Ensuite, la délégation des questions de domination à des institutions incarnant et fonctionnant sur le principe de l’autorité entérine et étend leur contrôle sur tous les aspects de notre vie. Enfin, réserver à Papa-Etat le rôle de décider et de juger ce qui se fait ou ne se fait pas dépossède chacun-e de sa réflexion et de son intervention propre, selon ses critères et avec ses outils de défense ou d’attaque. C’est donc la passivité individuelle et générale qui, une fois de plus, en sort renforcée.

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Réagir

La question qui se pose est précisément celle de comment réagir, sans nous placer à notre tour en position de justicier-es, lorsque nous nous trouvons confrontés à des violences genrées et/ ou sexuelles, particulièrement dans notre entourage immédiat. Or c’est dans ces relations directes que,

paradoxalement, tout semble se compliquer. La figure du monstre, incarnation des fantasmes les moins reluisants et bien pratique pour occulter des comportements ancrés dans les mœurs, ne fonctionne pas nécessairement et ce nest plus du violeur inconnu tapi « au-dehors » dont il s’agit de se débarrasser vite fait. Il devient alors bien plus difficile de ne pas regarder en face la misère des solutions traditionnelles des sociétés de Pouvoir : la démarche de faire enfermer n’est plus seulement un concept juridique, mais se pose avec ses implications sur des personnes bien réelles ou, autre exemple, il faudrait assumer les conséquences directes des appels à un lynchage/défouloir.

Par ailleurs, lorsqu’on connaît l’agresseur, c’est aussi tout un ensemble de relations, de sociabilité et d’enjeux de différentes natures qui de fait est remis en cause. Cela nous touche profondément, aussi bien au niveau collectif qu’individuel. Cette complexité provoque souvent un réflexe de préservation de soi et aussi du groupe, généralement proportionnelle à la place qu’y occupent les personnes impliquées et aux intérêts en jeu. Pour éviter que soient bouleversés des certitudes et différents équilibres (fonctionnements, rôles …), il est évidemment plus pratique de refuser de voir, d’ignorer, de banaliser ou d’accepter l’inacceptable. C’est ainsi qu’un large panel d’excuses et de circonstances atténuantes peut être invoqué pour justifier une agression à caractère sexuel, allant du mal-être de l’agresseur, en passant par des facteurs extérieurs comme l’alcool etc., jusqu’à parfois conférer la responsabilité de l’agression à la personne qui la subit, sur le mode « elle l’a cherché ». Ce genre de prétextes est d’autant plus courant et facile à utiliser dans des sociétés où le désir est réduit à la consommation d’un corps, à l’appropriation de l’autre, à la possession. Ce à quoi on peut encore rajouter l’image construite d’un désir masculin reposant sur une sorte d’« impulsivité irrépressible » avec son pendant de la « passivité » attendue des femmes.

Prendre sa vie en mains

La remise en question de tous ces mécanismes est fondamentalement liée au fait de vouloir prendre en main nos vies sans médiations institutionnelles. Elle devrait donc être particulièrement portée par et dans des milieux qui se veulent anti-autoritaires. Lorsqu’on envisage et que l’on veut combattre la domination sous ses différentes formes, il est en effet indispensable, au delà des réflexions théoriques, d’affronter avec toute la détermination nécessaire la prise de pouvoir sur l’autre. Et celle-ci s’exprime notamment et fort conventionnellement par les violences de genre.

Conflits

Pourtant, nous n’échappons pas à ce monde et c’est presque « naturellement » que l’on voit se reproduire le réflexe de passer sous silence, voire de cautionner, des agissements si acceptés socialement. C’est certes plus compliqué lorsque des agressions se produisent devant « des témoins » qui, espé- rons-le, peuvent difficilement rester neutres et sans intervenir. Mais le fait que les violences aient lieu la plupart du temps en privé, conduit trop souvent à les cantonner à des histoires « à part ». Même lorsque les effets en sont visibles ou qu’ils sont formulés, la sphère privée semble constituer un rempart contre toute intervention. Elle s’apparente à une sorte de parenthèse où tout peut se passer, des menaces au tabassage, des pressions physiques au viol. C’est généralement longtemps après que l’on peut apprendre au détour de conversations plus larges qu’untel a vraiment «fait la merde », qu’une telle « s’en est pris plein la gueule », au propre comme au figuré, ou encore quand sort à la lumière tout un enchaînement de faits particulièrement graves entendre que « finalement c’est pas étonnant… ». Y aurait-il un délai de convenance pour parler ouvertement des choses et tenter de les prendre en charge ? Dans trop de situations, c’est malheureusement la conservation des rapports existants et d’un certain confort qui l’emporte sur le refus des rapports de domination.

Ces stratégies d’évitement du conflit sont sans doute liées au fait qu’il n’existe pas de solution-type, applicable à tous, en toute occasion et encore moins dans des rapports sociaux que nous n’avons pas choisis. Les milieux anti-autoritaires ne sont pas des cocons préservés, ni à préserver. Le choc que peut provoquer le constat qu’ils sont aussi traversés par les comportements dominants, plutôt que de susciter la paralysie, devrait renforcer l’urgence de les affronter. Chaque situation particulière de ce genre n’est ni « normale » ni « extraordinaire ». C’est un moment où se posent des questions essentielles comme celle la justice (avec sa prétendue valeur universelle d’exemplarité que nous rejetons), de la vengeance (pas forcément comme « devoir » ou comme réflexe mais comme une possibilité parmi d’autres), ou encore de l’exclusion/ban- nissement avec ce que l’on en attend et les manières d’y procéder. Plus généralement, il faut aussi envisager les rapports que l’on souhaite avoir avec les personnes concernées en prenant en compte des actes et des parcours. Un des défis consiste à affronter tout cela en évitant de tomber dans la reconnaissance de statuts tels que « victime »/ « criminel », avec tout ce qu’ils ont

de réducteur en terme de perception et de réaction. Et c’est précisément parce qu’il s’agit toujours d’individus que se pose la question primordiale des limites que chacun-e pose pour soi et aux autres. Ces limites sont avant tout individuelles et doivent être reconnues comme telles. Cela ne signifie pas pour autant que tout soit relatif et ne doive être géré que personnellement, particulièrement lorsque ce sont nos convictions anti-autoritaires qui sont attaquées par certains agissements. Cette recherche d’articulations entre particulier et général, entre individuel et collectif, est tout aussi exigeante que celle des moyens qui correspondent à nos fins et à notre éthique. Elle requiert une certaine clarté sur nos aspirations et cette clarification passe parfois par la confrontation et le conflit. Cependant, tirer les conséquences pratiques de ce processus nous éloigne aussi de l’impuissance. En effet, la nécessité de se passer de lois et de normes ne revient pas à tout accepter, de même que le refus de reproduire des mécanismes de justice ne signifie pas l’inaction. Les institutions et les représentants du patriarcat ne manquent pas autour de nous qui peuvent être attaqués en tant que tels. Il est aussi indispensable de s’attacher à régler tel ou tel cas spécifique, même si c’est rarement entièrement satisfaisant. Faisons également en sorte de ne pas laisser de place aux valeurs patriarcales et aux comportements qui en découlent dans les espaces auxquels nous participons et que nous partageons.

Luttes

La question des genres se pose aussi, de différentes manières, dans les contextes de luttes et nous ne pouvons pas faire comme s’ils étaient nécessairement exempts d’histoires de violences sexuelles.

Or là se pose de manière plus aiguë encore la question des priorités et celle des perspectives.

Ainsi, envisager le combat seulement contre tel ou tel aspect partiel de la domination peut amener à passer à la trappe d’autres aspects qui traversent aussi la lutte. Le fait de constater ou de vivre sur sa propre peau que quelqu’un à coté de qui on se bat s’arroge le droit de disposer de nous selon son bon vouloir est en soi particulièrement choquant et révoltant pour quiconque aspire à la liberté.

