{"id":914,"date":"2015-01-20T23:53:19","date_gmt":"2015-01-20T22:53:19","guid":{"rendered":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/?p=914"},"modified":"2020-05-07T16:43:01","modified_gmt":"2020-05-07T15:43:01","slug":"premiers-pas-sur-une-corde-raide-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/?p=914","title":{"rendered":"Premiers pas sur une corde raide"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/uploads\/2015\/01\/premiers-pas-sur-une-corde-raide.png\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-medium wp-image-916\" src=\"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/uploads\/2015\/01\/premiers-pas-sur-une-corde-raide-209x300.png\" alt=\"premiers-pas-sur-une-corde-raide\" width=\"209\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/uploads\/2015\/01\/premiers-pas-sur-une-corde-raide-209x300.png 209w, https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/uploads\/2015\/01\/premiers-pas-sur-une-corde-raide.png 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 209px) 100vw, 209px\" \/><\/a>\u00ab\u00a0Ainsi, de briser le silence, la question devient celle de comment lib\u00e9rer la parole de mani\u00e8re \u00e0 ce que chacun.e puisse, vis-\u00e0-vis de son v\u00e9cu, examiner ses gestes.\u00a0\u00bb<br \/>\nCe texte, publi\u00e9 initialement \u00e0 Montr\u00e9al en f\u00e9vrier 2014, traite de la question des agressions sexuelles et des r\u00e9ponses \u00e0 leur donner&#8230;<\/p>\n<p>Anonyme, 2014<br \/>\npubli\u00e9 par Tout mais pas l&rsquo;indiff\u00e9rence<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/uploads\/2015\/01\/premiers-pas-sur-une-corde-raide.pdf\">PDF mis en page<\/a><br \/>\n<a href=\"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/uploads\/2020\/01\/premiers-pas-sur-une-corde-raide_ppp.pdf\">PDF page par page<\/a><\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p><i>Depuis quelques mois, les d\u00e9nonciations d\u2019agressions sexuelles se succ\u00e8dent \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du milieu militant montr\u00e9alais. D\u2019abord, il y a eu l\u2019envie d\u2019affronter la culture du silence et les positions de principe inappliqu\u00e9es qui traversent ce dit milieu. Il y a eu l\u2019envie de confronter l\u2019habitude de pr\u00e9server un front uni des conflits internes, d\u2019attaquer la loi paternelle ou patriarcale qui veut toujours escamoter les violences sous le tapis de la bonne entente \u00e0 la table familiale, qui cherche \u00e0 minimiser les actes destructeurs pour \u00e9viter \u00ab\u00a0la chicane\u00a0\u00bb.<\/i><\/p>\n<p>Une des grandes forces du f\u00e9minisme est bien d\u2019ouvrir une porte qui nous permet d\u2019interroger nos rapports, d\u2019examiner leur ancrage structurel, en vue de s\u2019affranchir des normes qui les r\u00e9gissent. Pourtant, nous ressentons que la situation actuelle bloque le d\u00e9bat\u00a0: des tabous apparaissent, toutes les avenues semblent pi\u00e9g\u00e9es.<\/p>\n<p>Est-ce normal que, m\u00eame si nous nous consid\u00e9rons f\u00e9ministes, nous trouvions difficile de prendre la parole pour interroger ce qui se passe, pour nommer notre malaise qui va grandissant\u00a0? Nous le faisons m\u00eame si nous sentons que cela nous fait aujourd\u2019hui courir le risque de nous faire traiter en ennemies, ou associer au backlash. Ni silence, ni censure.<\/p>\n<p><i>Nous allons donc tenter d\u2019exprimer quelques r\u00e9serves, pointer les dangers qui nous guettent, les d\u00e9rives possibles, et surtout, tenter de rouvrir la porte.