{"id":367,"date":"2014-09-07T13:20:54","date_gmt":"2014-09-07T12:20:54","guid":{"rendered":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/?p=367"},"modified":"2020-09-21T15:57:04","modified_gmt":"2020-09-21T14:57:04","slug":"je-ne-suis-pas-un-egout-seminal","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/?p=367","title":{"rendered":"Je ne suis pas un \u00e9go\u00fbt s\u00e9minal"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/uploads\/2014\/09\/Je_ne_suis_pas_un_egout_seminal1.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-medium wp-image-368\" src=\"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/uploads\/2014\/09\/Je_ne_suis_pas_un_egout_seminal1-220x300.jpg\" alt=\"brochure viol 27.pub\" width=\"220\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/uploads\/2014\/09\/Je_ne_suis_pas_un_egout_seminal1-220x300.jpg 220w, https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/uploads\/2014\/09\/Je_ne_suis_pas_un_egout_seminal1-753x1024.jpg 753w, https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/uploads\/2014\/09\/Je_ne_suis_pas_un_egout_seminal1.jpg 1160w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Recueil de textes sur le viol comme arme de la domination patriarcale<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les quatre textes de cette brochure pr\u00e9sentent le viol comme s\u2019enracinant dans un ensemble de valeurs et de normes en m\u00eame temps qu\u2019il se fait un des vecteurs de la domination masculine. (On pourrait presque le voir comme un privil\u00e8ge du genre masculin qui a toute libert\u00e9 (ou presque) pour satisfaire\/assouvir ses d\u00e9sirs et\/ou pulsions sexuelles.)<br \/>\n&#8211; <em>L\u2019arbre qui cache la for\u00eat \u2013 ou le contraire\u2026<\/em>, par Claud[e].<br \/>\n&#8211; <em>La femme comme champ de bataille<\/em>, par Matei Visniec.<br \/>\n&#8211; <em>Impossible de violer cette femme pleine de vices<\/em>, par Virginie Despentes<br \/>\n&#8211; <em>Viol, domination \u2013 soumission et pornographie<\/em>, par Shere Hite\n<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/uploads\/2014\/09\/Je_ne_suis_pas_un_egout_seminal.pdf\">PDF mis en page<\/a><\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Cette brochure est \u00e0 envisager comme le reflet de recherches en cours, le point de vue expos\u00e9 ici n\u2019est donc ni absolu ni d\u00e9finitif. J\u2019esp\u00e8re encourager par l\u00e0 des discussions et r\u00e9flexions de fond sur cette \u00ab\u00a0pratique\u00a0\u00bb et sur les constructions genr\u00e9es qui l\u2019autorisent. Il s\u2019agit de s\u2019adresser d\u2019abord aux personnes qui, ayant subi des viols, ont souvent les m\u00eames r\u00e9actions\u00a0: culpabilit\u00e9, honte, peur, tabou. La premi\u00e8re entreprise est peut-\u00eatre de parler collectivement, et de s\u2019interroger sur la r\u00e9currence de ces r\u00e9actions. Tout est fait dans nos \u00e9ducations pour nous entretenir dans l\u2019id\u00e9e que le d\u00e9sir sexuel d\u2019un homme est souverain, et qu\u2019une femme ne doit pas s\u2019y refuser. De nombreux moyens sont mis en place pour maintenir les femmes dans un r\u00f4le de \u00ab\u00a0proie facile\u00a0\u00bb.<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3 class=\"spip\">Mais pourquoi donc une brochure sur le viol\u00a0? (non mais franchement, quelle id\u00e9e \u00e9trange&#8230;)<\/h3>\n<p>Aujourd\u2019hui, le Code p\u00e9nal consid\u00e8re le viol comme un crime contre la personne et le d\u00e9finit comme\u00a0: \u00ab\u00a0tout acte de p\u00e9n\u00e9tration sexuelle, de quelque nature qu\u2019il soit, commis sur la personne d\u2019autrui par violence, contrainte, menace ou surprise\u00a0\u00bb (art. 222-23). Un rapport statistique de 1998 stipule que plus de 4000 plaintes contre des viols sont d\u00e9pos\u00e9es chaque ann\u00e9e. Il n\u2019existe aucune estimation concr\u00e8te du nombre de viols commis sans qu\u2019une plainte ne soit d\u00e9pos\u00e9e par la suite. Par ailleurs, 91,2\u00a0% des victimes sont des femmes, et 8,8\u00a0% sont des hommes. 99\u00a0% des agresseurs sont des hommes\u00a0[<a id=\"nh1\" class=\"spip_note\" title=\"De ce fait j\u2019ai choisi de ne pas f\u00e9miniser le terme \u00ab violeur \u00bb\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=507#nb1\" rel=\"footnote\">1<\/a>].<\/p>\n<p>Lors des discussions auxquelles j\u2019ai pu participer \u00e0 ce sujet, il \u00e9tait souvent question de viol commis dans le cadre d\u2019une relation intime pr\u00e9existante. Ces cas soul\u00e8vent \u00e0 mon sens le probl\u00e8me des sch\u00e9mas du couple que l\u2019on reproduit sans plus se poser la question du consentement. Il y a alors \u00e0 d\u00e9finir ce que veut dire \u00ab\u00a0consentant-e\u00a0\u00bb, ou \u00ab\u00a0violence, contrainte, menace, surprise\u00a0\u00bb. Il y a encore \u00e0 s\u2019interroger sur le fait que beaucoup de violeurs n\u2019admettent pas avoir commis cet acte. La d\u00e9finition est floue. Le sujet m\u00e9rite d\u2019\u00eatre approch\u00e9 sous l\u2019angle de l\u2019intervention du patriarcat dans la construction de nos d\u00e9sirs.<\/p>\n<p>Les quatre textes de cette brochure pr\u00e9sentent le viol comme s\u2019enracinant dans un ensemble de valeurs et de normes en m\u00eame temps qu\u2019il se fait un des vecteurs de la domination masculine. (On pourrait presque le voir comme un privil\u00e8ge du genre masculin qui a toute libert\u00e9 (ou presque) pour satisfaire\/assouvir ses d\u00e9sirs et\/ou pulsions sexuelles.)<\/p>\n<p>Le viol est omnipr\u00e9sent dans notre soci\u00e9t\u00e9. Il fait partie du paysage, et ce n\u2019est aucunement l\u2019acte isol\u00e9 d\u2019un individu isol\u00e9 et \u00ab\u00a0malade\u00a0\u00bb. Le patriarcat structure entre autres les rapports \u00ab\u00a0intimes\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0priv\u00e9s\u00a0\u00bb de la soci\u00e9t\u00e9, r\u00e9git les relations entre les genres en les hi\u00e9rarchisant\u00a0; en les divisant, en accordant \u00e0 chacun des fa\u00e7ons in\u00e9gales d\u2019occuper l\u2019espace, diff\u00e9rents modes pour disposer et jouir de son corps (et le cas \u00e9ch\u00e9ant, de celui des autres). L\u2019une des grandes difficult\u00e9s des luttes anti-patriarcales est justement de r\u00e9affirmer que le priv\u00e9 est politique, de rappeler que les oppressions sexistes qui se sont retranch\u00e9es dans la sph\u00e8re intime sont indissociables de l\u2019organisation m\u00eame de la soci\u00e9t\u00e9. Alors, quand le plus grand nombre s\u2019accorde \u00e0 dire que [<strong>\u00e7a<\/strong>] ne devrait pas exister, il y a de quoi \u00eatre enrag\u00e9-e par le peu de critiques et de moyens mis en place pour lutter contre le viol en lui-m\u00eame, et par le trop faible nombre de personnes qui cherchent \u00e0 en d\u00e9noncer et combattre les causes profondes.<\/p>\n<p>Cette brochure est \u00e0 envisager comme le reflet de recherches en cours, le point de vue expos\u00e9 ici n\u2019est donc ni absolu ni d\u00e9finitif. J\u2019esp\u00e8re encourager par l\u00e0 des discussions et r\u00e9flexions de fond sur cette \u00ab\u00a0pratique\u00a0\u00bb et sur les constructions genr\u00e9es qui l\u2019autorisent. Il s\u2019agit de s\u2019adresser d\u2019abord aux personnes qui, ayant subi des viols, ont souvent les m\u00eames r\u00e9actions\u00a0: culpabilit\u00e9, honte, peur, tabou. La premi\u00e8re entreprise est peut-\u00eatre de parler collectivement, et de s\u2019interroger sur la r\u00e9currence de ces r\u00e9actions. Tout est fait dans nos \u00e9ducations pour nous entretenir dans l\u2019id\u00e9e que le d\u00e9sir sexuel d\u2019un homme est souverain, et qu\u2019une femme ne doit pas s\u2019y refuser. De nombreux moyens sont mis en place pour maintenir les femmes dans un r\u00f4le de \u00ab\u00a0proie facile\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Il s\u2019agit donc aussi de renverser \u00e7a. Les techniques de luttes sont vari\u00e9es\u00a0: de la parole \u00e0 l\u2019autod\u00e9fense, en passant par la r\u00e9ponse collective imm\u00e9diate,\u2026 et autres. Je ne crois pas que ce soit le travail des victimes (effectives ou potentielles) de discuter avec les violeurs (potentiels ou effectifs, avou\u00e9s ou inavou\u00e9s). Toutefois si \u00e0 la lecture de ces textes, certains sont amen\u00e9s \u00e0 remettre en question leurs positions de dominants, c\u2019est tant mieux.<\/p>\n<p>A noter enfin que je me suis all\u00e8grement servie pour une part des illustrations de la brochure \u00ab\u00a0Non c\u2019est non\u00a0!