Pourtant il arrive encore trop fréquemment que ce genre de problèmes soient plus ou moins volontairement ignorés au nom d’une certaine « unité dans la lutte » qu’il ne s’agirait pas de briser en mettant sur la table des questions qui pourraient faire débat et « diviser ». Cet argument de « cause commune » transcendant les individus qui y participent, peut être intégré au point d’empêcher une réaction individuelle face à des actes ou des comportements pourtant insupportables.

Les luttes menées en soutien à des catégories de personnes dans des situations particulières favorisent aussi d’autres types de mécanismes notamment liés à la création d’un rapport extériorité/intériorité : du fait de leur situation particulière, certains sont ainsi parfois considérés comme étant plus acteurs, voire comme les « sujets » de la lutte, ayant toute la légitimité de prendre les décisions. Parallèlement, la position de « soutien » peut se limiter au fait de les relayer et de suivre. Ce genre de mécanismes peuvent s’avérer si puissants qu’ils en éliminent toute possibilité de dialogue et de rapport critique sur le combat pourtant supposé être mené ensemble. Ainsi, les « soutiens » se retrouvent plus ou moins volontairement et consciemment à s’aligner de manière quasi inconditionnelle sur les positions et les agissements des dits « sujets ». Sans doute une couche du maudit sentiment de culpabilité si répandu et entretenu par la morale et la religion y tient sa part. En l’occurrence, il apparaît fréquemment lié au fait de se sentir « favorisé », les « privilèges » pouvant consister à avoir un logement ou des papiers quand d’autres en sont privés, de se trouver en dehors des murs des centres d’internement quand d’autres y sont enfermés. Ces visions simplifient à outrance la réalité des individus, bien plus complexe que des conditions matérielles liées à un contexte précis. Elles contribuent aussi souvent, en rigidifiant les rapports, à éloigner les possibilités de sincérité dans le partage des expériences et de réciprocité dans les relations.

C’est ainsi qu’on assiste à la reproduction de rôles inégalitaires, qui par ailleurs n’échappent pas non plus à la construction genrée : on arrive dans certains cas de manière caricaturale à l’appropriation de positions du style celui qui souffre, qui en bave mais qui résiste tant qu’il peut, tandis que l’autre, à l’écoute et toujours disponible existerait essentiellement en tant qu’appui. La création de stéréotypes comme ceux des héros et/ ou victimes génère son lot de réflexes conditionnés comme une admiration ou une pitié sans borne qui peuvent conduire à leur permettre, à accepter de leur part des choses que l’on ne tolérerait pas dans d’autres contextes ou venant d’autres personnes. Or si la situation de quelqu’un peut fournir des éléments de compréhension sur certaines de ses manières d’agir ou de réagir, il n’en demeure pas moins que c’est toujours à des choix individuels que nous avons à faire. Ils doivent être assumés en tant que tels (et pas seulement comme le produit de certaines conditions) et peuvent être discutés, critiqués, remis en cause à ce titre. La encore, la question des limites et des aspirations qu’exprime chacun-e reste fondamentale dans toute relation.

Pour revenir au sujet des violences sexuelles, après cette digression qui n’en est pas vraiment une, il arrive quelles se produisent effectivement dans de tels contextes. Certains usent et abusent du statut ambigu que nous avons décrit, arguant en plus des frustrations que peuvent générer des conditions particulières (telles que l’enfermement par exemple), pour imposer leurs contraintes et exigences, des pressions physiques et psychologiques et parfois même une certaine forme de terreur. Et il arrive aussi que différents facteurs liés à la lutte rendent plus difficile encore de percevoir, de formuler et de mettre sur la table ce qui est en train de se produire ou ce qui s’est passé. Ainsi, l’urgence de résoudre en priorité certaines situations aux conséquences graves semble être un des motifs pour lesquels peuvent passer à la trappe d’autres situations aux conséquences également graves, en ce quelles peuvent aussi détruire des personnes, des désirs de lutte, des aspirations.

Individus

Nous refusons tout fatalisme en la matière, qui ne mène qu’à un faux détachement ou au dégoût (et à vouloir se retirer de tout). Les violences genrées ou sexuelles ne sont pas des dégueulasseries normales et inévitables. Certes, réfléchir à comment éviter au maximum quelles aient lieu ou à comment réagir quand elles se produisent peut avoir quelque chose d’ambigu et de paradoxal pour celles et ceux qui refusent de les subir ou de les reproduire. En effet, la responsabilité d’une agression revient à celui qui se permet de la commettre. Pourtant, comme dans tout rapport social, ce n’est pas que son problème.

Comme nous l’avons dit, il nous semble que ces questions posent aussi, plus largement, un rapport anti-autoritaire à la lutte elle-même. Le fait de combattre contre la totalité de ce qui nous opprime n’implique pas de renoncer à prendre pour point de départ des angles d’attaque partiels, mais sans les considérer comme des fins en soi qui nous feraient perdre de vue l’aspiration à la liberté pour tous et toutes et renoncer aux désirs de l’approcher ici et maintenant.

S’associer avec d’autres pour lutter pour un objectif même partiel ne signifie pas nécessairement partager exactement les mêmes idées. Néanmoins, cette association doit se faire sur des bases claires quant aux buts et aux méthodes dans un rapport de réciprocité. Ce commun pour lequel des individus se mettent en jeu, chacun-e pour ses motivations, nous semble être une des bases non pas pour nier, mais pour tenter de dépasser des catégories de départ, où il est si facile de se retrouver enfermé-es. Les catégories de genres avec les rapports biaisés, aliénés et autoritaires quelles peuvent engendrer font partie des obstacles inhérents à ce monde de domination et auxquels nous pouvons nous heurter, dans la lutte comme dans la rue. Les identifier comme tels et les combattre avec le reste ne relève pas de la charité victimaire. Il ne s’agit pas de « porter secours » à des personnes qui ne sont pas forcément dans cette attente, mais de solidarité pour détruire, chacun-e pour ses propres raisons, ce qui nous détruit.

Des anarchistes, mars 2014

Nous sommes touTEs des survivanTEs, nous sommes touTes des agresseurSEs

Nous_sommes_touTEs+ Que faire quand quelqu’unE te dit que tu as dépassé ses limites, l’as misE mal à l’aise ou agressée
Un début…

Cette brochure est composée de deux textes traduits de l’anglais. Le premier, Nous sommes touTEs des survivanTEs, nous sommes touTes des agresseurSEs a été publié par Crimethinc, un périodique anarchiste étasunien. Il est suivi de Que faire quand quelqu’unE te dit que tu as dépassé ses limites / l’as misE mal à l’aise / ou agresséE. Ce guide a été diffusé à la fois sous forme de dépliant, mais également sous forme de brochure avec Nous sommes touTes… C’est cette version qu’on a choisi de publier, parce qu’ensemble ils lancent de pistes pour une réflexion et du débat autour des réponses communautaires et individuelles qu’on pourrait imaginer face aux situations d’agressions.

Also available in english:
First part here
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NOUS SOMMES TOUTES

DES SURVIVANTES

NOUS SOMMES TOUTES

DES AGRESSEURS ES

+ Que faire quand quelqu’unE te dit que

tu as dépassé ses limites, l’as misE mal à l’aise

ou agressée

Un début…

C’est quoi, cette brochure ?

Cette brochure est composée de deux textes traduits de l’anglais. Le premier, des survivantEs. nous sommes toutTEs des aaresseurSEs a été publié par Crimethinc, un périodique anarchiste étatsunien. Il est suivi Que faire quand quelqu’unE te dit que tu as dépassé ses limites, l’as misE mal à l’aise ou agressée

Ce guide a été diffusé à la fois seul sous forme de dépliant, mais également sous forme de brochure avecC’est cette version qu’on a choisi de publier, parce qu’ensemble ils lancent des pistes pour une réflexion et du débat autour des réponses communautaire et individuelle qu’on pourrait imaginer face aux situations d’agressions.