<\/i><\/p>\n<p>* * *<\/p>\n<p>Derri\u00e8re les principes \u00e0 la base des processus en cours, il y a des raisons, des attentions qu\u2019il s\u2019agit de faire valoir. Ces raisons et ces attentions, nous les partageons. Par exemple, il est bien entendu n\u00e9cessaire que ceux et celles qui vivent des agressions soient en mesure d\u2019en parler et de ne pas \u00eatre isol\u00e9.e.s dans le silence. Cette n\u00e9cessit\u00e9 implique que le mot agression ne soit pas attribu\u00e9 \u00e0 des gestes en particulier, ou qu\u2019il en exclue d\u2019autres\u00a0: il d\u00e9signe une fa\u00e7on de poser des gestes, et c\u2019est \u00e0 la personne qui les vit comme tels de l\u2019\u00e9tablir. Ainsi, il n\u2019y a pas \u00e0 remettre en question ce v\u00e9cu \u2013 car cela reviendrait \u00e0 discr\u00e9diter et \u00e0 bloquer la mise en partage d\u2019exp\u00e9riences douloureuses, et \u00e0 faire l\u2019impasse sur la probl\u00e9matique de l\u2019attention \u00e0 l\u2019autre dans nos relations. Si ce sont ces m\u00eames sensibilit\u00e9s qui nous guident, nous croyons toutefois qu\u2019elles ne peuvent donner lieu \u00e0 un protocole de r\u00e8glement, non critiquable et applicable sans \u00e9gard aux situations. Ainsi, c\u2019est le traitement que nous souhaitons questionner.<\/p>\n<p>Le processus en cours semble \u00eatre port\u00e9 par deux logiques. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, ce qui est appel\u00e9 \u00ab\u00a0justice transformatrice\u00a0\u00bb suppose un tissu de relations d\u00e9j\u00e0 existantes avec lesquelles il faut composer, une \u00ab\u00a0communaut\u00e9\u00a0\u00bb plus ou moins concr\u00e8te, ainsi qu\u2019une volont\u00e9, plut\u00f4t bienveillante, d\u2019investir les rapports et de les transformer. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, le fond th\u00e9orique qui sous-tend le discours est celui d\u2019une opposition claire, cat\u00e9gorique, contre la classe des \u00ab\u00a0hommes\u00a0\u00bb \u2013 visible dans des d\u00e9clarations du type \u00ab\u00a0tous les hommes ne sont pas des agresseurs, mais tous les hommes profitent des agressions\u00a0\u00bb, ou dans la r\u00e9ticence exprim\u00e9e \u00e0 l\u2019id\u00e9e que des hommes discutent entre eux des rapports de domination. On affirme ainsi une logique plut\u00f4t guerri\u00e8re, o\u00f9 il ne s\u2019agit plus de composer mais de combattre le camp oppos\u00e9, celui des \u00ab\u00a0hommes\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Deux tendances s\u2019entrem\u00ealent\u00a0: soit il y a une communaut\u00e9 qui devrait collaborer de bonne volont\u00e9 avec les vis\u00e9es transformatrices du comit\u00e9, soit c\u2019est la division sexu\u00e9e qui pr\u00e9vaut, et toute communaut\u00e9 n\u2019est qu\u2019une fiction qui recouvre la r\u00e9alit\u00e9 violente de la division entre hommes et femmes. Ni l\u2019une ni l\u2019autre de ces logiques n\u2019est fausse en soi, lorsqu\u2019elles sont assum\u00e9es comme telles\u00a0: ce qui trouble, c\u2019est leur cohabitation non probl\u00e9matis\u00e9e, et les contradictions \u00e0 laquelle elle donne lieu.