\u00a0\u00bb \u00e9crite par des \u00ab\u00a0f\u00e9ministes libertaires nantaises\u00a0\u00bb avec des dessins de Marjo KKG, que je remercie sans lui avoir au pr\u00e9alable demand\u00e9 son avis (mais c\u2019est le cas aussi de tous les autres textes, d\u2019ailleurs, j\u2019emmerde les droits d\u2019auteur).<\/p>\n<p>Pour tout commentaire ou discussion ou autre,\u00a0: <a class=\"spip_url spip_out\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/loullaby at no-log.org\">loullaby at no-log.org<\/a><\/p>\n<hr class=\"spip\" \/>\n<h3 class=\"spip\">SOMMAIRE<\/h3>\n<p>p.3\u00a0: <i>L\u2019arbre qui cache la for\u00eat \u2013 ou le contraire\u2026<\/i>, Claud[e]. <a class=\"spip_url spip_out\" href=\"http:\/\/gendertrouble.org\/\" rel=\"external\">http:\/\/gendertrouble.org\/<\/a><\/p>\n<p>p.5\u00a0: <i>La femme comme champ de bataille<\/i>, Matei Visniec, Actes-Sud papiers, 1996, (extrait).<\/p>\n<p>p.8\u00a0: &laquo;&nbsp;Impossible de violer cette femme pleine de vices&nbsp;&raquo;, Virginie Despentes, in <i>King-Kong Th\u00e9orie<\/i>, Grasset, 2006.<\/p>\n<p>p.24\u00a0: <i>Rapport Hite<\/i>, Shere Hite, <i>The Hite Report on Men and Male Sexuality<\/i>, \u201cViol, domination \u2013 soumission et pornographie\u201d, 1981, (extrait).<\/p>\n<hr class=\"spip\" \/>\n<h3 class=\"spip\">L\u2019arbre qui cache la for\u00eat &#8211; ou le contraire<\/h3>\n<p><i>You know I love you<br \/>\nGirl\u2026<br \/>\nI don\u2019t care if you don\u2019t want me<br \/>\nI put a spell on you<br \/>\nBecause you\u2019re mine&#8230;.<\/i><br \/>\nJoe Cocker et bien d\u2019autres<\/p>\n<p>Avoir \u00e9t\u00e9 viol\u00e9[e], comme quelque chose de s\u00e9rieux, comme pour de vrai\u2026<\/p>\n<p>Est-ce que je sais ce que [\u00e7a] fait, moi\u00a0? Peut \u00eatre que je l\u2019ai su, il y 15 ans. Mais maintenant j\u2019ai oubli\u00e9.<\/p>\n<p>Et les s\u00e9quelles\u00a0? Est-ce que je sais ce que [<strong>\u00e7a<\/strong>] fait pr\u00e9cis\u00e9ment\u00a0?<\/p>\n<p>Est-ce que c\u2019est vrai que le d\u00e9go\u00fbt de mon corps (trop pour l\u2019amour, assez pour ne pas avoir peur de la prostitution) est le r\u00e9sultat du viol\u00a0?<\/p>\n<p>Est ce que c\u2019est vrai que le violeur m\u2019a pris mon corps et ne m\u2019a laiss\u00e9 qu\u2019une matrice\u00a0?<\/p>\n<p>Peut-\u00eatre qu\u2019il est tout simplement correct d\u2019\u00eatre meurtri[e] quand on fait partie de la communaut\u00e9 souterraine des personnes viol\u00e9[e]s\u00a0?<\/p>\n<p>Peut-\u00eatre que je n\u2019aurais pas vielli diff\u00e9rement sans [<strong>\u00e7a<\/strong>]\u00a0?<\/p>\n<p>Peut-\u00eatre que la peur et l\u2019absence de relation entre moi et mon corps sont apparues bien avant [<strong>\u00e7a<\/strong>] , ou bien longtemps apr\u00e8s\u00a0?<\/p>\n<p>Peut-\u00eatre m\u00eame que c\u2019est le viol qui est une chose correcte\u00a0?<\/p>\n<p>Ou alors peut-\u00eatre que, dans nos habitudes s\u00e9culairement, pourries le corps des femmes ne leur appartient pas\u00a0?<\/p>\n<p>Le probl\u00e8me ne serait donc pas le viol, mais la soci\u00e9t\u00e9 patriarcale qui nous apprend qu\u2019on est viol\u00e9[e], qui l\u2019accepte et l\u2019encourage, par exemple en nous invitant fermement, par notre honte, \u00e0 nous taire, \u00e0 ne pas d\u00e9voiler le monstre, ou en ne nous croyant jamais\u2026 Qui nous apprend que le viol n\u2019est pas un viol. Ou que le viol est quotidien de toute fa\u00e7on.<\/p>\n<p>Une autre question simple\u00a0: comment ce par quoi on nous fait tant de mal peut aussi \u00eatre ce par et avec quoi on conna\u00eet un plaisir intense\u00a0?<\/p>\n<p>Ou encore\u00a0: comment ce qui ne nous appartient pas peut nous \u00eatre pris\u00a0?<\/p>\n<p>Comment attraper soi-m\u00eame son propre corps\u00a0?<\/p>\n<p>On conna\u00eet tou[s]tes quelqu\u2019un[e] qui s\u2019est fait violer. On en conna\u00eet qui sont crisp\u00e9[e]s et d\u2019autres qui ont une sexualit\u00e9 d\u00e9bordante et un rapport au corps heureux [malgr\u00e9 \u00e7a]. On en conna\u00eet qui n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 viol\u00e9[e]s et qui ont des complexes terribles et une peur bleue du corps. Alors, c\u2019est louche\u00a0? \u2026<\/p>\n<p>Le probl\u00e8me n\u2019est pas juste le viol.<\/p>\n<p>Le probl\u00e8me est au del\u00e0 du viol.<\/p>\n<p>Le probl\u00e8me autorise le viol.<\/p>\n<p>Le probl\u00e8me organise le viol.<\/p>\n<p>Le probl\u00e8me est patriarcal et sexiste.<\/p>\n<p>Le patriarcat nous prive de toute possibilit\u00e9 d\u2019autonomie. Le patriarcat prive les femmes du plaisir du corps en r\u00e9pandant en permanence l\u2019id\u00e9e saugrenue que le corps d\u2019une femme est au service de celui des hommes.<\/p>\n<p>Pour exemples\u00a0: Le viol, Les rapports de s\u00e9duction h\u00e9t\u00e9ros omnipr\u00e9sents, Se faire siffler, draguer, suivre, d\u00e9couper par les publicit\u00e9s, Se faire f\u00e9tichiser dans les peintures \u00e0 toutes les \u00e9poques, L\u2019humour sexiste o\u00f9 jamais la volont\u00e9 d\u2019une femme n\u2019appara\u00eet ou n\u2019est \u00e9cout\u00e9e, Ce que les medias de tous les horizons nous renvoient de la femme \u00e9panouie\u00a0: s\u00e9ductrice jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elle trouve un mari apr\u00e8s quoi, elle peut arr\u00eater de vouloir sortir et s\u2019amuser, ou de faire des trucs int\u00e9ressants, Tout ce qui associe pour les hommes bonheur-r\u00e9ussite-reconnaissance-sociale-possession-d\u2019une-voiture-et-d\u2019une-femme-argent-pouvoir-domination et tout ce qui associe pour les femmes bonheur-s\u00e9r\u00e9nit\u00e9-maternit\u00e9-reconnaissance-d\u2019un-homme\u00a0; etc. tu peux t\u2019amuser \u00e0 rallonger la liste.<\/p>\n<p>Pour revenir au viol, c\u2019est un mouvement affreux commis dans une chor\u00e9graphie perverse. Ce patriarcat nous est inculqu\u00e9 d\u00e8s le berceau et nous en devenons tr\u00e8s vite les vecteurs[trices] par nos comportements les plus quotidiens. Seules la d\u00e9construction et la r\u00e9ponse directe, individuelle et collective pourront amener la fin d\u2019un r\u00e9gime autoritaire et sanglant qui se passe de dirigeant[e]s vu qu\u2019il s\u2019ancre traditionnellement dans des comportements priv\u00e9s. C\u2019est d\u2019une lutte intellectuelle et sanglante dont nous avons besoin maintenant.<\/p>\n<p>Que cr\u00e8ve le patriarcat.<\/p>\n<p>Tout de suite.<\/p>\n<hr class=\"spip\" \/>\n<h3 class=\"spip\">La femme comme champ de bataille<\/h3>\n<p><i>Le texte qui suit est extrait de la pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre de Matei Visniec, \u201cLa femme comme champ de bataille\u201d. Il ne s\u2019agit donc pas d\u2019une \u00e9tude critique, mais d\u2019un texte \u00e9crit pour l\u2019oral. L\u2019expos\u00e9 que l\u2019auteur donne des rapports de genres a beau \u00eatre perspicace, il n\u2019en est pas moins d\u00e9routant par le manque d\u2019analyse des constructions sexistes. Si bien que l\u00e0 o\u00f9 on pourrait attendre un point de vue critique, on ne trouve que des caricatures.<\/i><\/p>\n<p><i>Il permet n\u00e9anmoins d\u2019envisager le viol dans un autre contexte. Il en d\u00e9coule que si l\u2019agression prend une figure diff\u00e9rente, elle n\u2019en demeure pas moins un outil de la domination masculine, dans un processus o\u00f9 les femmes sont encore et toujours rel\u00e9gu\u00e9es au rang d\u2019objet (pr\u00e9cieux, mais objet avant tout).<\/i><\/p>\n<p>\u00ab\u00a0KATE\u00a0: Le nouveau guerrier des Balkans viole la femme de son ennemi ethnique pour donner ainsi le coup de gr\u00e2ce \u00e0 son ennemi ethnique. Le sexe de la femme de son ennemi ethnique devient un champ de bataille \u00e0 part enti\u00e8re. Nulle part ailleurs la haine ethnique ne se manifeste de fa\u00e7on plus forte que sur ce \u00ab\u00a0nouveau\u00a0\u00bb champ de bataille. Le nouveau guerrier ne s\u2019y expose pas aux balles, aux obus, aux chars. Il ne s\u2019expose qu\u2019aux cris des femmes.