Ces textes parlent de sexualité(s), d’agressions, etc etc. C’est des sujets qui remuent. Faites attention à vous avant de lire, mettez-vous dans un contexte confortable, et n’oubliez pas de prendre soin de vous !

C’est qui, CROUTE ?

CROUTE est un réseau de personnes féministes qui ont souhaité traduire vers le français et diffuser des brochures sur les questions d’agressions sexuelles et de consentement. On a choisi de traduire des textes qui nous ont interpelléEs et qui apportent des éléments qu’on n’a pas trouvé ailleurs. Souvent on n’est pas d’accord avec tout ce qui est dans le texte ! On a surtout envie que ça participe à amener de nouvelles idées ou de nouvelles manières d’aborder les choses.

Depuis le départ, les langues et les thèmes des textes se sont un peu élargis. On fonctionne avec une plateforme internet qui nous permet de mutualiser nos outils, et de travailler ensemble à distance (choix des textes, traduction, correction, relecture, illustration, mise en page, etc…). C’est un réseau d’entraide où chacunE bosse sur les projets qui l_ branche.

Pour en savoir plus, nous rejoindre, et éviter qu’on soit sans le savoir plusieurs à traduire les mêmes textes en même temps, vous pouvez nous contacter là : croute@riseup.net

A propos du genre grammatical…

En anglais, la grammaire fait qu’on n’est moins obligéEs de genrer systématiquement les personnes dont on parle, ou soi-même. On a fait des choix qui reflètent ça. Parmi les options déjà rencontrées ailleurs, on a choisi iel/iels ; et ellui elleux celleux cellui… Et on a choisi de mettre la version féminine des mots genrés en majuscules, par exemple heureuxSE.

Pour « le/la » et les trucs comme ça, les propositions qu’on rencontre habituellement ne nous satisfont pas. Dans d’autres langues, les genTEs ont trouvé des feintes. Par exemple en castillan iels utilisent un « x » («lxs amiexs »), en allemand un « * » . Alors on a choisi de faire « l_ », par exemple « quand tu l_ touches », « m_ partenaire », etc. « Quand tu l_ touches » peut ainsi vouloir dire « quand tu la touches », « quand tu le touches » ou bien « quand tu lu touches » ou tout autre proposition de genre neutre ou indéfini selon comment la personne dont on parle s’identifie.

Ceci est une manière parmi d’autres de refléter, malgré la binarité de genre et la domination patriarcale régulant la langue française, que les personnes utilisant le pronom « elle » existent même quand des personnes utilisant le pronom « il » sont incluses. Aussi nous désirons souligner que les personnes utilisant le pronom « elle » et les personnes utilisant le pronom « il » peuvent subir des agressions, bien que ce soit majoritairement des femmes qui subissent des agressions dans notre société.

Nous sommes touTEs des survivantEs

nous sommes touTEs des agresseurSEs

Le débat sur la gestion des agressions sexuelles à l’intérieur des communautés anti-autoritaires évolue constamment, et heureusement, du moins dans quelques cercles, il commence enfin à être porté au grand jour[1]. Il y a beaucoup de choses à tirer de cette discussion que nous pourrions appliquer aux façons dont nous abordons d’autres types de conflits ; mais en même temps elle nécessite d’être en grande partie retravaillée. Nous ferions bien de nous pencher sur le vocabulaire actuellement disponible pour traiter de ces questions : que signifient les termes, quels objectifs servent-ils réellement, quels sont leurs défauts.

Dans nos relations, nous mettons souvent en place des limites et parfois même nous demandons à l’autre son consentement. Dans la plupart des relations, ces limites ne sont pas verbalisées, elles sont supposées : je ne m’assiérai pas sur les genoux de /_ partenaire de mon amiE. Je ne prendrai cetTE amiE dans mes bras que pour lui dire bonjour ou au revoir. Dans les relations sexo-affectives, nous tendons à définir ces limites plus explicitement avec nos partenaires : je ne partagerai pas de sexe non protégé. Je ne suis pas d’accord pour que m_ partenaire m’embrasse devant mes parents. Dans tous types de relation, de platoniques à sexuelles, nous pouvons dépasser les limites des autres, les blesser ou les mettre mal à l’aise. Cela arrive souvent, particulièrement dans les relations dont les limites sont seulement implicites.

L’agression sexuelle est une manifestation extrême de cet outrepassement[2] de limites. Quand une agression sexuelle a lieu, la personne qui outrepasse la limite est appeléE l’agresseurSE et la personne dont la limite a été dépassée est appelée l_ survivantE, un terme qui donne plus de force que le mot victime. C’est une terminologie de poids, et cela peut être vraiment utile pour aider l_ survivantE à nommer et assimiler une expérience. Ce sont des mots qui peuvent permettre de briser le silence imposé par une expérience aussi difficile. Le simple fait d’avoir ces termes à disposition peut être une chose puissante. Ce vocabulaire est aussi utile pour confronter celleux qui ne veulent pas prendre leurs responsabilités, qui refusent de parler et de travailler sur leurs comportements problématiques. Être étiquetéE agressseurSE sexuelLE est lourd ; nommer un acte « agression sexuelle » signifie que la chose va être prise au sérieux et, on l’espère, prise en charge par touTEs celleux qui en entendent parler. De cette manière, l’étiquette d’agresseurSE peut jouer un rôle important quand le dialogue amorcé n’est plus possible.

Cependant, au delà de ces situations spécifiques, le vocabulaire agresseurSE/suvivantE a pas mal de limites. Il existe toute une gamme d’interactions qui sont malsaines[3] et non-consenties, mais le terme agression sexuelle décrit seulement un éventail étroit de cette gamme. Imaginons que nous puissions placer nos interactions sur une ligne qui va de la plus à la moins consentie. Celles qui sont complètement consenties, dans lesquelles aucune limite n’est outrepassée, occuperaient un petit espace d’un côté, tandis que les interactions qui sont appelées agressions sexuelles occuperaient un petit espace de l’autre ; quelque part au milieu, entre ces deux extrêmes, il y aurait toujours tout un tas d’interactions dans lesquels les limites sont dépassées à des degrés divers. A l’heure actuelle, le vocabulaire utilisé spécifiquement pour parler des agressions sexuelles n’est pas suffisant pour décrire ces interactions, celles qui se situent quelque part au milieu.

Les mots agresseurSE et survivantE peuvent aussi donner la fausse impression que les agressions sexuelles sont les seules formes d’outrepassements de limites qui méritent d’être prises au sérieux. Décrire les agressions sexuelles (et avec elles les survivantEs et les agresseurSEs) comme des expériences sexuelles distinctes de celles supposément « normales », donne la fausse représentation que toute expérience qui ne serait pas nommée agression sexuelle serait libre de toute contrainte. Au contraire, dans notre société autoritaire, la domination s’insinue partout, ce qui fait que même nos relations les plus intimes et précieuses sont subtilement – et parfois pas si subtilement – teintées de dynamiques de pouvoir inégalitaires. Une division entre « agression sexuelle » et « tout le reste » permet à toute personne qui n’a pas été nomméE unE agresseurSE sexuelLE d’être tiréE d’affaire, ce qui détourne l’attention des moyens que nous pouvons touTEs mettre en place pour améliorer nos relations et notre sensibilité les unEs vis à vis des autres.