<\/p>\n<p>Ainsi, le comit\u00e9 de justice transformatrice se retrouve dans la situation ambigu\u00eb de mener en m\u00eame temps un combat frontal contre la logique de solidarit\u00e9 masculine et la domination patriarcale en g\u00e9n\u00e9ral, et de ne devoir en m\u00eame temps son pouvoir et sa l\u00e9gitimit\u00e9 qu\u2019\u00e0 son activit\u00e9 au sein d\u2019une communaut\u00e9 militante qui, se disant \u00ab\u00a0f\u00e9ministe\u00a0\u00bb, se doit d\u2019\u00eatre coh\u00e9rente avec ses propres principes. L\u2019efficacit\u00e9 des moyens de base du processus, la d\u00e9nonciation \u00ab\u00a0publique\u00a0\u00bb d\u2019agresseurs et leur exclusion, repose d\u2019ailleurs sur l\u2019existence d\u2019une telle communaut\u00e9, qui s\u2019en fait garante. Suivant un m\u00eame mouvement, une autre contradiction taraude\u00a0: alors que les hommes, surtout, mais aussi les critiques, n\u2019ont pas voix au chapitre, on s\u2019attend \u00e0 ce qu\u2019ils respectent, voire \u00e0 ce qu\u2019ils adh\u00e8rent explicitement au consensus g\u00e9n\u00e9ral, fondateur de la communaut\u00e9.<\/p>\n<p>Cette contradiction nous m\u00e8ne donc \u00e0 l\u2019hybridation quelque peu <i>effrayante <\/i>des deux logiques, conservant le spectre d\u2019action et le <i>soft power<\/i> de l\u2019une, et l\u2019intransigeance de l\u2019autre. Ainsi, ni la r\u00e9elle transformation des rapports ni la guerre ne sont assum\u00e9es en tant que telles.<\/p>\n<p>Une telle ambigu\u00eft\u00e9 ouvre la porte \u00e0 ce que le processus d\u00e9g\u00e9n\u00e8re en une simple justice d\u2019exception. \u00c9trange asym\u00e9trie o\u00f9 une fois que tombe l\u2019opprobre, l\u2019individu accus\u00e9, automatiquement coupable, ne b\u00e9n\u00e9ficie pas des principes sur la base desquels il est jug\u00e9. La justice d\u2019exception permet aussi au comit\u00e9 de combiner les r\u00f4les d\u2019accusateur, de juge et d\u2019ex\u00e9cutant de la peine. L\u2019id\u00e9e ici n\u2019est pas de s\u2019insurger contre le \u00ab\u00a0traitement injuste\u00a0\u00bb fait \u00e0 l\u2019accus\u00e9, de crier au non-respect de la pr\u00e9somption d\u2019innocence \u2013 apr\u00e8s tout, il peut \u00eatre entendable que le respect de ces principes n\u2019est le probl\u00e8me ni de la personne ayant v\u00e9cu une agression, ni du comit\u00e9. Ce qui est plus inqui\u00e9tant, \u00e0 plus long terme, c\u2019est ce \u00e0 quoi nous am\u00e8ne collectivement une telle logique d\u2019exception\u00a0: face \u00e0 une telle \u00ab\u00a0justice\u00a0\u00bb, situation kafka\u00efenne o\u00f9 rien ne semble pouvoir \u00eatre dit ni discut\u00e9, <i>on pourrait en venir \u00e0 regretter le bon vieux tribunal d\u2019\u00c9tat.<\/i><\/p>\n<p>* * *<\/p>\n<p>Les actes de d\u00e9nonciation r\u00e9sument en eux-m\u00eames toute la confusion du processus en cours, rassemblant en un seul geste une d\u00e9claration de guerre et l\u2019ouverture d\u2019un processus de transformation des rapports. On ne saurait remettre en doute la n\u00e9cessit\u00e9 de sortir du silence, m\u00eame si cela implique des conflits \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du dit milieu. Or, on ne peut pour autant \u00e9viter d\u2019affronter la question de savoir \u00e0 qui l\u2019on s\u2019adresse et pourquoi.<\/p>\n<p>Beaucoup de collectifs de f\u00e9ministes black et de queers\u00a0[<a id=\"nh1\" class=\"spip_note\" title=\"cf. le livre collectif Black Feminism : Anthologie du f\u00e9minisme\u00a0(...)\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1138#nb1\" rel=\"footnote\">1<\/a>] se sont confront\u00e9s \u00e0 ce probl\u00e8me\u00a0: faire appel \u00e0 la justice de l\u2019\u00c9tat ou ne serait-ce qu\u2019aux m\u00e9dias redoublait la violence de la soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 leur encontre sans rien r\u00e9soudre des violences dans leurs communaut\u00e9s. Les processus de justice transformatrice sont en partie n\u00e9s dans de tels contextes\u00a0[<a id=\"nh2\" class=\"spip_note\" title=\"cf. le Social Justice Journal.