<\/p>\n<p>Mais \u00e7a ne fait qu\u2019accro\u00eetre sa volont\u00e9 de servir sa patrie en allant jusqu\u2019au bout. Le nouveau champ de bataille du nouveau guerrier\u00a0: le sexe de la femme de son ancien voisin, le sexe de la femme de son ancien camarade d\u2019\u00e9cole, le sexe de son proche qu\u2019il a du appeler \u00ab\u00a0fr\u00e8re\u00a0\u00bb pendant presque un demi-si\u00e8cle. [\u2026]<\/p>\n<p>Le sexe de la femme comme champ de bataille\u00a0: les combattants s\u2019y lancent pour se donner en quelque sorte le coup de gr\u00e2ce. [\u2026]<\/p>\n<p>De nos jours, dans les guerres ethniques, le viol est une forme de blitzkrieg. Rien ne peut d\u00e9stabiliser d\u2019une mani\u00e8re plus efficace l\u2019ennemi ethnique que lorsqu\u2019on viole sa femme. Plus de la moiti\u00e9 des femmes viol\u00e9es dans le contexte des guerres ethniques sont victimes d\u2019agresseurs qu\u2019elles connaissent ou qu\u2019elles ont crois\u00e9 souvent dans un p\u00e9rim\u00e8tre de moins de soixante kilom\u00e8tres. Environ la moiti\u00e9 des femmes que nous avons pu questionner d\u00e9clarent que les hommes qui les ont viol\u00e9es sont des habitants du m\u00eame village ou des villages voisins. Presque un quart des femmes que nous avons questionn\u00e9es sont capables de donner le nom ou les noms de leurs agresseurs. Il para\u00eet que beaucoup de femmes mari\u00e9es \u00e0 des hommes d\u2019une autre ethnie que la leur ont \u00e9t\u00e9 viol\u00e9es par des agresseurs de la m\u00eame ethnie qu\u2019elles pour \u00eatre ainsi punies d\u2019avoir fait un mariage mixte.<\/p>\n<p>Pour le nouveau guerrier le viol de la femme de son ennemi ethnique a le go\u00fbt de la victoire totale sur son adversaire. Dans les guerres interethniques, le sexe de la femme incarne la r\u00e9sistance. Le nouveau guerrier viole pour briser cette r\u00e9sistance. Il croit donner ainsi le coup de gr\u00e2ce \u00e0 son adversaire.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s avoir mis \u00e0 l\u2019abri sa femme, sa fille, sa m\u00e8re, sa soeur, le combattant se lance dans la poursuite de la femme, de la fille, de la m\u00e8re, de la soeur de l\u2019adversaire. Tr\u00e8s souvent, le nouveau guerrier ne cherche pas le face-\u00e0-face avec son ennemi jur\u00e9, membre d\u2019une autre ethnie.<\/p>\n<p>Avant le face-\u00e0-face, le nouveau guerrier esp\u00e8re pouvoir d\u00e9truire les sources de la vitalit\u00e9 de sont adversaire. Et ces sources l\u00e0, il les conna\u00eet. Car il a \u00e9t\u00e9 le voisin de son ennemi, il a travaill\u00e9 dans le m\u00eame lieu que son ennemi, il a tr\u00e8s souvent \u00e9t\u00e9 invit\u00e9 dans la maison de son ennemi, il conna\u00eet tous les membres de la famille de son ennemi, il conna\u00eet les coutumes de sont ennemi. Bref, son ennemi \u00e9tant son fr\u00e8re, le guerrier sait que les femmes qui entourent son ennemi sont \u00e0 la fois sa source de vitalit\u00e9 et son point le plus faible.<\/p>\n<p>Les combattants ne violent pas par plaisir sauvage ou \u00e0 cause de la frustration sexuelle. Le viol est une forme de strat\u00e9gie militaire pour d\u00e9moraliser l\u2019ennemi. Le viol a, dans le cas concret des guerres ethniques en Europe, le m\u00eame but que la destruction des maisons de l\u2019ennemi, des \u00e9glises ou des lieux de culte de l\u2019ennemi, de ses vestiges culturels et de ses valeurs.\u00a0\u00bb<\/p>\n<hr class=\"spip\" \/>\n<h3 class=\"spip\">Impossible de violer cette femme pleine de vice<\/h3>\n<p>Trust, <i>Antisocial<\/i><\/p>\n<p>Juillet 86, j\u2019ai 17 ans. On est deux filles, en minijupe, je porte des collants ray\u00e9s et des converses basses rouges. On revient de Londres, o\u00f9 on a d\u00e9pens\u00e9 en disques, teintures et divers accessoires clout\u00e9s tout l\u2019argent qu\u2019on avait en stock, donc plus une thune pour le voyage retour. On gal\u00e8re pour rejoindre Calais en stop, \u00e7a nous prend toute la journ\u00e9e, puis pour payer le ferry en faisant la manche directement \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des guichets, quand on arrive \u00e0 Calais la nuit est d\u00e9j\u00e0 bien tomb\u00e9e. Pendant la travers\u00e9e on a cherch\u00e9 des gens en voiture qui nous rapprocheraient. Deux Italiens plut\u00f4t beaux, qui fument de l\u2019herbe, nous conduisent jusqu\u2019aux portes de Paris. On se retrouve en pleine nuit \u00e0 une station essence, quelque part sur le p\u00e9riph\u00e9rique. On d\u00e9cide d\u2019attendre que le jour se l\u00e8ve et les routiers avec, pour trouver un camion qui irait direct sur Nancy. On tra\u00eene sur le parking, dans le magasin, il ne fait pas tellement froid.<\/p>\n<p>Voiture de trois lascars, blancs, typiques banlieusards de l\u2019\u00e9poque, bi\u00e8res, p\u00e9tards, il est question de Renaud, le chanteur. Comme ils sont trois, dans un premier temps, on refuse de monter avec eux. Ils se donnent la peine d\u2019\u00eatre vraiment sympas, faire des blagues et discuter. Ils nous convainquent que c\u2019est trop b\u00eate d\u2019attendre \u00e0 l\u2019ouest de Paris alors qu\u2019ils pourraient nous dropper \u00e0 l\u2019est, l\u00e0 o\u00f9 \u00e7a sera plus facile de trouver quelqu\u2019un. Et on monte dans la voiture. Des deux filles, je suis celle qui a le plus bourlingu\u00e9, la plus grande gueule, celle qui d\u00e9cide qu\u2019on peut y aller. Au moment o\u00f9 les porti\u00e8res claquent, cependant, on sait d\u00e9j\u00e0 que c\u2019est une connerie. Mais au lieu de hurler \u00ab\u00a0on descend\u00a0\u00bb les quelques m\u00e8tres o\u00f9 il est encore temps, on se dit chacune dans notre coin qu\u2019il faut arr\u00eater de parano\u00efer et de voir des violeurs partout.<\/p>\n<p>\u00c7a fait plus d\u2019une heure qu\u2019on parle avec eux, ils ont juste l\u2019air de branleurs, amusants, vraiment pas agressifs. Cette proximit\u00e9, depuis, parmi les choses ind\u00e9l\u00e9biles\u00a0: corps d\u2019hommes dans un lieu clos o\u00f9 l\u2019on est enferm\u00e9es, avec eux, mais pas semblables \u00e0 eux. Jamais semblables, avec nos corps de femmes. Jamais en s\u00e9curit\u00e9, jamais les m\u00eames qu\u2019eux. Nous sommes du sexe de la peur, de l\u2019humiliation, le sexe \u00e9tranger. C\u2019est sur cette exclusion de nos corps que se construisent les virilit\u00e9s, leur fameuse solidarit\u00e9 masculine, c\u2019est dans ces moments qu\u2019elle se noue. Un pacte reposant sur notre inf\u00e9riorit\u00e9. Leurs rires de mecs, entre eux, le rire du plus fort, en nombre.<\/p>\n<p>Pendant que \u00e7a se passe, ils font semblant de ne pas savoir exactement ce qui se passe. Parce qu\u2019on est en minijupe, une cheveux verts, une cheveux orange, forc\u00e9ment, on \u00ab\u00a0baise comme des lapins\u00a0\u00bb, donc le viol en train de se commettre n\u2019en est pas tout \u00e0 fait un. Comme pour la plupart des viols, j\u2019imagine. J\u2019imagine que, depuis, aucun de ces trois types ne s\u2019identifient comme violeurs. Car ce qu\u2019ils ont fait, eux, c\u2019est autre chose. A trois avec un fusil contre deux filles qu\u2019ils ont cogn\u00e9es jusqu\u2019\u00e0 les faire saigner\u00a0: pas du viol. La preuve\u00a0: si vraiment on avait tenu \u00e0 ne pas se faire violer, on aurait pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 mourir, ou on aurait r\u00e9ussi \u00e0 les tuer. Celles \u00e0 qui \u00e7a arrive, du point de vue des agresseurs, d \u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre ils s\u2019arrangent pour le croire, tant qu\u2019elles s\u2019en sortent vivantes, c\u2019est que \u00e7a ne leur d\u00e9plaisait pas tant que \u00e7a. C\u2019est la seule explication que j\u2019ai trouv\u00e9e \u00e0 ce paradoxe\u00a0: d\u00e8s la publication de Baise-moi, je rencontre des femmes qui viennent me raconter \u00ab\u00a0j\u2019ai \u00e9t\u00e9 viol\u00e9e, \u00e0 tel \u00e2ge, dans telles circonstances\u00a0\u00bb. \u00c7a se r\u00e9p\u00e9tait au point d\u2019en \u00eatre d\u00e9rangeant, et dans un premier temps, je me suis m\u00eame demand\u00e9 si elles mentaient. C\u2019est dans notre culture, d\u00e8s la Bible et l\u2019histoire de Joseph en Egypte, la parole de la femme qui accuse l\u2019homme de viol est d\u2019abord une parole qu\u2019on met en doute. Puis j\u2019ai fini par admettre\u00a0: \u00e7a arrive tout le temps. Voil\u00e0 un acte f\u00e9d\u00e9rateur, qui connecte toutes les classes, sociales, d\u2019\u00e2ges, de beaut\u00e9s et m\u00eame de caract\u00e8res. Alors, comment expliquer qu\u2019on n\u2019entende presque jamais la partie adverse\u00a0: \u00ab\u00a0j\u2019ai viol\u00e9 Unetelle, tel jour, dans telles circonstances\u00a0\u00bb\u00a0? Parce que les hommes continuent de faire ce que les femmes ont appris \u00e0 faire pendant des si\u00e8cles\u00a0: appeler \u00e7a autrement, broder, \u00ab\u00a0s\u2019arranger\u00a0\u00bb, surtout ne pas utiliser le mot pour d\u00e9crire ce qu\u2019ils ont fait. Ils ont \u00ab\u00a0un peu forc\u00e9\u00a0\u00bb une fille, ils ont \u00ab\u00a0un peu d\u00e9conn\u00e9\u00a0\u00bb, elle \u00e9tait \u00ab\u00a0trop bourr\u00e9e\u00a0\u00bb ou bien c\u2019\u00e9tait une nymphomane qui faisait semblant de ne pas vouloir\u00a0: mais si \u00e7a a pu se faire, c\u2019est qu\u2019au fond la fille \u00e9tait consentante. Qu\u2019il y ait besoin de la frapper, de la menacer, de s\u2019y prendre \u00e0 plusieurs pour la contraindre et qu\u2019elle chiale avant pendant et apr\u00e8s n\u2019y change rien\u00a0: dans la plupart des cas, le violeur s\u2019arrange avec sa conscience, il n\u2019y a pas eu de viol, juste une salope qui ne s\u2019assume pas et qu\u2019il a suffi de savoir convaincre. A moins que \u00e7a ne soit difficile \u00e0 porter, aussi, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9. On n\u2019en sait rien, ils n\u2019en parlent pas.