L’une des conséquences les plus problématiques du manque de vocabulaire approprié est que les genTEs ont souvent des réticences à seulement commencer à aborder des expériences d’outrepassement de limites plus subtiles ou plus complexes. Le vocabulaire agresseurSE survivantE sonne tellement sérieux que dans des cas moins dramatiques – par exemple, dans des situations qui ne sont pas violentes[4] ou sans usage de la force physique – l_survivantE peut même se demander si ce qu’iel ressent constitue légitimement un problème grave qui mérite d’être examiné et géré. Si une personne choisit de ne pas utiliser le vocabulaire de l’agression sexuelle pour décrire un outrepassement de ses limites, cela veut-il dire que ce n’est pas important ? Beaucoup de genTEs hésitent, et c’est compréhensible, à accuser des personnes proches d’agression sexuelle ou à les désigner comme agresseurSEs à cause du stigmate qui est attaché à ces termes et du drame qui suit souvent leur utilisation. Cela ne devrait pas vouloir dire que les interactions non- consenties restent ignorées.

Il semble aussi que, autant les mots agresseurSE / survivantE sont utiles quand le dialogue est impossible, autant leur usage peut arrêter le dialogue lorsque cela aurait pu être possible autrement. Ce vocabulaire crée des catégorisations de genTEs plutôt que des descriptions de leurs comportements, réduisant unE individuE à une action. Du coup, cela a tendance à mettre les genTEs sur la défensive, ce qui fait que ça devient plus difficile pour elleux d’entendre les critiques qui leur sont adressées. Les implications définitives et le ton accusateur de ce vocabulaire peuvent précipiter une situation dans laquelle, au lieu de réconcilier des vécus différents de la réalité, les genTEs de chaque côté luttent pour prouver que leur interprétation de la réalité est la « vraie ». Une fois que cette dynamique est en place, la discussion ne porte plus sur travailler à résoudre des problèmes et essayer de comprendre et de respecter chacune des expériences vécues, mais elle devient une enquête sur une réalité « objective » dans laquelle les différentes parties sont en procès. Personne ne devrait jamais être forcéE de défendre ce qu’iel ressent, et encore moins une personne qui a survécu à un outrepassement de ses limites. Indépendamment de ce qui « s’est réellement passé », l’expérience d’une personne est la sienne propre et mérite d’être validée en tant que telle. Pour décider de quelle réalité est « la vérité », nous devons donner de la valeur à une personne et non à l’autre : c’est une validation sur le modèle de la rareté. Quand des conflits émergent autour d’une question d’agression sexuelle, les communautés sont souvent forcées de choisir un camp, transformant le sujet en concours de popularité; et de la même façon, les individuEs peuvent se sentir obligéEs de soutenir une personne aux dépens de l’autre.

Si nous pouvions développer une façon d’aborder ces situations qui se concentre sur l’amélioration de la communication et de la compréhension plutôt que de chercher à établir qui est en tort, il serait alors plus facile pour les personnes qui outrepassent des limites d’écouter et d’apprendre des critiques qui leur sont adressées ; et moins stressant pour les personnes dont les limites ont été dépassées de parler de ces expériences. Quand une personne sent que ses désirs n’ont pas été respectés, indépendamment de si un tribunal de justice trouverait qu’il y a assez d’éléments pour justifier des accusations d’agression sexuelle ou pas, il est nécessaire que toutes les personnes impliquées dans la situation soient responsables pour elles-mêmes des manières dont iels n’ont pas communiqué avec ou respecté l’autre, et travaillent à s’assurer que ça n’arrive plus jamais.

Nous avons aussi besoin de mots qui peuvent répondre aux situations où cela n’est pas clair qui est l’agresseurSE et qui est l_ survivantE. Identifier une personne comme agresseurSE peut ne pas avoir de sens si les deux ou toutes les personnes impliquées dans l’interaction ont à la fois dépassé les limites des autres et eu leurs limites dépassées. Les mots que nous avons à notre disposition actuellement pour décrire ces situations créent une fausse division du monde entre agresseurSEs et survivantEs, alors que, comme c’est le cas pour les catégories d’oppresseurSEs et d’oppresséEs, la plupart des genTEs vivent les deux expériences à un moment ou à un autre. Une telle binarité établit une catégorie de genTEs qui sont complètement dans leur bon droit et une autre complètement dans leur tort, comme si il y avait toujours une personne qui portait toute la responsabilité et une autre qui n’en avait aucune ou aucune possibilité de rendre ses relations plus consenties. Dans des cas extrêmes, c’est effectivement le cas, mais nous devons aussi pouvoir traiter tous les autres cas, dans lesquels les deux parties pourraient travailler à améliorer leur aptitude à communiquer et leur sensibilité vis à vis des autres.

Nous avons besoin d’une nouvelle façon de conceptualiser et de communiquer sur nos interactions. Elle prendrait en compte nos différentes limites – sexuelles, affectives, et platoniques – et toutes les façons dont elles peuvent être outrepassées. Pratiquer le consentement et respecter les limites des autres est important à la fois dans les interactions sexuelles comme dans tous les autres aspects de nos vies : s’organiser ensemble, vivre en collectif, planifier des actions directes en confiance. Les relations non-hiérarchiques et consenties sont l’essence de l’anarchie, et nous devons mettre la priorité sur la recherche et la promotion du consentement dans toutes nos interactions.

Comme toute expérience est unique, nous devrions utiliser un vocabulaire spécifique à chacune d’entre elles, plutôt que d’essayer de faire rentrer de force toutes nos expériences dans des catégories abstraites; nous pouvons le faire en décrivant chaque expérience individuellement: comme un outrepassement de limites délibéré, par exemple, ou comme une décision où le consentement était ambigu. Nous pouvons faire beaucoup pour briser le stigmate et la honte qui entourent le sujet des agressions sexuelles en ouvrant le dialogue sur toutes les formes d’interactions non-consenties. En développant nos capacités à communiquer sur nos histoires d’abus (subis et commis), nos histoires sexuelles et nos désirs, nous pouvons créer les espaces pour commencer à parler des zones de flou autour des questions de consentement. Nous devons encourager une culture qui prend en compte le fait que, même si nous voulons désespérément faire le bien des personnes qu’on aime, parfois nous faisons des erreurs, nous échouons à être sincères, et nous dépassons leurs limites. Nous devons soutenir à la fois les survivantEs et les agresseurSEs : non pas pour tolérer des actes non-consentis, mais parce que nous avons touTEs besoin de nous débarrasser des effets nocifs qu’il y a à vivre dans une société hiérarchique et capitaliste, et pour cela, nous avons besoin de travailler ensemble.

Aborder ces questions ce n’est pas nier qu’il existe des agressions sexuelles, ni défendre que ce sont des comportements acceptables. Au contraire, c’est exiger de reconnaître que nous vivons dans une culture du viol : une culture dans laquelle les agressions sexuelles sont omniprésentes, comme toutes les forces et les dynamiques qui les favorisent. L’agression sexuelle fait partie de nous touTEs qui avons grandi dans cette société ; nous ne pouvons pas l’ignorer, ou prétendre que nous ne sommes pas capables d’en commettre une parce que nous avons nous-mêmes été agresséEs, ou parce que nous travaillons à vivre l’anarchie dans tous les aspects de nos vies. Le seul moyen de débarrasser nos vies des agressions sexuelles c’est de creuser ces questions. Ça veut dire qu’il faut qu’on rende le fait de se dire publiquement agresseurSE suffisamment facile pour que chacunE d’entre nous soit capable de se confronter ouvertement, honnêtement, et sans peur, à tous ses actes depuis le plus petit manque de considération jusqu’aux outrepassements de limites les plus sérieux. Nous sommes touTEs des survivantEs, nous sommes touTEs des agresseurSEs.

Paru dans Rolling Thunder # 1 (disponible sur www.crimethinc.com),

QUE FAIRE QUAND QUELQU’UNE TE DIT QUE TU AS DÉPASSÉ SES LIMITES/ L’AS MISE MAL À L’AISE OU AGRESSÉE

 

Ce guide propose des suggestions de choses à faire si quelqu’unE te dit que tu l’as agresséE / blesséE / violéE ou que tu as dépassé ses limites. Ces actes peuvent être sexuels, mais pas uniquement.