\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1138#nb2\" rel=\"footnote\">2<\/a>]. Ces collectifs prenaient acte de l\u2019impasse logique qu\u2019il y aurait \u00e0 prendre pour juge une soci\u00e9t\u00e9 qui les opprime dont ils nient les fondements. La question pos\u00e9e par un certain f\u00e9minisme est ici celle de faire tenir ensemble une communaut\u00e9 de lutte qui s\u2019oppose \u00e0 l\u2019ordre dominant, tout en tentant de contrer les reproductions de cet ordre \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de cette dite communaut\u00e9. Il s\u2019agit donc de maintenir l\u2019opposition contre la soci\u00e9t\u00e9 majoritaire, tout en travaillant les divisions internes, refusant toute hi\u00e9rarchie entre ces deux fronts.<\/p>\n<p>La \u00ab\u00a0justice transformatrice\u00a0\u00bb d\u00e9signe une mani\u00e8re d\u2019agir dans cette complexit\u00e9. Elle part du constat que ces violences qui se produisent dans une communaut\u00e9, quand bien m\u00eame une ou deux personnes serait punies ou exclues, continuent d\u2019arriver. Elle analyse la situation non pas \u00e0 travers le spectre judiciaire \u2013 qui cherche \u00e0 d\u00e9signer un coupable et le punir \u2013 mais plut\u00f4t \u00e0 travers les agencements collectifs de pouvoir dans lesquels ces gestes se produisent\u00a0[<a id=\"nh3\" class=\"spip_note\" title=\"Ching-In Chen, Jai Dulani, Leah Lakshmi Piepzna-Samarasinha, The Revolution\u00a0(...)\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1138#nb3\" rel=\"footnote\">3<\/a>]. La justice transformatrice mise sur la possibilit\u00e9 de modifier les conditions m\u00eames qui permettent une reproduction de ces violences et pas seulement \u00e0 exclure quelques \u00e9l\u00e9ments ind\u00e9sirables, au fur et \u00e0 mesure qu\u2019ils apparaissent. Elle tend \u00e0 se distinguer autant du mod\u00e8le judiciaire \u00e9tatique que du spectre d\u2019une \u00ab\u00a0justice populaire\u00a0\u00bb, qui n\u2019est pas non plus exempte de d\u00e9rives.<\/p>\n<p>En ce sens, peut-on faire l\u2019\u00e9conomie de se demander\u00a0: \u00e0 qui s\u2019adressent les d\u00e9nonciations\u00a0? Quel est leur objectif\u00a0? On ne pourra s\u2019emp\u00eacher de nommer le malaise suscit\u00e9 par un usage symptomatique de Facebook. Dr\u00f4le de substitut \u00e0 \u00ab\u00a0l\u2019espace public\u00a0\u00bb inexistant, Facebook est devenu depuis quelques ann\u00e9es l\u2019espace de discussion \u2013 et d\u2019exposition \u2013 par d\u00e9faut du milieu militant. Et pourtant, ce n\u2019est pas sans p\u00e9ril, car n\u2019oublions pas que sur Facebook, au bout des multiples partages entre \u00ab\u00a0amis\u00a0\u00bb, le <i>post<\/i> intial est accessible \u00e0 tout chroniqueur, journaliste, employeur, professeur, famille, etc.\u00a0: \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 enti\u00e8re. Or si la d\u00e9nonciation publique rend ainsi le priv\u00e9 \u00ab\u00a0public\u00a0\u00bb, elle ne le rend pas pour autant automatiquement politique. Rendre politique, c\u2019est-\u00e0-dire parler de ce qui est d\u2019habitude confin\u00e9 au priv\u00e9, le mettre en partage de fa\u00e7on \u00e0 tordre un peu nos relations, \u00e0 faire r\u00e9fl\u00e9chir, probl\u00e9matiser les gestes.