<\/p>\n<p>Il n\u2019y a vraiment que les psychopathes graves, violeurs en s\u00e9rie qui d\u00e9coupent les chattes \u00e0 coups de tessons de bouteilles, ou p\u00e9dophiles s\u2019attaquant aux petites filles, qu\u2019on identifie en prison. Car les hommes condamnent le viol. Ce qu\u2019ils pratiquent, c\u2019est toujours autre chose. On dit souvent que le porno augmente le nombre de viols. Hypocrite et absurde. Comme si l\u2019agression sexuelle \u00e9tait une invention r\u00e9cente, et qu\u2019il faille l\u2019introduire dans les esprits par des films. En revanche, que les m\u00e2les fran\u00e7ais ne soient pas partis \u00e0 la guerre depuis les ann\u00e9es 60 et l\u2019Alg\u00e9rie augmente certainement les viols \u00ab\u00a0civils\u00a0\u00bb. La vie militaire \u00e9tait une occasion r\u00e9guli\u00e8re de pratiquer le viol collectif, \u00ab\u00a0pour la bonne cause\u00a0\u00bb. C\u2019est d\u2019abord une strat\u00e9gie guerri\u00e8re, qui participe \u00e0 la virilisation du groupe qui la commet tandis qu\u2019il affaiblit en l\u2019hybridant le groupe adverse, et ce depuis que les guerres de conqu\u00eate existent. Qu\u2019on cesse de vouloir nous faire croire que la violence sexuelle \u00e0 l\u2019encontre des femmes est un ph\u00e9nom\u00e8ne r\u00e9cent, ou propre \u00e0 un groupe quelconque. Les premi\u00e8res ann\u00e9es, on a \u00e9vit\u00e9 d\u2019en parler.<\/p>\n<p>Trois ans plus tard, sur les pentes de la Croix Rousse, une fille que j\u2019aime beaucoup se fait violer chez elle, sur la table de la cuisine, par un type qui l\u2019a suivie depuis la rue. Le jour o\u00f9 je l\u2019apprends, je travaille dans un petit magasin de disques, Attaque Sonore, dans le vieux Lyon. Superbe temps, soleil, grande lumi\u00e8re d\u2019\u00e9t\u00e9 le long des murs des rues \u00e9troites de la vieille ville, vieilles pierres de taille polies, dans les blancs jaunis et orang\u00e9s. Les quais de Sa\u00f4ne, le pont, les fa\u00e7ades des maisons. \u00c7a m\u2019a toujours tap\u00e9e comme c\u2019\u00e9tait beau, et ce jour particuli\u00e8rement. Le viol ne trouble aucune tranquillit\u00e9, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 contenu dans la ville. J\u2019ai ferm\u00e9 le magasin et je suis partie marcher. \u00c7a m\u2019a plus r\u00e9volt\u00e9e que quand \u00e7a nous \u00e9tait arriv\u00e9 directement. J\u2019ai compris \u00e0 travers son histoire \u00e0 elle que c\u2019\u00e9tait quelque chose qu\u2019on attrapait et dont on ne se d\u00e9faisait plus. Inocul\u00e9. Jusque-l\u00e0, je m\u2019\u00e9tais dit que j\u2019avais bien encaiss\u00e9, que j\u2019avais la peau dure et autre chose \u00e0 foutre dans la vie que laisser trois ploucs me traumatiser. Ce n\u2019est qu\u2019en observant \u00e0 quel point j\u2019assimilais son viol \u00e0 un \u00e9v\u00e9nement apr\u00e8s lequel rien ne sera jamais plus comme avant, que j\u2019ai accept\u00e9 d\u2019entendre, par ricochet, ce que je ressentais pour nous-m\u00eames. Blessure d\u2019une guerre qui doit se jouer dans le silence et l\u2019obscurit\u00e9.<\/p>\n<p>J\u2019avais 20 ans quand \u00e7a lui est arriv\u00e9, je ne tenais pas \u00e0 ce qu\u2019on me parle f\u00e9minisme. Pas assez punk rock, trop bon esprit. Apr\u00e8s son agression, je me suis ravis\u00e9e et j\u2019ai particip\u00e9 \u00e0 un week-end de formation d\u2019\u00e9coute de \u00ab\u00a0Stop Viol\u00a0\u00bb, une permanence t\u00e9l\u00e9phonique, pour parler suite \u00e0 une agression, ou prendre des renseignements juridiques. \u00c7a avait \u00e0 peine commenc\u00e9 que d\u00e9j\u00e0 je r\u00e2lais dans mon coin\u00a0: pourquoi on conseillerait \u00e0 qui que ce soit d\u2019aller porter plainte\u00a0? Aller chez les keufs, \u00e0 part pour faire marcher une assurance, j\u2019avais du mal \u00e0 voir l\u2019int\u00e9r\u00eat. Se d\u00e9clarer victime d\u2019un viol, dans un commissariat , je pensais instinctivement que c\u2019\u00e9tait se remettre en danger. La loi des flics, c\u2019est celle des hommes. Puis une intervenante a expliqu\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0La plupart du temps, une femme qui parle de son viol commencera par l\u2019appeler autrement\u00a0\u00bb. Int\u00e9rieurement, toujours, je ren\u00e2cle\u00a0: \u00ab\u00a0n\u2019importe quoi\u00a0\u00bb. Voil\u00e0 qui me semble \u00eatre de la plus haute improbabilit\u00e9\u00a0: pourquoi elles ne diraient pas ce mot, et qu\u2019est-ce qu\u2019elle en sait, celle qui parle\u00a0? Elle croit qu\u2019on se ressemble toutes, peut-\u00eatre\u00a0? Soudain je me freine toute seule dans mon \u00e9lan\u00a0: qu\u2019est-ce que j\u2019ai fait, moi, jusque-l\u00e0\u00a0? Les rares fois &#8211; le plus souvent bien bourr\u00e9e &#8211; o\u00f9 j\u2019ai voulu en parler, est-ce que j\u2019ai dit le mot\u00a0? Jamais. Les rares fois o\u00f9 j\u2019ai cherch\u00e9 \u00e0 raconter ce truc, j\u2019ai contourn\u00e9 le mot \u00ab\u00a0viol\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab\u00a0agress\u00e9e\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0embrouill\u00e9e\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0se faire serrer\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0une gal\u00e8re\u00a0\u00bb, whatever&#8230; C\u2019est que tant qu\u2019elle ne porte pas son nom, l\u2019agression perd sa sp\u00e9cificit\u00e9, peut se confondre avec d\u2019autres agressions, comme se faire braquer, embarquer par les flics, garder \u00e0 vue, ou tabasser. Cette strat\u00e9gie de la myopie a son utilit\u00e9. Car, du moment qu\u2019on appelle son viol un viol, c\u2019est tout l\u2019appareil de surveillance des femmes qui se met en branle\u00a0: tu veux que \u00e7a se sache, ce qui t\u2019est arriv\u00e9\u00a0? Tu veux que tout le monde te voie comme une femme \u00e0 qui c\u2019est arriv\u00e9\u00a0? Et, de toutes fa\u00e7ons, comment peux-tu en \u00eatre sortie vivante, sans \u00eatre une salope patent\u00e9e\u00a0? Une femme qui tiendrait \u00e0 sa dignit\u00e9 aurait pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 se faire tuer. Ma survie, en elle-m\u00eame, est une preuve qui parle contre moi. Le fait d\u2019\u00eatre plus terroris\u00e9e \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019\u00eatre tu\u00e9e que traumatis\u00e9e par les coups de reins des trois connards, apparaissait comme une chose monstrueuse\u00a0: je n\u2019en avais jamais entendu parler, nulle part. Heureusement qu\u2019\u00e9tant punkette pratiquante, ma puret\u00e9 de femme bien, je pouvais m\u2019en passer. Car il faut \u00eatre traumatis\u00e9e d\u2019un viol, il y a une s\u00e9rie de marques visibles qu\u2019il faut respecter\u00a0: peur des hommes, de la nuit, de l\u2019autonomie, d\u00e9go\u00fbt du sexe et autres joyeuset\u00e9s. On te le r\u00e9p\u00e8te sur tous les tons\u00a0: c\u2019est grave, c\u2019est un crime, les hommes qui t\u2019aiment, s\u2019ils le savent, \u00e7a va les rendre fous de douleur et de rage (c\u2019est aussi un dialogue priv\u00e9, le viol, o\u00f9 un homme d\u00e9clare aux autres hommes\u00a0: je baise vos femmes \u00e0 l\u2019arrach\u00e9e). Mais le conseille plus raisonnable, pour tout un tas de raisons, reste \u00ab\u00a0garde \u00e7a pour toi\u00a0\u00bb. Etouffe, donc, entre les deux injonctions. Cr\u00e8ve, salope, comme on dit. Alors le mot est \u00e9vit\u00e9. A cause de tout ce qu\u2019il recouvre. Dans le camp des agress\u00e9es, comme chez les agresseurs, on tourne autour du terme. C\u2019est un silence crois\u00e9.