Les agresseurSEs ne sont pas des monstres, lels / nous ne sommes pas condamnéEs. Nous sommes humainEs, et la manière dont nous prenons en main ces situations (et nous-mêmes), après qu’on nous l’a dit, fait une sacrée différence. Littéralement. Prendre en considération les agressions est possible. C’est ta responsabilité. Tu peux faire une grande différence en en prenant la responsabilité et en prenant, en concertation avec d’autres genTEs, des mesures pour les gérer.

Tu peux être aiméE. Tu peux guérir de cela. N’abandonne pas. Ça aide. Etre interpelléE sur ses actes est un cadeau. C’est une opportunité pour grandir. Saisis-là. Agresser est lâche. Prendre ses responsabilités est courageux. Bonne chance.

PRENDS LA RESPONSABILITÉ DE TES ACTIONS

Demande pardon. Si c’est difficile : ne dis pas « Je suis désoléE que tu te sentes comme ça » parce que cela remet la faute sur ellui, dis plutôt « Je suis désoléE que mes actions te blessent ». Si tu as foiré sur une limite ou si tu es alléE trop loin, admets-le. Reconnais ce que ton corps a fait. Reconnais ce que tu as dit. Reconnais ce que tu n’as pas dit ou demandé.

Ne sois pas sur la défensive. Si tu es incapable d’aller au delà, dis à l’autre personne que tu as besoin d’une pause afin de réagir de manière appropriée. Cherche de l’aide. Reconnais vis-à-vis de toi-même que tes actions peuvent affecter les autres, peu importe tes intentions. Sache que tu n’es pas condamnéE mais que tu as blessé une autre personne. Les genTEs soutiendront tes efforts pour prendre en main le problème.

Admets que même si tu ne te rappelles pas l’événement, ou que tu t’en souviens différemment, ou si tu ne peux pas croire que tu pourrais avoir fait ou dit cela – que cela est possible et que ce que la personne a ressenti est valable. Si tu ne comprends pas comment la manière dont tu as agi a fait que la personne s’est sentie violée, ne lui fais pas un procès, ne cherche pas à discuter. Cherche plutôt de l’aide (une liste de propositions ci-après).

SOUTIENS L’AUTRE PERSONNE EN LUI REDONNANT DU POUVOIR

Demande toujours à la personne en premier. Demander redonne le choix. Demander redonne de la force. Demande comment iel s’est sentiE et comment iel se sent maintenant. Demande ce que tu pourrais faire pour l’aider à se sentir plus fortE. Fais au mieux pour que cela arrive. Même si tu penses que ses limites ou besoins sont extrêmes, soutiens-les, rends-les possibles et respecte- les. C’est ça le soutien. Être soutenuE et se sentir en sécurité sont les clés pour guérir et reconstruire de la confiance.

Ne discute pas, ne remets pas en question, ne suggère pas de changements à ses besoins. Reconnais-le si tu ne peux pas gérer ses besoins. Recherche du soutien. Fais des sacrifices pour l’aider à se sentir en sécurité et respectéE. Ça vaut la peine que tu renonces à un peu pour lui redonner le pouvoir que tes actes lui ont pris.

Demande-lui si ça le fait d’aborder le sujet avec ellui ou s’il vaut mieux que tu attendes qu’iel t’en parle. Demande comment et quand iel veut qu’on lui demande comment iel va. Demande-lui quelles formes de contact physique lui vont maintenant. Vérifie constamment que ce que tu fais lui va. Si elle/il/iel ne veut pas de contact physique, trouve ce qui va garantir ça (exemple : arrête de boire, dors avec tes habits, réaffirme cette décision tout haut avant de vous coucher, parlez des parties du corps qui excitent l’unE ou l’autre d’entre vous et évitez de les toucher).

Si iel est d’accord (demande!), dis à tout le monde ce que tu as fait. Ça, c’est prendre ses responsabilités et ça t’ouvre à de l’aide pour changer/gérer la situation, tout en brisant le silence autour des agressions.

CHERCHE DE LAIDE (POUR SES BESOINS ET LES TIENS)

Alors que tu pourrais ressentir que les genTEs te détestent, beaucoup respecteront ta prise de responsabilité pour tes actions et tes efforts pour soutenir une autre personne. C’est salvateur pour beaucoup d’entre nous. Changer les attitudes que tu as est important parce que ces attitudes sont la clé dans les agressions (par exemple le rejet de la responsabilité sur l’autre, le sentiment de légitimité, le manque de respect, le déni…).

Prends conseil auprès d’unE amiE (essaye de demander à l’autre personne si ça lui va que tu en parles à cette personne – si c’est une connaissance mutuelle – et qu’est-ce qu’il est possible de révéler). Essaye de trouver quelqu’unE qui n’a pas également été interpelléE. Trouve une personne médiatrice qui vous aidera à vous frayer un chemin à travers les problèmes et sur laquelle vous êtes touTEs les deux d’accord. Choisis judicieusement.

Appelle une ligne d’écoute sur les agressions. Cherche une thérapie professionnelle. Les thérapies individuelles ou de couple peuvent être gratuites dans la plupart des villes[5]. Même si tu es la personne la plus radicale du monde, les problèmes d’abus/ de limites sont puissants. Des thérapeutes peuvent aider, trouves-en juste unE qui fasse l’affaire.

Penses-y : cela peut être effrayant au début – ou accablant – mais ta vie sera meilleure si tu prends l’agression en considération. Sens-toi honoréE d’avoir la chance de changer tes comportements, que vous restiez proche l’unE de l’autre ou pas. Remercie-la/le d’avoir le courage de t’interpeller. Saisis cette chance de changer.

Initialement diffusé en anglais par le collectif Philly’s pissed (phillyspissed.net)

puttingthesexybackinfeminazi@riseup.net

Cette brochure est composée de deux textes traduits de l’anglais. Le premier, Nous sommes touTEs des survivantEs. nous sommes toutTEs des

aaresseurSEs a été publié par Crimethinc, un périodique anarchiste étatsunien. Il est suivi de Que faire quand auelau’unE te dit que tu as dépassé ses limites / l’as misE mal à l’aise / ou aaresséE. Ce guide a été diffusé à la fois seul sous forme de dépliant, mais également sous forme de brochure avec Nous sommes toutes… C’est cette version qu’on a choisi de publier, parce qu’ensemble ils lancent des pistes pour une réflexion et du débat autour des réponses communautaire et individuelle qu’on pourrait imaginer face aux situations d’agressions.

[1]     N DT : Ce texte a été rédigé aux états-unis d’amérique.

[2]     N DT : Nous préférons, quand le sujet n’est pas clair, utiliser « outrepassement » plutôt que « dépassement » parce que, fort heureusement, nous pouvons dépasser nos propres limites sans y être forcéEs.

[3]     N DT : Nous n’aimons pas trop les sens validiste (« c’est bien d’être sain! ») et de jugement des termes « sain » et « malsain ». Comprenez ici que c’est à l’appréciation de chacunE d’entre nous, seulE toi peut juger si telle ou telle interaction te fait du mal ou du bien.

[4]     N DT : Nous ne sommes pas certaines, comme le laisse penser cette phrase, que « pas violent » signifie « sans usage de la force physique ». Sans doute serait-il intéressant

d’ouvrir le débat sur ce qu’on met vraiment derrière le mot « violence » quand on aborde ces sujets.

Juste une histoire de fille

juste une histoire de filleCette brochure est un témoignage sur des violences exercées par un homme « anti-sexiste » dans un couple hétéro. Y est racontée cette histoire de couple, comment j’en suis sortie et aussi quelle solution collective a été apportée pour que ces violences soient reconnues et que je puisse tourner la page.
En espérant que ce témoignage ouvre la porte à une prise en charge collective plus systématique de ces situations, trop souvent confinées dans la sphère privée.