<\/p>\n<p>Ce n\u2019est jamais simple. Un processus de justice transformatrice, tel que pens\u00e9 \u00e0 l\u2019origine, demande avant tout l\u2019instauration d\u2019un climat de bienveillance, de possibilit\u00e9 de dialogue. Ainsi, il devient n\u00e9cessaire de ne pas bloquer l\u2019\u00e9change, la mise en r\u00e9cit, le partage d\u2019exp\u00e9riences.<\/p>\n<p>\u00c9videmment, on n\u2019est jamais oblig\u00e9 de raconter, et le faire ne verse pas forc\u00e9ment dans le compte-rendu policier ou dans le voyeurisme violent qui accompagne l\u2019exactitude des horaires, des dates, des personnes ou des lieux. Il ne s\u2019agit pas de \u00ab\u00a0prouver\u00a0\u00bb qu\u2019il y a eu agression, d\u2019exiger que \u00ab\u00a0justice soit rendue\u00a0\u00bb par l\u2019\u00e9tablissement des faits et d\u2019une d\u00e9finition exacte de ce qui constitue une agression. Il s\u2019agirait plut\u00f4t de raconter un geste, un comportement auparavant peut-\u00eatre jug\u00e9 inoffensif et dont il faudrait parler, d\u2019autres pouvant s\u2019y reconna\u00eetre. Des questions qui pourraient \u00eatre alors pos\u00e9es\u00a0: dans quels contextes ces agressions surviennent-elles\u00a0? Comment s\u2019est \u00e9tabli ce rapport in\u00e9galitaire\u00a0? Qu\u2019est-ce qui permet l\u2019inattention \u00e0 l\u2019autre, \u00e0 ses signaux\u00a0?<\/p>\n<p>Raconter les agressions ainsi, de fa\u00e7on \u00e0 politiser nos gestes, \u00e0 les investir, cela implique une certaine prudence dans le recours \u00e0 la d\u00e9nonciation punitive. Et \u00e0 \u00e9viter l\u2019usage trop rapide d\u2019une cat\u00e9gorie \u00ab\u00a0agresseur\u00a0\u00bb abstraite, indiscutable, inamovible. Ces d\u00e9nonciations tombent telles un couperet\u00a0: elles servent \u00e0 la fois d\u2019accusation, c\u2019est-\u00e0-dire de d\u00e9claration de litige et de volont\u00e9 de r\u00e9paration, mais aussi de publicisation du geste reproch\u00e9 \u00e0 une communaut\u00e9 <i>abstraite<\/i> et au-del\u00e0, \u00e0 n\u2019importe qui, m\u00eame mal intentionn\u00e9. Car elles agissent comme une punition imm\u00e9diate\u00a0: le jugement est d\u2019embl\u00e9e donn\u00e9 dans l\u2019accusation, qui ne saurait \u00eatre remis en cause, et la punition est incluse au passage, par opinion publique interpos\u00e9e. Peut bien s\u2019ensuivre un processus de r\u00e9paration \u00e0 la mesure des besoins de la personne ayant v\u00e9cu une agression\u00a0: l\u2019exclusion est d\u00e9j\u00e0 effective. Il ne s\u2019agit pas de condamner tout recours \u00e0 Facebook, toute d\u00e9signation d\u2019un agresseur dans la sph\u00e8re publique. Seulement, un tel geste ne peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 que comme une strat\u00e9gie situ\u00e9e, comme un outil, partie int\u00e9grante d\u2019un processus, destin\u00e9 \u00e0 \u00eatre chaque fois r\u00e9adapt\u00e9e \u00e0 la situation \u2013 et non pas comme son point de d\u00e9part automatique.<\/p>\n<p>Ici, l\u2019exposition du priv\u00e9 m\u00e8ne plut\u00f4t \u00e0 d\u00e9partager entre bons et m\u00e9chants, force \u00e0 trancher, ou plut\u00f4t \u00e0 appliquer les bons principes, \u00e0 prendre des \u00ab\u00a0positions\u00a0\u00bb qui sont de simples \u00e9tiquettes \u2013 \u00ab\u00a0es-tu f\u00e9ministe, ou pas\u00a0?