<\/p>\n<p>Les premi\u00e8res ann\u00e9es, apr\u00e8s le viol, surprise p\u00e9nible\u00a0: les livres ne pourront rien pour moi. \u00c7a ne m\u2019\u00e9tait jamais arriv\u00e9. Quand, par exemple, en 1984, je suis intern\u00e9e quelques mois, ma premi\u00e8re r\u00e9action, en sortant, a \u00e9t\u00e9 de lire. Le Pavillon des enfants fous, Vol au-dessus d\u2019un nid de coucou, Quand j\u2019avais cinq ans je m\u2019ai tu\u00e9, et les essais sur la psychiatrie, l\u2019internement, la surveillance, l\u2019adolescence. Les livres \u00e9taient l\u00e0, tenaient compagnie, rendaient la chose possible, dicible, partageable. Prison, maladie, maltraitances, drogues, abandons, d\u00e9portations, tous les traumas ont leur litt\u00e9rature. Mais ce trauma crucial, fondamental, d\u00e9finition premi\u00e8re de la f\u00e9minit\u00e9, \u00ab\u00a0celle qu\u2019on peut prendre par effraction et qui doit rester sans d\u00e9fense\u00a0\u00bb, ce trauma-l\u00e0 n\u2019entrait pas en litt\u00e9rature. Aucune femme apr\u00e8s \u00eatre pass\u00e9e par le viol n\u2019avait eu recours aux mots pour en faire un sujet de roman. Rien, ni qui guide, ni qui accompagne. \u00c7a ne passait pas dans le symbolique\u00a0[<a id=\"nh2\" class=\"spip_note\" title=\"Il existe tout de m\u00eame quelques auteur-e-s qui ont abord\u00e9 le sujet : Elfride\u00a0(...)\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=507#nb2\" rel=\"footnote\">2<\/a>]. C\u2019est extraordinaire qu\u2019entre femmes on ne dise rien aux jeunes filles, pas le moindre passage de savoir, de consignes de survie, de conseils pratiques simples. Rien.<\/p>\n<p>Enfin, en 1990, je monte \u00e0 Paris voir un concert de Limbomaniacs, TGV, je lis Spin. Une certaine Camille Paglia y \u00e9crit un article qui m\u2019interpelle et commence par me faire rigoler, dans lequel elle d\u00e9crit l\u2019effet que lui font les footballeurs sur un terrain, fascinantes b\u00eates de sexe pleines d\u2019agressivit\u00e9. Elle commen\u00e7ait son papier sur toute cette rage guerri\u00e8re et \u00e0 quel point \u00e7a lui plaisait, cet \u00e9talage de sueur et de cuisses muscl\u00e9es en action. Ce qui, de fil en aiguille, l\u2019amenait au sujet du viol. J\u2019ai oubli\u00e9 ses termes exacts. Mais, en substance\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est un risque in\u00e9vitable, c\u2019est un risque que les femmes doivent prendre en compte et accepter de courir si elles veulent sortir de chez elles et circuler librement. Si \u00e7a t\u2019arrive, remets-toi debout, dust yourself et passe \u00e0 autre chose. Et si \u00e7a te fait trop peur, il faut rester chez maman et t\u2019occuper de faire ta manucure.\u00a0\u00bb \u00c7a m\u2019a r\u00e9volt\u00e9e, sur le coup. Haut-le-coeur de d\u00e9fense. Dans les minutes qui ont suivi, de ce truc de grand calme int\u00e9rieur\u00a0: sonn\u00e9e. Gare de Lyon, il faisait d\u00e9j\u00e0 nuit, j\u2019appelais Caroline, toujours la m\u00eame copine, avant de filer vers le nord trouver la salle rue Ordener. Je l\u2019appelais, surexcit\u00e9e, pour lui parler de cette Italienne am\u00e9ricaine, qu\u2019il fallait qu\u2019elle lise \u00e7a et qu\u2019elle me dise ce qu\u2019elle en pensait. \u00c7a a sonn\u00e9 Caroline, pareil que moi. Depuis plus rien n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 cloisonn\u00e9, verrouill\u00e9, comme avant. Penser pour la premi\u00e8re fois le viol de fa\u00e7on nouvelle. Le sujet jusqu\u2019alors \u00e9tait rest\u00e9 tabou, tellement min\u00e9 qu\u2019on ne se permettait pas d\u2019en dire autre chose que \u00ab\u00a0quelle horreur\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0pauvres filles\u00a0\u00bb. Pour la premi\u00e8re fois, quelqu\u2019un valorisait la facult\u00e9 de s\u2019en remettre, plut\u00f4t que de s\u2019\u00e9tendre complaisamment sur le floril\u00e8ge des traumas. D\u00e9valorisation du viol, de sa port\u00e9e, de sa r\u00e9sonance. \u00c7a n\u2019annulait rien \u00e0 ce qui s\u2019\u00e9tait pass\u00e9, \u00e7a n\u2019effa\u00e7ait rien de ce qu\u2019on avait appris cette nuit-l\u00e0.<\/p>\n<p>Camille Paglia est sans doute la plus controvers\u00e9e des f\u00e9ministes am\u00e9ricaines. Elle proposait de penser le viol comme un risque \u00e0 prendre, inh\u00e9rent \u00e0 notre condition de filles. Une libert\u00e9 inou\u00efe, de d\u00e9dramatisation. Oui, on avait \u00e9t\u00e9 dehors, un espace qui n\u2019\u00e9tait pas pour nous. Oui, on avait v\u00e9cu, au lieu de mourir. Oui, on \u00e9tait en minijupe seules sans un mec avec nous, la nuit, oui on avait \u00e9t\u00e9 connes, et faibles, incapables de leur p\u00e9ter la gueule, faibles comme les filles apprennent \u00e0 l\u2019\u00eatre quand on les agresse. Oui, \u00e7a nous \u00e9tait arriv\u00e9, mais pour la premi\u00e8re fois, on comprenait ce qu\u2019on avait fait\u00a0: on \u00e9tait sorties dans la rue parce que, chez papa-maman, il ne se passait pas grand-chose. On avait pris le risque, on avait pay\u00e9 le prix, et plut\u00f4t qu\u2019avoir honte d\u2019\u00eatre vivantes on pouvait d\u00e9cider de se relever et de s\u2019en remettre le mieux possible. Paglia nous permettait de nous imaginer en guerri\u00e8res, non plus responsables personnellement de ce qu\u2019elles avaient bien cherch\u00e9, mais victimes ordinaires de ce qu\u2019il faut s\u2019attendre \u00e0 endurer si on est femme et qu\u2019on veut s\u2019aventurer \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. Elle \u00e9tait la premi\u00e8re \u00e0 sortir le viol du cauchemar absolu, du non-dit, de ce qui ne doit surtout jamais arriver. Elle en faisait une circonstance politique, quelque chose qu\u2019on devait apprendre \u00e0 encaisser. Paglia changeait tout\u00a0: il ne s\u2019agissait plus de nier, ni de succomber, il s\u2019agissait de faire avec.<\/p>\n<p>Et\u00e9 2005, Philadelphie, je suis en face de Camille Paglia, on fait une interview pour un documentaire. Je hoche la t\u00eate avec enthousiasme en \u00e9coutant ce qu\u2019elle dit. \u00ab\u00a0Dans les ann\u00e9es 60, sur les campus, les filles \u00e9taient enferm\u00e9es dans les dortoirs \u00e0 dix heures du soir, alors que les gar\u00e7ons faisaient ce qu\u2019ils voulaient. Nous avons demand\u00e9 \u00ab\u00a0pourquoi cette diff\u00e9rence de traitement\u00a0?\u00a0\u00bb on nous a expliqu\u00e9 \u00ab\u00a0parce que le monde est dangereux, vous risquez de vous faire violer\u00a0\u00bb, nous avons r\u00e9pondu \u00ab\u00a0alors donnez-nous le droit de risquer d\u2019\u00eatre viol\u00e9es.\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Parmi les r\u00e9actions que le r\u00e9cit de mon histoire a suscit\u00e9es, il y a eu celle-ci\u00a0: \u00ab\u00a0Et tu as fait du stop, encore, apr\u00e8s\u00a0?\u00a0\u00bb Parce que je racontais que je ne l\u2019avais pas dit \u00e0 mes parents, de peur qu\u2019ils me bouclent \u00e0 triple tour, pour mon propre bien. Parce que oui, j\u2019ai refait du stop. Moins pimpante, moins avenante, mais j\u2019ai recommenc\u00e9. Jusqu\u2019\u00e0 ce que d\u2019autres punks me donnent l\u2019id\u00e9e de voyager en prenant des amendes dans le train, je ne connaissais pas d\u2019autres moyens pour aller voir un concert \u00e0 Toulouse le jeudi et un autre \u00e0 Lille le samedi. Et \u00e0 l\u2019\u00e9poque, voir des concerts \u00e9tait plus important que tout. Justifiait de se mettre en danger. Rien ne pouvait \u00eatre pire que rester dans ma chambre, loin de la vie, alors qu\u2019il se passait tant de choses dehors. J\u2019ai donc continu\u00e9 d\u2019arriver dans des villes o\u00f9 je ne connaissais personne, de rester seule dans des gares jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elles ferment pour y passer la nuit, ou de dormir dans des all\u00e9es d\u2019immeuble en attendant le train du lendemain. De faire comme si je n\u2019\u00e9tais pas une fille. Et si je n\u2019ai plus jamais \u00e9t\u00e9 viol\u00e9e, j\u2019ai risqu\u00e9 de l\u2019\u00eatre cent fois ensuite, juste en \u00e9tant beaucoup \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. Ce que j\u2019ai v\u00e9cu, \u00e0 cette \u00e9poque, \u00e0 cet \u00e2ge-l\u00e0, \u00e9tait irrempla\u00e7able, autrement plus intense que d\u2019aller m\u2019enfermer \u00e0 l\u2019\u00e9cole apprendre la docilit\u00e9, ou de rester chez moi \u00e0 regarder des magazines. C\u2019\u00e9tait les meilleures ann\u00e9es de ma vie, les plus riches et tonitruantes, et toutes les saloperies qui sont venues avec, j\u2019ai trouv\u00e9 les ressources pour les vivre. Mais j\u2019ai scrupuleusement \u00e9vit\u00e9 de raconter mon histoire parce que je connaissais d\u2019avance le jugement\u00a0: \u00ab\u00a0ah, parce qu\u2019ensuite tu as continu\u00e9 de faire du stop, si \u00e7a ne t\u2019a pas calm\u00e9e, c\u2019est que \u00e7a a d\u00fb te plaire\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Puisque dans le viol, il faut toujours prouver qu\u2019on n\u2019\u00e9tait vraiment pas d\u2019accord. La culpabilit\u00e9 est comme soumise \u00e0 une attraction morale non \u00e9nonc\u00e9e, qui voudrait qu\u2019elle penche toujours du c\u00f4t\u00e9 de celle qui s\u2019est fait mettre, plut\u00f4t que de celui qui a cogn\u00e9. Quand le film Baise-moi a \u00e9t\u00e9 retir\u00e9 de l\u2019affiche, beaucoup de femmes &#8211; les hommes n\u2019ont pas os\u00e9 se prononcer sur ce point &#8211; ont tenu \u00e0 affirmer publiquement\u00a0: \u00ab\u00a0Quelle horreur, il ne faudrait surtout pas croire que la violence est une solution contre le viol.