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« Le viol est un acte criminel, une torture à caractère sexuel mais il est avant tout une tentative de mise à mort, un essai de meurtre. C’est une violence majeure en direction de la vie et la victime perçoit cette atteinte à l’essence même de son être. La personne est niée dans son identité car elle est niée dans sa parole, dans son refus, dans son désir. »

Véronique CORMON, « viols et métamorphoses °

PREAMBULE :

Le texte qui suit est le récit rétrospectif d’une relation de couple. Cette belle histoire, vue de l’extérieur, s’est achevée sur un viol. Pour moi, la fin est encore en train de s’écrire. Je la traîne. Je vis chaque jour avec.

J’ai écrit ce texte de mon point de vue (je ne vois pas comment faire autrement). Je dresse ainsi un tableau sur lequel je dépeint ce qui a été marquant pour moi, avec mon regard d’aujourd’hui.

Le but n’est pas de polémiquer, mais de faire part de ma vérité, jusque là cachée.

Juste une histoire de fille

Un secret sorti de l’ombre : l’intime rendu politique

Je l’ai rencontré alors que j’avais 16 ans et lui 18, j’étais en seconde, il était en terminal, pas

dans le même bahut. C’était à l’époque où je voulais vivre une grande et belle histoire d’amour. Je croyais qu’il était l’homme de ma vie, et il disait qu’il ne pourrait jamais me quitter. On s’imaginait qu’on s’aimerait toujours.

Il m’a permis de sortir du cloisonnement dans lequel je vivais. J’ai fréquenté ses ami-e-s et peu les mien-ne-s. On bougeait beaucoup. J’aimais cette vie si différente de celle des autres du lycée.

On était un couple tout ce qu’il y a de plus « normal » voire d’« exemplaire ». Une très bonne entente vue de l’extérieur. Et puis c’était un mec respectueux !

Un jour, je ne sais plus très bien quand, peut-être un an après le début de notre relation, on était dans sa chambre, chez ses parents, et il a voulu me sodomiser. Je ne voulais pas. Je lui ai dit, il ne m’a pas écouté et m’a pénétré alors que je pleurais. Je pleurais, je n’ai pas hurlé, me suis à peine débattue. Je ne comprenais pas ce qui se passait. Lui qui disait tant tenir à moi… Je m’étais jurée à moi-même que cela n’arriverait plus. Si cette situation se reproduisait, je m’enfuirais, rentrerais chez moi en stop, et peut-être même que je porterais plainte.

Je n’ai parlé que très peu de ce premier viol parce que j’avais honte de ne pas m’être suffisamment défendue. Je ne l’ai pas quitté. On faisait figure de couple idéal. C’est ce qu’on m’a souvent dit. Aujourd’hui cette scène est très floue dans ma tête, ou du moins l’avant et l’après. J’ai tenté d’oublier et j’ai presque réussi.

Après un peu plus de deux ans de relation, on a vécu ensemble avec d’autres gent-e-s. J’entrais à la fac, arrivais dans une nouvelle ville que je connaissais un peu parce que lui y vivait depuis deux ans. On a commencé à rencontrer des gent-e-s. On a commencé à fréquenter les mêmes personnes. On allait de paire. Nos prénoms en formaient souvent un seul.

Notre sexualité commençait à devenir problématique pour moi. Je remplissais mon devoir conjugal. J’ai appris à nier mes désirs. Comme beaucoup de femmes, j’ai cédé aux siens. Lorsque j’essayais de lui dire non, il disait que ce n’était pas normal, que si je n’avais pas envie de lui c’était que je ne l’aimais pas. Mais j’étais amoureuse. Alors je finissais pas écarter les cuisses pour mettre fin à la scène. On nous a tellement appris que désirs et amour allait de paire que j’ai fini par intégré que j’avais un problème. Je croyais que c’était normal.

J’ai discuté de cela avec une amie. Elle m’a révélé avoir eu le même type de problème avec son ancien mec. J’ai compris que cela était courant dans les relations longues où ce qui prévaut, quand on est une femme, c’est le désir de l’autre. Je me suis alors interrogée sur le caractère inévitable de ce schéma, sur l’existence de ce devoir conjugal. J’ai intégré à mon vocabulaire le terme « viol conjugal » que j’avais rencontré dans une brochure. J’ai commencé à essayer d’en parler, mais toujours de manière abstraite. Je ne désirais pas éveiller de soupçon quant à la virilité d’Y. Je souhaitais que les garçons que je fréquentais prennent connaissance de ce mot, sache ce qu’il signifie et qu’ils ne fassent pas vivre cela à leur (s) amoureuse (s) (ils étaient tous hétéros). Agir dans l’ombre. Essayer d’enclencher une réflexion et de bousculer les pratiques. Autant dire que ça a été un échec. Petit à petit je m’éloignais de lui, et lui resserrait l’étau autour de moi. Il s’est mis à m’appeler pour savoir où j’étais et surtout avec qui. Il avait peur que je le quitte. Juste avant que l’on déménage de la coloc, j’ai eu l’occasion de partir en voyage dans un pays où je rêvais d’aller. J’étais hyper heureuse de cette nouvelle. Lorsque je lui ai annoncé, la seule chose qu’il a trouvé à dire c’est que j’étais vraiment égoïste parce que lui voulait qu’on passe l’été ensemble.

Et cet été là on l’a finalement passé chacun-e de notre côté. On s’éloignait l’un-e de l’autre.

Un soir, vers la fin de l’été, on est allé-e à une soirée concert. Il n’y avait que très peu de filles ce soir-là. Toutes proies éventuelles pour les mâles. Je me suis prise au jeu des séductions malsaines. Et puis je ne sais plus comment c’est arrivé mais on s’est retrouvé-e avec un ami à flirter dans un coin. Y est venu nous chercher. Je me suis enfuie. J’avais rompu la parole que je lui avais donné de ne plus me laisser aller avec les autres. J’étais près du bord d’un chemin et un ami qui passait est venu me réconforter. Je lui ai dit que je ne pouvais plus vivre comme ça, que j’étais une mauvaise fille. Nous sommes retourné-e à la fête. Là, mes amis (au masculin) étaient inquiets. Ils m’ont laissé pleurer et ont fait taire Y lorsqu’il m’accablait de reproches et me disait d’arrêter d’inonder la place, ils m’ont tenu la main. J’étais vraiment très mal d’avoir terminé la soirée par un mélodrame, d’avoir ainsi attiré l’attention sur moi.

On est allé-e à la voiture pour dormir, tout-e deux trop alcoolisé-e pour conduire. Mais Y s’est mis à la place conducteur-rice et il a démarré. Il nous a ramené chez nous, loin de la sphère publique. On s’est couché-e. Après 3 ou 4 heures de sommeil je me suis réveillée, en proie au malaise et à la culpabilité de ce que j’avais fait quelques heures auparavant. J’étais nue dans le salon, assise dans un fauteuil à siroter un verre d’eau en ruminant. Y est arrivé, s’est planté devant moi me faisant comprendre qu’il voulait que je le suce. Je n’avais pas la tête à ça. Alors il m’a pris le bras et m’a dirigé vers la chambre. Je me suis assise sur le lit. Il s’est allongé sur moi et m’a pénétré de force. Il m’a frappé en me disant que j’aimais ça, que j’étais une salope. Il me punissait de ce que j’étais. Je lui disais non, non je n’aimais pas ce qu’il était entrain de me faire, mais de toutes façons il ne m’écoutait pas. Au bout d’un moment il s’est levé. Il avait fini son affaire. Il est sorti de la pièce et s’est dirigé vers la cuisine. J’ai cru qu’il était parti chercher un couteau pour m’achever. J’ai vraiment cru qu’il allait me tuer. Il est revenu avec un verre d’eau. Je suis alors partie m’enfermer dans la salle de bain pour ôter son odeur de ma peau et être un peu seule. Il a cogné à la porte pour que je lui ouvre, à dire que c’était n’importe quoi de s’enfermer comme ça. Il m’a finalement laissée. Je suis sortie. Je me suis assise en face de lui et lui ai dit qu’il venait de me violer. Il a nié.