\u00a0\u00bb. Une d\u00e9rive pointe \u00e0 l\u2019horizon. C\u2019est le passage des intentions r\u00e9paratrices \u00e0 un code de d\u00e9ontologie. Alors ces principes se renferment, s\u2019appauvrissent en caricatures d\u2019eux-m\u00eames\u00a0: ce qui importe n\u2019est plus de pr\u00eater attention les un.e.s aux autres mais de respecter un droit, des codes, qui nous prot\u00e9geraient de nos d\u00e9plorables manques d\u2019attention, voire nous d\u00e9chargeraient de la n\u00e9cessit\u00e9 de prendre soin.<\/p>\n<p>* * *<\/p>\n<p>En somme il s\u2019agit d\u2019articuler deux plans, sans jamais les confondre\u00a0: celui du bien-\u00eatre de la personne ayant v\u00e9cu une agression, qui cherche \u00e0 se reconstruire, et pour laquelle il peut \u00eatre absolument n\u00e9cessaire de ne pas croiser la personne qui lui a fait du tort dans certains espaces, et le plan de la communaut\u00e9 \u00e0 transformer. Pour qu\u2019une telle transformation puisse avoir lieu, il s\u2019agit d\u00e8s lors d\u2019ouvrir toutes les portes \u00e0 la discussion, et mettre en partage des exp\u00e9riences, des v\u00e9cus difficiles, de les affronter. Si le premier aspect implique la personne ayant commis une agression en tant qu\u2019individu, le deuxi\u00e8me doit reconna\u00eetre la dimension structurelle et impersonnelle de la violence et de la domination. C\u2019est sans doute la plus grande difficult\u00e9 \u00e0 laquelle la situation actuelle nous confronte.<\/p>\n<p>Le deuxi\u00e8me plan exc\u00e8de le cas particulier, qu\u2019il arrache \u00e0 son exceptionnalit\u00e9 pour l\u2019inscrire dans une dynamique plus large. Il implique d\u2019\u00e9viter l\u2019illusion selon laquelle la communaut\u00e9 pourrait se refonder sur une purge salvatrice. La justice d\u2019\u00c9tat fonctionne en partie d\u2019apr\u00e8s ce pr\u00e9cepte, et pourtant chacun sait qu\u2019elle n\u2019est qu\u2019un syst\u00e8me reproduisant cela m\u00eame qu\u2019elle dit combattre. Identifiant le d\u00e9viant, l\u2019inscrivant \u00ab\u00a0hors la loi\u00a0\u00bb, la soci\u00e9t\u00e9 se l\u00e9gitime elle-m\u00eame, se renforce et se donne bonne conscience. Le recours au cas exemplaire permet \u00e0 tous ceux qui ne sont pas directement vis\u00e9s par l\u2019accusation de se laver de tout soup\u00e7on, notamment en affirmant publiquement leur adh\u00e9sion au processus. L\u2019effectivit\u00e9 d\u2019un tel recours repose moins sur l\u2019examen intime et collectif des logiques de domination qui contaminent nos rapports, que sur la peur d\u2019\u00eatre incrimin\u00e9 \u00e0 son tour. Certes, ce proc\u00e9d\u00e9 a historiquement fait ses preuves, il peut certainement arriver \u00e0 modifier les comportements. On peut toutefois douter de sa capacit\u00e9 \u00e0 installer le climat de confiance n\u00e9cessaire \u00e0 l\u2019\u00e9laboration durable d\u2019autres rapports.<\/p>\n<p>C\u2019est \u00e0 ce point, pr\u00e9cis\u00e9ment, que se r\u00e9v\u00e8le toute la complexit\u00e9 du brouillage entre ami.e.s et ennemi.e.s, \u00e0 laquelle le f\u00e9minisme se retrouve sans cesse confront\u00e9. Une r\u00e9elle transformation ne viendra pas de l\u2019adoption d\u2019un code de comportements irr\u00e9prochables, mais bien de l\u2019attention toujours renouvel\u00e9e \u00e0 l\u2019autre et aux signes qu\u2019il ou elle envoie, \u00e0 la circulation du pouvoir, \u00e0 la complexit\u00e9 et la profondeur des relations.