\u00a0\u00bb Ah bon\u00a0? On n\u2019entend jamais parler dans les faits divers de filles, seules ou en bande, qui arrachent des bites avec les dents pendant les agressions, qui retrouvent les agresseurs pour leur faire la peau, ou leur mettre une trempe. \u00c7a n\u2019existe, pour l\u2019instant, que dans les films r\u00e9alis\u00e9s par des hommes. <i>La Derni\u00e8re Maison sur la gauche<\/i>, de Wes Craven, <i>L\u2019Ange de la vengeance<\/i>, de Ferrara, <i>I Spit on your Grave<\/i>, de Meir Zarchi, par exemple. Les trois films commencent par des viols plus ou moins ignobles (plut\u00f4t plus que moins, d\u2019ailleurs). Et d\u00e9taillent dans une deuxi\u00e8me partie les vengeances ultra-sanglantes que les femmes infligent \u00e0 leurs agresseurs. Quand des hommes mettent en sc\u00e8ne des personnages de femmes, c\u2019est rarement dans le but d\u2019essayer de comprendre ce qu\u2019elles vivent et ressentent en tant que femmes. C\u2019est plut\u00f4t une fa\u00e7on de mettre en sc\u00e8ne leur sensibilit\u00e9 d\u2019hommes, dans un corps de femme. J\u2019y reviendrai avec le porno\u00a0[<a id=\"nh3\" class=\"spip_note\" title=\"Virginie Despentes, King-Kong th\u00e9orie, \u00ab Porno sorci\u00e8res \u00bb, Grasset,\u00a0(...)\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=507#nb3\" rel=\"footnote\">3<\/a>], qui suit la m\u00eame logique. Dans ces trois films, on voit donc comment les hommes r\u00e9agiraient, \u00e0 la place des femmes, face au viol. Bain de sang, d\u2019une impitoyable violence. Le message qu\u2019ils nous font passer est clair\u00a0: comment \u00e7a se fait que vous ne vous d\u00e9fendez pas plus brutalement\u00a0? Ce qui est \u00e9tonnant, effectivement, c\u2019est qu\u2019on ne r\u00e9agisse pas comme \u00e7a. Une entreprise politique ancestrale, implacable, apprend aux femmes \u00e0 ne pas se d\u00e9fendre. Comme d\u2019habitude, double contrainte\u00a0: nous faire savoir qu\u2019il n\u2019y a rien de plus grave, et en m\u00eame temps, qu\u2019on ne doit ni se d\u00e9fendre, ni se venger. Souffrir, et ne rien pouvoir faire d\u2019autre. C\u2019est Damocl\u00e8s entre les cuisses.<\/p>\n<p>Mais des femmes sentent la n\u00e9cessit\u00e9 de l\u2019affirmer encore\u00a0: la violence n\u2019est pas une solution. Pourtant, le jour o\u00f9 les hommes auront peur de se faire lac\u00e9rer la bite \u00e0 coups de cutter quand ils serrent une fille de force, ils sauront brusquement mieux contr\u00f4ler leurs pulsions \u00ab\u00a0masculines\u00a0\u00bb, et comprendre ce que \u00ab\u00a0non\u00a0\u00bb veut dire. J\u2019aurais pr\u00e9f\u00e9r\u00e9, cette nuit-l\u00e0, \u00eatre capable de sortir de ce qu\u2019on a inculqu\u00e9 \u00e0 mon sexe, et les \u00e9gorger tous, un par un. Plut\u00f4t que vivre en \u00e9tant cette personne qui n\u2019ose pas se d\u00e9fendre, parce qu\u2019elle est une femme, que la violence n\u2019est pas son territoire, et que l\u2019int\u00e9grit\u00e9 physique du corps d\u2019un homme est plus importante que celle d\u2019une femme.<\/p>\n<p>Pendant ce viol, j\u2019avais dans la poche de mon Teddy rouge et blanc un cran d\u2019arr\u00eat, manche noir rutilant, m\u00e9canique impeccable, lame fine mais longue, aiguis\u00e9e, astiqu\u00e9e, brillante. Un cran d\u2019arr\u00eat que je brandissais assez facilement, en ces temps globalement confus. Je m\u2019y \u00e9tais attach\u00e9e, \u00e0 ma fa\u00e7on j\u2019avais appris \u00e0 m\u2019en servir. Cette nuit-l\u00e0, il est rest\u00e9 planqu\u00e9 dans ma poche et la seule pens\u00e9e que j\u2019ai eue \u00e0 propos de cette lame \u00e9tait\u00a0: pourvu qu\u2019ils ne la trouvent pas, pourvu qu\u2019ils ne d\u00e9cident pas de jouer avec. Je n\u2019ai m\u00eame pas pens\u00e9 \u00e0 m\u2019en servir. Du moment que j\u2019avais compris ce qui nous arrivait, j\u2019\u00e9tais convaincue qu\u2019ils \u00e9taient les plus forts. Une question de mental. Je suis convaincue depuis que s\u2019il s\u2019\u00e9tait agi de nous faire voler nos blousons, ma r\u00e9action aurait \u00e9t\u00e9 diff\u00e9rente. Je n\u2019\u00e9tais pas t\u00e9m\u00e9raire, mais volontiers inconsciente. Mais, \u00e0 ce moment pr\u00e9cis, je me suis sentie femme, salement femme, comme je ne l\u2019avais jamais senti, comme je ne l\u2019ai plus jamais senti. D\u00e9fendre ma propre peau ne me permettait pas de blesser un homme. Je crois que j\u2019aurais r\u00e9agi de la m\u00eame fa\u00e7on s\u2019il n\u2019y avait eu qu\u2019un seul gar\u00e7on contre moi. C\u2019est le projet du viol qui refaisait de moi une femme, quelqu\u2019un d\u2019essentiellement vuln\u00e9rable. Les petites filles sont dress\u00e9es pour ne jamais faire de mal aux hommes, et les femmes rappel\u00e9es \u00e0 l\u2019ordre chaque fois qu\u2019elles d\u00e9rogent \u00e0 la r\u00e8gle. Personne n\u2019aime savoir \u00e0 quel point il est l\u00e2che. Personne n\u2019a envie de le savoir dans sa chair. Je ne suis pas furieuse contre moi de ne pas avoir os\u00e9 en tuer un. Je suis furieuse contre une soci\u00e9t\u00e9 qui m\u2019a \u00e9duqu\u00e9e sans jamais m\u2019apprendre \u00e0 blesser un homme s\u2019il m\u2019\u00e9carte les cuisses de force, alors que cette m\u00eame soci\u00e9t\u00e9 m\u2019a inculqu\u00e9 l\u2019id\u00e9e que c\u2019\u00e9tait un crime dont je ne devais pas me remettre. Et je suis surtout folle de rage de ce qu\u2019en face de trois hommes, une carabine et pi\u00e9g\u00e9e dans une for\u00eat dont on ne peut s\u2019\u00e9chapper en courant, je me sente encore aujourd\u2019hui coupable de ne pas avoir eu le courage de nous d\u00e9fendre avec un petit couteau.<\/p>\n<p>A la fin, il y en a un qui trouve cette lame, il la montre aux autres, sinc\u00e8rement surpris que je ne l\u2019aie pas sortie. \u00ab\u00a0Alors, c\u2019est que \u00e7a lui plaisait\u00a0\u00bb. Les hommes, en toute sinc\u00e9rit\u00e9, ignorent \u00e0 quel point le dispositif d\u2019\u00e9masculation des filles est imparable, \u00e0 quel point tout est scrupuleusement organis\u00e9 pour garantir qu\u2019ils triomphent sans risquer grand-chose, quand ils s\u2019attaquent \u00e0 des femmes. Ils croient, beno\u00eetement, que leur sup\u00e9riorit\u00e9 est due \u00e0 leur grande force. \u00c7a ne les d\u00e9range pas de se battre carabine contre cran d\u2019arr\u00eat. Ils estiment le combat \u00e9galitaire les bienheureux cr\u00e9tins. C\u2019est tout le secret de leur tranquillit\u00e9 d\u2019esprit. C\u2019est \u00e9tonnant qu\u2019en 2006, alors que tant de monde se prom\u00e8ne avec de minuscules ordinateurs cellulaires en poche, appareils photo, t\u00e9l\u00e9phones, r\u00e9pertoires, musique, il n\u2019existe pas le moindre objet qu\u2019on puisse se glisser dans la chatte quand on sort faire un tour dehors, et qui d\u00e9chiquetterait la queue du premier connard qui s\u2019y glisse. Peut-\u00eatre que rendre le sexe f\u00e9minin inaccessible par la force n\u2019est pas souhaitable. Il faut que \u00e7a reste ouvert, et craintif, une femme. Sinon, qu\u2019est-ce qui d\u00e9finirait la masculinit\u00e9\u00a0?