Cette soirée et cette nuit ont brisé l’image que j’avais de moi-même. Je n’étais qu’une salope qui méritait ce qui lui arrivait. Et Y d’argumenter dans ce sens en m’expliquant que même K (un pote à nous) lui avait dit que j’avais été vulgaire ce soir-là. J’avais fauté. J’avais était égoïste d’avoir d’autres relations. J’avais été dégueulasse avec lui, n’avais pas compris sa douleur : je justifiais ce qu’il m’avait fait.

J’en ai parlé pour la première fois un mois plus tard à une amie. Elle rentrait juste de vacances. Je lui ai raconté. Elle m’a dit que oui c’était bien un viol. Je lui ai fait part de mon besoin de m’échapper, sans rien dire, en laissant juste un petit mot. Elle m’a soutenu.

Le soir où je commençais à préparer mes affaires, Y est rentré. Je n’ai pas tenu, je lui ai dit que j’allais m’en aller. Alors là il a admis qu’il m’avait violé. Il prétextait avoir oublié. Je lui ai raconté comment il m’avait fait du mal. Il m’a dit qu’il ne fallait pas que je le laisse seul rongé par sa culpabilité. Je suis restée pour lui apporter mon aide. Chaque nuit il se collait contre moi. J’ai passé tant d’heures entre le mur et cet homme, avec son désir, contre mon dos. Et moi de me rapprocher du mur, à vouloir le pousser, à repousser l’homme qui revenait. Il disait ne pas s’en rendre compte. J’ai maudit le fait de ne pas avoir de canapé. Je m’enfonçais chaque fois un peu plus dans ma douleur.

Je dormais souvent ailleurs. Y était enragé contre moi lorsque je ne rentrais pas ou même quand je ne lui faisais pas part de mon emploi du temps. Une fois, alors que j’étais absente, il a déchiré toutes les photos sur lesquelles j’apparaissais. J’ai passé deux heures assise par terre, à essayer de reconstituer ces petits morceaux de moi.

Chez nous il ne s’occupait de rien. Je me suis même demandé s’il faisait exprès de mettre sans cesse l’appartement sans dessus dessous.

J’ai fini par craquer, par ne plus supporter. Je lui ai dit que notre relation prenait fin. Il ne voulait pas l’accepter, me disant que ça ne pouvait pas se finir. Un peu plus tard il m’a expliqué qu’à ce moment-là il ne comprenait pas pourquoi je le quittais, qu’il l’aurait mieux compris si je l’avais fait un mois plus tôt, lorsqu’il avais admis m’avoir violé. Ce viol était devenu du passé pour lui.

Je voulais laisser l’appart. Il refusait de le quitter. J’ai été alors beaucoup trop gentille en considérant son impossibilité financière à payer cet appart seul. Je ne pouvais alors pas partir en le laissant dans la merde. Il restait deux solutions : soit on vidait ensemble les lieux, soit il allait vivre ailleurs. Il est finalement parti après m’avoir trouvé au lit avec quelqu’un d’autre. Il a été accueilli par ses copains. J’ai eu longtemps le sentiment d’être la méchante Simone l’ayant mis à la porte. Je me justifiais comme je pouvais sans parler de ce que j’avais vraiment vécu.

Pendant plusieurs années de cette relation, j’ai avancé en parallèle. Schizophrénie de celle qui ne sait pas choisir, qui reste. Capacité de rester perçue tantôt comme une force, tantôt comme une faiblesse. Rester avec lui pour construire, avancer, aller au-delà des problèmes. Rester par résignation, parce que c’est pas si mal, que c’est confortable d’être en couple. J’ai vécu ainsi en parallèle, ne choisissant pas vraiment, me contentant de rester. Et puis à un moment j’ai dû partir pour ne pas sombrer trop profond. J’étais obligé de détruire ce joli tableau du « couple idéal » pour qui tout va bien. J’ai brisé cela pour ne pas être moi-même en petits morceaux. Et plusieurs mois après, il s’accrochait encore, n’acceptait pas ma décision et me reprochait de le faire souffrir. Je ne peux pas nié avoir été bien avec lui avant que l’on entre dans le cercle infernal de moi toujours plus indépendante et lui toujours plus oppressant. Notre relation ponctuée par de brefs moments de répit… jusqu’à la prochaine merde.

Ainsi, plus de trois mois après que je l’ai quitté, il est parti vivre ailleurs. J’ai pu essayer d’oublier, de guérir. Un an après m’avoir violé, il m’a écrit une lettre de cinq pages dans lesquelles se trouvaient les choses que j’avais envie d’entendre de lui. Mais ce réconfort n’a pas duré. Une amie est tombée sur un texte sur le viol que j’avais écrit pour une brochure sur le féminisme. Elle m’a interrogé et m’a révélé le comportement qu’Y avait eu avec elle. Chantage affectif pour pouvoir coucher avec elle, tentative de viol conjugal. Et lorsqu’il l’a vu s’échapper, il a resserré l’étau autour d’elle, comme il l’avait fait avec moi. J’ai compris qu’Y n’avait rien compris. Il était le même essayant de me faire croire qu’il avait changé.

Et moi j’ai voulu crier ma rage, toute cette colère, ce que je vivais. J’ai porté toute cette violence pendant deux ans. Deux ans durant lesquels certains sont venus me dire que dans notre couple, c’était moi la dominante. J’avais un problème avec lui, c’était moi qui ne tournais pas rond.

J’ai raconté mon histoire à cette amie, l’histoire de ces années où je le suivais, où il m’écrasait, m’humiliait à la moindre occasion, celle de ce viol qui m’a détruite. Je lui ai raconté à elle, à d’autres personnes en qui j’avais confiance. Je me suis parfois trompé de personne je crois. Mais je me rend bien compte que les choses ne changent ni pour moi, ni pour lui, ni pour les filles qu’il violera encore.

Retour sur cette histoire et récit de sa fin

Le texte qui précède est un tout.

Il ne commence pas, ni ne s’arrête au mot « viol ».

J’ai essayé d’y mettre à jour les éléments du couple hétérosexuel dans lequel j’étais et qui en eux-mêmes constituaient une oppression.

J’ai voulu que ce ne soit pas simplement le récit de ce viol.

Pour moi c’est une histoire entière qui est à regarder, c’est tout ce qui se joue entre un homme et une femme qui vivent en couple.

Ce récit touche parce que le mot « viol » y est inscrit. Mais je ne veux pas toucher en faisant du spectaculaire ou du sensationnel, en sachant taper là où il faut pour espérer être un peu plus entendue.

C’est une histoire qui peut paraître banale sur bien des points, banale parce qu’elle ressemble à d’autres que l’on m’a confié, que j’ai lu, etc.

Et justement ce sont les détails de cette banalité qu’il faut combattre. Comprendre comment on arrive à un tel dénigrement de la personne, pour ne plus le vivre. Oser mettre les mots sur cette réalité.

Le viol et les violences, la domination au quotidien, sont des choses dont il n’est pas bon de parler. Tabou. Lorsqu’on en est la cible, j’ai l’impression que souvent on se tient pour responsable, on est coupable de n’avoir pas été au bon endroit, au bon moment, d’avoir été vulnérable, on a honte… et on ne se formule pas facilement qu’on a été la cible de ces violences ; « ça n’arrive qu’aux autres ».