<\/p>\n<p>Ainsi, de briser le silence, la question devient celle de comment lib\u00e9rer la parole de mani\u00e8re \u00e0 ce que chacun.e puisse, vis-\u00e0-vis de son v\u00e9cu, examiner ses gestes. Si le probl\u00e8me n\u2019est pas le d\u00e9sir en soi, ni m\u00eame la s\u00e9duction, il va sans dire qu\u2019un rapport \u00e0 l\u2019autre en tant que corps disponible et interchangeable ne pourrait jamais \u00eatre recevable. Pour d\u00e9passer cette superficialit\u00e9, cette violente m\u00e9diocrit\u00e9, il ne s\u2019agit pas de d\u00e9finir les bons comportements. Ce dont il faudrait parler c\u2019est aussi de ce flou, de cette maladresse qu\u2019on a \u00e0 exprimer nos d\u00e9sirs, notre nullit\u00e9 \u00e9motive et gestuelle, la fa\u00e7on qu\u2019on a de se rabattre sur des gestes d\u00e9connect\u00e9s, calqu\u00e9s sur les \u00e9crans, parfois trash, en tout cas inattentifs. Se l\u2019admettre, explorer les fa\u00e7ons singuli\u00e8res que \u00e7a a de se d\u00e9ployer en chacune de nous, de nos relations\u00a0: voil\u00e0 peut-\u00eatre ce qui pourrait nous donner de la force.<\/p>\n<p class=\"signature\"><span class=\"vcard author\"><a class=\"url fn spip_in\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/spip.php?auteur175\">anonymes<\/a><\/span><\/p>\n<p><strong>P.S.<\/strong><\/p>\n<p>Publi\u00e9 initialement le 26 f\u00e9vrier 2014 sur le blog <a class=\"spip_out\" href=\"http:\/\/colonellerobles.wordpress.com\/2014\/02\/26\/premiers-pas-sur-une-corde-raide\/\" rel=\"external\">colonellerobles.wordpress.com<\/a>.<\/p>\n<hr \/>\n<p>[<a id=\"nb1\" class=\"spip_note\" title=\"Notes 1\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1138#nh1\" rev=\"footnote\">1<\/a>] cf. le livre collectif <i>Black Feminism\u00a0: Anthologie du f\u00e9minisme africain-am\u00e9ricain, 1975-2000<\/i> (L\u2019Harmattan).<\/p>\n<p>[<a id=\"nb2\" class=\"spip_note\" title=\"Notes 2\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1138#nh2\" rev=\"footnote\">2<\/a>] cf. le <i><a class=\"spip_out\" href=\"http:\/\/communityaccountability.wordpress.com\/social-justice-journal-issue\/\" rel=\"external\">Social Justice Journal<\/a><\/i>.<\/p>\n<p>[<a id=\"nb3\" class=\"spip_note\" title=\"Notes 3\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1138#nh3\" rev=\"footnote\">3<\/a>] Ching-In Chen, Jai Dulani, Leah Lakshmi Piepzna-Samarasinha, <i>The Revolution starts at home\u00a0: confronting intimate violence within activist communities<\/i> (South end press).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0Ainsi, de briser le silence, la question devient celle de comment lib\u00e9rer la parole de mani\u00e8re \u00e0 ce que chacun.e puisse, vis-\u00e0-vis de son v\u00e9cu, examiner ses gestes.\u00a0\u00bb Ce texte, publi\u00e9 initialement \u00e0 Montr\u00e9al en f\u00e9vrier 2014, traite de la &hellip; <a href=\"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/?p=914\">Continue reading <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[9],"tags":[],"class_list":["post-914","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-consentement"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/914","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=914"}],"version-history":[{"count":8,"href":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/914\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2908,"href":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/914\/revisions\/2908"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=914"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=914"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=914"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}