<\/p>\n<p>Post-viol, la seule attitude tol\u00e9r\u00e9e consiste \u00e0 retourner la violence contre soi. Prendre vingt kilos, par exemple. Sortir du march\u00e9 sexuel, puisqu\u2019on a \u00e9t\u00e9 ab\u00eem\u00e9e, se soustraire de soi-m\u00eame au d\u00e9sir. En France, on ne tue pas les femmes \u00e0 qui c\u2019est arriv\u00e9, mais on attend d\u2019elles qu\u2019elles aient la d\u00e9cence de se signaler en tant que marchandise endommag\u00e9e, pollu\u00e9e. Putes ou enlaidies, qu\u2019elles sortent spontan\u00e9ment du vivier des \u00e9pousables. Car le viol fabrique les meilleures putes. Une fois ouvertes par effraction, elles gardent parfois \u00e0 fleur de peau une fl\u00e9trissure que les hommes aiment, quelque chose de d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 et de s\u00e9duisant. Le viol est souvent initiatique, il taille dans le vif pour faire la femme offerte, qui ne se referme plus jamais tout \u00e0 fait. Je suis s\u00fbre qu\u2019il y a comme une odeur, quelque chose que les m\u00e2les rep\u00e8rent, et qui les excite davantage. On s\u2019obstine \u00e0 faire comme si le viol \u00e9tait extraordinaire et p\u00e9riph\u00e9rique, en dehors de la sexualit\u00e9, \u00e9vitable. Comme s\u2019il ne concernait que peu de gens, agresseurs et victimes, comme s\u2019il constituait une situation exceptionnelle, qui ne dise rien du reste. Alors qu\u2019il est, au contraire, au centre, au coeur, socle de nos sexualit\u00e9s. Rituel sacrificiel central, il est omnipr\u00e9sent dans les arts, depuis l\u2019Antiquit\u00e9, repr\u00e9sent\u00e9 par les textes, les statues, les peintures, une constante \u00e0 travers les si\u00e8cles. Dans les jardins de Paris aussi bien que dans les mus\u00e9es, repr\u00e9sentations d\u2019hommes for\u00e7ant des femmes. Dans <i>Les M\u00e9tamorphoses<\/i> d\u2019Ovide, on dirait que les dieux passent leur temps \u00e0 vouloir attraper des femmes qui ne sont pas d\u2019accord, \u00e0 obtenir ce qu\u2019ils veulent par la force. Facile, pour eux qui sont des dieux. Et quand elles tombent enceintes, c\u2019est encore sur elles que les femmes des dieux se vengent. La condition f\u00e9minine, son alphabet. Toujours coupables de ce qu\u2019on nous fait. Cr\u00e9atures tenues pour responsables du d\u00e9sir qu\u2019elles suscitent. Le viol est un programme politique pr\u00e9cis\u00a0: squelette du capitalisme, il est la repr\u00e9sentation crue et directe de l\u2019exercice du pouvoir. Il d\u00e9signe un dominant et organise les lois du jeu pour lui permettre d\u2019exercer son pouvoir sans restriction. Voler, arracher, extorquer, imposer, que sa volont\u00e9 s\u2019exerce sans entraves et qu\u2019il jouisse de sa brutalit\u00e9, sans que la partie adverse puisse manifester de r\u00e9sistance. Jouissance de l\u2019annulation de l\u2019autre, de sa parole, de sa volont\u00e9, de son int\u00e9grit\u00e9.<\/p>\n<p>Le viol, c\u2019est la guerre civile, l\u2019organisation politique par laquelle un sexe d\u00e9clare \u00e0 l\u2019autre\u00a0: je prends tous les droits sur toi, je te force \u00e0 te sentir inf\u00e9rieure, coupable et d\u00e9grad\u00e9e. Le viol, c\u2019est le propre de l\u2019homme, non pas la guerre, la chasse, le d\u00e9sir cru, la violence ou la barbarie, mais bien le viol, que les femmes &#8211; jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent &#8211; ne se sont jamais appropri\u00e9. La mystique masculine doit \u00eatre construite comme \u00e9tant par nature dangereuse, criminelle, incontr\u00f4lable. A ce titre elle doit \u00eatre rigoureusement surveill\u00e9e par la loi, r\u00e9gent\u00e9e par le groupe. Derri\u00e8re la toile du contr\u00f4le de la sexualit\u00e9 f\u00e9minine para\u00eet le but premier du politique\u00a0: former le caract\u00e8re viril comme asocial, pulsionnel, brutal. Et le viol sert d\u2019abord de v\u00e9hicule \u00e0 cette constatation\u00a0: le d\u00e9sir de l\u2019homme est plus fort que lui, il est impuissant \u00e0 le dominer. On entend encore souvent dire \u201c gr\u00e2ce aux putes, il y a moins de viols \u201d, comme si les m\u00e2les ne pouvaient pas se retenir, qu\u2019ils doivent se d\u00e9charger quelque part. Croyance politique construite, et non l\u2019\u00e9vidence naturelle &#8211; pulsionnelle &#8211; qu\u2019on veut nous faire croire. Si la testost\u00e9rone faisait d\u2019eux des animaux aux pulsions indomptables, ils tueraient aussi facilement qu\u2019ils violent. C\u2019est loin d\u2019\u00eatre le cas. Les discours sur la question du masculin sont \u00e9maill\u00e9s de r\u00e9sidus d\u2019obscurantismes. Le viol, l\u2019acte condamn\u00e9 dont on ne doit pas parler, synth\u00e9tise un ensemble de croyances fondamentales concernant la virilit\u00e9.<\/p>\n<p>Il y a ce fantasme du viol. Ce fantasme sexuel. Si je veux vraiment parler de \u00ab\u00a0mon\u00a0\u00bb viol, il faut que je passe par \u00e7a. C\u2019est un fantasme que j\u2019ai depuis que je suis petite. Je dirais que c\u2019est un vestige du peu d\u2019\u00e9ducation religieuse que j\u2019ai re\u00e7ue, indirectement, par les livres, la t\u00e9l\u00e9, des enfants \u00e0 l\u2019\u00e9cole, des voisins. Les saintes, attach\u00e9es, br\u00fbl\u00e9es vives, les martyres ont \u00e9t\u00e9 les premi\u00e8res images \u00e0 provoquer chez moi des \u00e9motions \u00e9rotiques. L\u2019id\u00e9e d\u2019\u00eatre livr\u00e9e, forc\u00e9e, contrainte est une fascination morbide et excitante pour la petite fille que je suis alors. Ensuite, ces fantasmes ne me quittent plus. Je suis s\u00fbre que nombreuses sont les femmes qui pr\u00e9f\u00e8rent ne pas se masturber, pr\u00e9tendant que \u00e7a ne les int\u00e9resse pas, plut\u00f4t que de savoir ce qui les excite. Nous ne sommes pas toutes les m\u00eames, mais je ne suis pas la seule dans mon cas. Ces fantasmes de viol, d\u2019\u00eatre prise de force, dans des conditions plus ou moins brutales, que je d\u00e9cline tout au long de ma vie masturbatoire, ne me viennent pas \u00ab\u00a0out of the blue\u00a0\u00bb. C\u2019est un dispositif culturel pr\u00e9gnant et pr\u00e9cis, qui pr\u00e9destine la sexualit\u00e9 des femmes \u00e0 jouir de leur propre impuissance, c\u2019est-\u00e0-dire de la sup\u00e9riorit\u00e9 de l\u2019autre, autant qu\u2019\u00e0 jouir contre leur gr\u00e9, plut\u00f4t que comme des salopes qui aiment le sexe. Dans la morale jud\u00e9ochr\u00e9tienne, mieux vaut \u00eatre prise de force que prise pour une chienne, on nous l\u2019a assez r\u00e9p\u00e9t\u00e9. Il y a une pr\u00e9disposition f\u00e9minine au masochisme, elle ne vient pas de nos hormones, ni du temps des cavernes, mais d\u2019un syst\u00e8me culturel pr\u00e9cis, et elle n\u2019est pas sans implications d\u00e9rangeantes dans l\u2019exercice que nous pouvons faire de nos ind\u00e9pendances. Voluptueuse et excitante, elle est aussi handicapante\u00a0: \u00eatre attir\u00e9e par ce qui d\u00e9truit nous \u00e9carte toujours du pouvoir. Dans le cas pr\u00e9cis du viol, elle pose le probl\u00e8me du sentiment de culpabilit\u00e9\u00a0: puisque je l\u2019ai souvent fantasm\u00e9, je suis co-responsable de mon agression. Pour ne rien arranger, de ce genre de fantasmes on ne parle pas. Surtout si on a \u00e9t\u00e9 viol\u00e9e. Nous sommes probablement nombreuses dans ce m\u00eame cas, \u00e0 avoir endur\u00e9 le viol, en \u00e9tant pr\u00e9alablement famili\u00e8res des fantasmes de ce type. Pourtant, sur la question, il n\u2019y a que du silence, car ce qui est indicible peut saper sans entraves.<\/p>\n<p>Quand le gar\u00e7on se retourne et d\u00e9clare \u00ab\u00a0fini de rire\u00a0\u00bb en me collant la premi\u00e8re beigne, \u00e7a n\u2019est pas la p\u00e9n\u00e9tration qui me terrorise, mais l\u2019id\u00e9e qu\u2019ils vont nous tuer. Pour qu\u2019ensuite on ne puisse pas parler. Ni porter plainte, ni t\u00e9moigner. A leur place, somme toute, c\u2019est ce que j\u2019aurais fait. De la peur de la mort, je me souviens pr\u00e9cis\u00e9ment. Cette sensation blanche, une \u00e9ternit\u00e9, ne plus rien \u00eatre, d\u00e9j\u00e0 plus rien. \u00c7a se rapproche davantage d\u2019un trauma de guerre que du trauma du viol, tel que je le lis dans les livres. C\u2019est la possibilit\u00e9 de la mort, la proximit\u00e9 de la mort, la soumission \u00e0 la haine d\u00e9shumanis\u00e9e des autres, qui rend cette nuit ind\u00e9l\u00e9bile. Pour moi, le viol, avant tout, a cette particularit\u00e9\u00a0: il est obs\u00e9dant. J\u2019y reviens, tout le temps. Depuis vingt ans, chaque fois que je crois en avoir fini avec \u00e7a, j\u2019y reviens. Pour en dire des choses diff\u00e9rentes, contradictoires. Romans, nouvelles, chansons, films. J\u2019imagine toujours pouvoir un jour en finir avec \u00e7a. Liquider l\u2019\u00e9v\u00e9nement, le vider, l\u2019\u00e9puiser.<\/p>\n<hr class=\"spip\" \/>\n<h3 class=\"spip\">Le rapport Hite<\/h3>\n<p>[<a id=\"nh4\" class=\"spip_note\" title=\"Le texte reproduit ici est extrait de la conclusion du chapitre \u00ab Viol,\u00a0(...)\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=507#nb4\" rel=\"footnote\">4<\/a>]<\/p>\n<p>Pourquoi les hommes violent-ils les femmes\u00a0? Puisqu\u2019un homme peut toujours atteindre l\u2019orgasme par la masturbation, quelle est la signification du viol\u00a0? Comme nous l\u2019avons vu dans cette section, la plupart des hommes ne violent pas par \u00ab\u00a0d\u00e9sir sexuel\u00a0\u00bb mais pouss\u00e9s par des sentiments tels que la col\u00e8re, le manque de confiance en soi et le d\u00e9sir d\u2019affirmer la virilit\u00e9, la domination de l\u2019homme, et \u00ab\u00a0remettre une femme \u00e0 sa place\u00a0\u00bb. Etre viril \u00e9quivaut donc pour certains hommes \u00e0 dominer une femme. Dominer une femme peut \u00eatre un moyen pour l\u2019homme de se donner un sentiment de r\u00e9ussite qu\u2019il n\u2019\u00e9prouve peut-\u00eatre pas dans d\u2019autres domaines. Comme dit un homme\u00a0: \u00ab\u00a0En g\u00e9n\u00e9ral j\u2019ai des fantasmes de viol dans les moments o\u00f9 je me sens &laquo;&nbsp;largu\u00e9&nbsp;&raquo; &#8211; violer quelqu\u2019un serait une fa\u00e7on symbolique de me faire reconna\u00eetre par les autres.