Pourtant je crois que si l’on parlait plus librement de tout cela, on n’en arriverait pas à des situations comme celle que j’ai vécu. A condition bien sûr d’être écoutée et non pas remise en cause.

Page tournée. Une porte dans l’impasse.

Construire un autre rapport à mon corps, à ma sexualité, à mes relations.

Les conséquences pour moi de cette relation de couple ne tiennent pas simplement aux conséquences du viol.

Je n’ai pas cessé d’avoir une sexualité.

J’ai pu comprendre jusqu’où pouvait aller la destruction dans un couple.

En écrivant ce texte, en amenant l’histoire dans un espace public, le but pour moi était de ne plus porter ce problème. Il fallait que Y prenne conscience que ce qu’il m’avait fait était inscrit dans un ensemble de comportements qu’il pouvait avoir avec les nanas.

Je ne voyais pas ce qu’impliquait cette formule, « ne plus porter ». J’avais besoin de rupture sans savoir ce que cela allait signifier.

Je me suis rendue compte après à quel point il pesait lourd ce problème.

Après quoi ? C’est là que commence le récit de la fin de l’histoire…

Comment sortir de la sphère privée

Une séance de révélation publique, où Y et d’autres personnes ont été conviées à leur insu, a été organisée. Avait été constitué un collectif de 17 personnes plus mon amie, N, ayant subie des pressions sexuelles de la part de Y, et moi. Ce collectif mixte a soutenu notre démarche {à moi et N) et a permis la création d’un espace de parole juste pour nous, pour que chacune puisse se soulager de ces mots envahissants que Y ne voulait pas entendre, de nos souvenirs pénibles avec lui.

Entre la décision de cette action et le moment effectif, il s’est passé un mois durant lequel j’ai mis de coté cette foutue culpabilité. J’ai écrit « juste une histoire de fille » durant cette période.

Je m’étais représenté des dizaines de fois une scène où je lâcherais le secret de ce viol.

Un nombre incalculable de fois j’ai eu envie de lever le voile, n’en pouvant plus des regards d’incompréhension qui m’étaient adressés. Mais je me contentais de m’énerver en évoquant le reste, révélant des aspects de la face cachée, comme la dépendance affirmée, la jalousie, le saccage régulier de l’espace commun, etc. a ne suffisait pas. Ces remarques faisaient rire ou provoquaient l’indifférence. Comme si de rien n’était. Ces remarques exprimaient ma colère sans en expliquer toutes les sources, l’accumulation, ce quotidien chaque jour plus difficile à supporter. Ma colère paraissait disproportionnée.

Et pourtant, même s’il n’y avait pas eu ce viol la colère aurait été légitime et aurait dû être entendue.

J’avais peur de l’indifférence, de l’oubli : je ne voulais pas que faire part d’une intimité douloureuse fasse oublier le reste, je ne voulais pas non plus qu’elle passe inaperçue.

Par ailleurs et cela tient une grande part dans l’explication de mon silence, je redoutais qu’on ne me range dans la catégorie «victime», qu’on m’offre des regards compréhensifs et apitoyés, qu’on m’adresse des remarques pleines de tristesse.

J’avais raconté ce viol à quelques personnes. Mais je redoutais d’être placée au centre d’une rumeur. Lorsque je parlais de cette histoire, je demandais à celle/celui qui l’avait écouté de ne rien en faire. Comme si de rien n’était. Mais il y avait quelque chose, et je ne pouvais l’oublier.

Pour pallier ces craintes, j’ai voulu un espace «public». J’avais pensé que si c’était dans un cadre formel constitué pour l’occasion, fabriqué comme espace de parole pour N et moi, les faits ne pourraient être niés. Ils marqueraient.

Je voulais un espace dans lequel les choses seraient posées, dans lequel mes mots seraient pesés, pourraient exister, où les personnes ne pourraient qu’écouter, ou Y ne pourrait que se taire. Je reprends le dessus. J’ai le dernier mot. Et puisqu’il s’agit depuis le début d’un rapport de force, cette scène qui marque la fin de l’histoire est à mon avantage. N et moi gagnons le rapport de force.

Dans une salle, des personnes du collectif avaient rassemblé des gent-e-s que je connaissais, que j’avais fréquenté en étant en couple avec Y, que lui avait fréquenté et quelques anarchisant-e-s.

Nous sommes arrivées, avec N et d’autres meufs qui avaient géré l’organisation, la coordination de la soirée et mes crises d’angoisse successives tout au long de la journée.

Chacune notre tour, N et moi avons pris la parole devant cette assemblée silencieuse. Y au centre, un cercle de personnes autour.

Y a demandé la parole. On m’a posé la question calmement. J’allais céder, me laisser amadouer encore une fois, risquer de laisser la place à une conversation dans laquelle je serais perdante car il saurait sauver la face. Je ne l’ai pas laissé faire. Face à mes hésitations, mes amies ont réitéré la question et je n’ai pas eu à répéter le non arraché à ma gorge pour qu’elles me fassent sortir. J’ai soutenu mon refus en lançant que je ne voulais plus entendre d’excuses, trop souvent débitées, jamais réalisées.

Il paraît que ce qu’il voulait dire c’était « merci ». Et chacun (pas chacune) de dire que c’était la meilleure attitude possible. L’entendre dire ça, et ma colère serait montée. Ce mot, à ce moment-là aurait été la pire négation, une insulte. Il a fait le gentil. C’était ça ou nier. Faire tête basse ou dénigrer. Il n’avait pas le choix. Et en faisant le mec compréhensif et repenti, il parvenait à sauver ce qu’il pouvait.

Certain-e-s ont parlé de procès stalinien, d’autres d’étalage inopportun, d’autres encore, et heureusement, ont affirmé leur soutien et leur approbation.

Pour moi ce fut une manière de me libérer de ce problème, le début d’une grande révolution dans ma vie, dans ma façon d’être, dans mes regards sur les choses.

Je n’ai plus à porter ce problème. Il faut lire cette phrase avec tout ce qu’elle comprend, une force énorme. Il ne recommencera peut-être pas. Tout du moins j’aurais fait mon possible pour qu’il change ses comportements sexuels et sociaux hyper genrés.

Je n’ai plus à m’occuper de lui, n’ai plus à subir sa présence. Il est bel et bien sorti de ma vie et j »ai eu le dernier mot.

Grâce à moi, à nous devrais-je dire, il a les clés pour changer. Un groupe non-mixte hommes lui a été imposé. Je n’y crois pas parce que j’ai usé trop d’énergie à le faire parler, il a trop gaspillé ma volonté et je ne peux lui faire confiance quant à la sienne. Quand il en a montré, il a tout de même recommencé. Alors oui une pression importante s’est posée sur lui, son intimité est surveillée, sa liberté restreinte. Au moins peut-on espérer que cela permettra d’éviter des souffrances.

J’écris tout cela pour que d’autres espaces soient créés où la personne cible soit écoutée. Lors du bilan de cette action, tou-te-s les participant-e-s ont pris la parole, chacun-e écoutait. Moi je n’ai qu’une chose à dire c’est merci.

Peut-être Y va-t-il changer de ville, de pays, et recommencer à avoir les mêmes comportements. J’aurais pu ne pas anonymer cette brochure pour qu’il soit tricard. Mais si je l’ai fait c’est pour moi, pour ne pas être débordée par cette histoire.

Pour moi ça s’arrête là. La page est tournée. Fin de l’histoire. Une nouvelle vie a commencé.

Cette brochure est un témoignage sur des violences exercées par un homme « anti-sexiste » dans un couple hétéro. Y est racontée cette histoire de couple, comment j’en suis sortie et aussi quelle solution collective a été apportée pour que ces violences soient reconnues et que je puisse tourner la page.

En espérant que ce témoignage ouvre la porte à une prise en charge collective plus systématique de ces situations, trop souvent confinée dans la sphère privée.

Contact : zelenie@free.fr