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Le fantasme de viol typique exprim\u00e9 par les hommes dans cette enqu\u00eate est le suivant\u00a0: \u00ab\u00a0Dans mes fantasmes, il m\u2019arrive de baiser (ou de d\u00e9florer) une femme qui au d\u00e9part n\u2019en a pas envie, se refuse ou a peur mais qui, au bout d\u2019un moment, devient br\u00fblante de passion et finit par avoir autant de plaisir que moi.\u00a0\u00bb Beaucoup d\u2019hommes estiment que les femmes n\u2019ont pas le droit de les repousser. Les hommes passent pour \u00eatre sup\u00e9rieurs aux femmes apr\u00e8s tout\u00a0; et c\u2019est la pire insulte imaginable que de se faire repousser par un inf\u00e9rieur. Ce sont les hommes qui sont cens\u00e9s faire le choix (\u00ab\u00a0choisir une \u00e9pouse\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0prendre femme\u00a0\u00bb).<\/p>\n<p>De plus, la soci\u00e9t\u00e9 enseigne aux hommes que les femmes devraient les aimer, et que c\u2019est un de leurs principaux devoirs\u00a0: les femmes qui \u00ab\u00a0n\u2019aiment\u00a0\u00bb pas les hommes sont de \u00ab\u00a0mauvaises\u00a0\u00bb femmes. Et donc, si les femmes ne sont pas dispos\u00e9es \u00e0 avoir un rapport sexuel, les hommes ont le droit de les y contraindre&#8230; En d\u2019autres termes, un homme, dans notre soci\u00e9t\u00e9, c\u2019est avant tout quelqu\u2019un qui fait l\u2019amour \u00e0 une femme\u00a0; c\u2019est pourquoi une femme qui \u00ab\u00a0se refuse\u00a0\u00bb \u00e0 un homme \u00ab\u00a0lui refuse son droit d\u2019\u00eatre un homme\u00a0\u00bb. Elle n\u2019a pas le \u00ab\u00a0droit\u00a0\u00bb de faire \u00e7a, et donc il a le \u00ab\u00a0droit\u00a0\u00bb de la prendre de force.<\/p>\n<p>D\u00e9finir la sexualit\u00e9 par le co\u00eft revient \u00e0 d\u00e9finir la sexualit\u00e9 par le viol puisque traditionnellement l\u2019\u00e9pouse \u00e9tait oblig\u00e9e de faire l\u2019amour \u00e0 la demande de son mari et n\u2019\u00e9tait pas autoris\u00e9e \u00e0 utiliser un moyen de contraception. Cela a effectivement priv\u00e9 la femme de tout pouvoir sur son propre corps. Cette situation existe encore aujourd\u2019hui pour beaucoup de femmes, et l\u2019id\u00e9e que les hommes poss\u00e8dent le corps des femmes et qu\u2019ils y ont droit est encore tr\u00e8s r\u00e9pandue parmi eux.<\/p>\n<p>Mais le viol n\u2019a pas toujours exist\u00e9 &#8211; parce que le co\u00eft n\u2019a pas toujours \u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9 comme un acte symbolique et signifiant. Le mythe de \u00ab\u00a0l\u2019homme des cavernes\u00a0\u00bb qui ram\u00e8ne \u00ab\u00a0sa femme par les cheveux\u00a0\u00bb n\u2019est rien d\u2019autre qu\u2019un mythe. Le viol n\u2019est pas la satisfaction d\u2019un besoin physique\u00a0; le viol est culturel. Si nous vivions dans une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 les hommes n\u2019avaient pas le sentiment qu\u2019ils doivent dominer les femmes et si le co\u00eft n\u2019\u00e9tait pas le symbole culturel de premi\u00e8re importance qu\u2019il est devenu, les hommes consid\u00e9reraient-ils comme signifiant l\u2019acte de prendre une femme de force\u00a0? Qu\u2019est-ce qui fait l\u2019attrait \u00e9motionnel de l\u2019acte\u00a0? C\u2019est sa signification, le fait qu\u2019il symbolise l\u2019acceptation et le statut de l\u2019homme, pour beaucoup d\u2019entre eux.<\/p>\n<p>Bien trop souvent, l\u2019id\u00e9ologie patriarcale de l\u2019\u00ab\u00a0homme\u00a0\u00bb combin\u00e9e \u00e0 l\u2019ali\u00e9nation et \u00e0 la solitude que cette pression peut parfois engendrer, et qui sont parfois suscit\u00e9es par des sentiments de rejet ou d\u2019\u00e9chec (m\u00eame l\u00e9gers, un accrochage au travail par exemple), font des hommes des pr\u00e9dateurs de femmes, des charognards de la tendresse, et les poussent \u00e0 extorquer aux femmes le \u00ab\u00a0oui\u00a0\u00bb \u00e0 leurs \u00ab\u00a0besoins biologiques\u00a0\u00bb (et donc \u00ab\u00a0virils\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0pas faibles\u00a0\u00bb). En fait il y aurait mati\u00e8re dans cette enqu\u00eate \u00e0 \u00e9mettre l\u2019hypoth\u00e8se qu\u2019une grande partie de la vie sexuelle des hommes concerne cette demande d\u2019amour, de tendresse et d\u2019attention et de \u00ab\u00a0soumission\u00a0\u00bb de la femme plut\u00f4t qu\u2019un d\u00e9sir \u00ab\u00a0sexuel\u00a0\u00bb ou qu\u2019une vraie passion.<\/p>\n<p>En bref, plus un homme manque de confiance en lui, plus il est possible qu\u2019il essaie de faire de l\u2019acte sexuel un substitut au contact \u00e9motionnel\u00a0; et plus un homme pense que c\u2019est la seule fa\u00e7on pour lui d\u2019avoir des contacts personnels, \u00e9motionnels avec les autres, plus il est susceptible de se plaindre de ne pas avoir assez de rapports sexuels.<\/p>\n<p>Ces sch\u00e9mas mentaux peuvent en fin de compte amener certains hommes \u00e0 penser qu\u2019ils sont absolument dans leur droit en violant une femme. [\u2026]<\/p>\n<blockquote class=\"spip\"><p>Apr\u00e8s une premi\u00e8re enqu\u00eate qui a dur\u00e9 4 ans durant lesquels Shere Hite a interrog\u00e9 3000 femmes de 14 \u00e0 78 ans (<i>The Hite Report on Female Sexuality<\/i>, 1976, traduction en fran\u00e7ais 1977), l\u2019auteure propose une autre enqu\u00eate aupr\u00e8s des hommes publi\u00e9e en 1981 (<i>The Hite Report on Men and Male Sexuality<\/i>, 1981). Ce texte est la conclusion du chapitre &laquo;&nbsp;Viol, domination &#8211; soumission et pornographie&nbsp;&raquo;. Un <i>Nouveau rapport Hite<\/i> est paru en 2000, traduit apparemment en 2004 en fran\u00e7ais.<\/p><\/blockquote>\n<p class=\"signature\"><span class=\"vcard author\"><a class=\"url fn spip_in\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/spip.php?auteur6\">Collectif<\/a><\/span><\/p>\n<hr \/>\n<p>[<a id=\"nb1\" class=\"spip_note\" title=\"Notes 1\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=507#nh1\" rev=\"footnote\">1<\/a>] De ce fait j\u2019ai choisi de ne pas f\u00e9miniser le terme \u00ab\u00a0violeur\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>[<a id=\"nb2\" class=\"spip_note\" title=\"Notes 2\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=507#nh2\" rev=\"footnote\">2<\/a>] Il existe tout de m\u00eame quelques auteur-e-s qui ont abord\u00e9 le sujet\u00a0: Elfride Jelinek avec Lust, pour ne donner qu\u2019un exemple.<\/p>\n<p>[<a id=\"nb3\" class=\"spip_note\" title=\"Notes 3\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=507#nh3\" rev=\"footnote\">3<\/a>] Virginie Despentes, <i>King-Kong th\u00e9orie<\/i>, \u00ab\u00a0Porno sorci\u00e8res\u00a0\u00bb, Grasset, 2006<\/p>\n<p>[<a id=\"nb4\" class=\"spip_note\" title=\"Notes 4\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=507#nh4\" rev=\"footnote\">4<\/a>] Le texte reproduit ici est extrait de la conclusion du chapitre \u00ab\u00a0Viol, domination &#8211; soumission et pornographie\u00a0\u00bb du <i>Rapport Hite<\/i>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Recueil de textes sur le viol comme arme de la domination patriarcale Les quatre textes de cette brochure pr\u00e9sentent le viol comme s\u2019enracinant dans un ensemble de valeurs et de normes en m\u00eame temps qu\u2019il se fait un des vecteurs &hellip; <a href=\"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/?p=367\">Continue reading <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[21],"tags":[],"class_list":["post-367","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-violences-sexistes-et-sexuelles"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/367","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=367"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/367\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2919,"href":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/367\/revisions\/2919"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=367"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=367"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=367"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}