{"id":309,"date":"2014-09-07T12:15:52","date_gmt":"2014-09-07T11:15:52","guid":{"rendered":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/?p=309"},"modified":"2020-05-11T14:09:58","modified_gmt":"2020-05-11T13:09:58","slug":"contre-lamour-2%e2%80%a8-_-lamour-nuit-gravement","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/?p=309","title":{"rendered":"Contre l\u2019amour #2\u2028 _ L&rsquo;amour nuit gravement\u2026"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><strong><a href=\"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/uploads\/2014\/09\/l_amour_nuit_gravement.png\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-310\" src=\"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/uploads\/2014\/09\/l_amour_nuit_gravement.png\" alt=\"l_amour_nuit_gravement\" width=\"300\" height=\"226\" \/><\/a>&#8230;\u00e0 votre \u00e9quilibre psychique, votre autonomie, et la richesse de vos relations sociales<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce petit recueil propose quelques stimulations pour r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la question de l\u2019amour, une contribution \u00e0 un d\u00e9bat (\u00e0 construire) afin de trier les choses de l\u2019amour qui nous sont trop souvent pr\u00e9sent\u00e9es en kit\u00a0: soit tu prends tout, soit la solitude \u00e9ternelle te guette\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Publi\u00e9 par Infokiosques.net<br \/>\nno\u00ebl 2010<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/uploads\/2014\/09\/l_amour_nuit_gravement.pdf\">PDF mis en page<\/a><br \/>\n<a href=\"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/uploads\/2020\/01\/l_amour_nuit_gravement_ppp.pdf\">PDF page par page<\/a><\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p>Nous ne sommes pas \u00e0 l\u2019origine de la premi\u00e8re brochure \u00ab\u00a0contre l\u2019amour\u00a0\u00bb, parue il y a quelques ann\u00e9es. Pourtant, nous avions envie de nous inscrire dans cette histoire.<\/p>\n<p><strong>\u2026 toujours contre l\u2019amour, donc\u00a0!<\/strong><\/p>\n<p>Parce qu\u2019il appauvrit les possibles relationnels, \u00e9crasant tout sur son chemin si nous n\u2019y prenons garde.<\/p>\n<p>Ce petit recueil propose quelques stimulations pour r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la question, une contribution \u00e0 un d\u00e9bat (\u00e0 construire) afin de trier les choses de l\u2019amour qui nous sont trop souvent pr\u00e9sent\u00e9es en kit\u00a0: soit tu prends tout, soit la solitude \u00e9ternelle te guette\u00a0!<\/p>\n<p>Pourtant nous voulons l\u2019affection sans la jalousie, l\u2019intensit\u00e9 sans la d\u00e9pendance, les c\u00e2lins sans l\u2019exclusivit\u00e9, les sexualit\u00e9s sans l\u2019orientation et beaucoup plus encore. Cet encore que nous cherchons \u00e0 saisir et \u00e0 formuler, mais que l\u2019emballage du kit (sous vide et dans un film opaque) nous emp\u00eache de voir. C\u2019est bien ce qu\u2019on dit\u00a0: l\u2019amour rend aveugle.<\/p>\n<p>Bon\u2026 on a pris ce qui nous est venu, un peu comme \u00e7a, sans nous donner vraiment les moyens de d\u00e9passer les normes dominantes. C\u2019est donc surtout <i>h\u00e9t\u00e9ro<\/i>, tout comme les images, histoires et repr\u00e9sentations les plus visibles autour de nous. Mais nous savons aussi que les choses de l\u2019amour peuvent \u00eatre autres, et cela ne dispense pas de les questionner.<\/p>\n<hr class=\"spip\" \/>\n<h3 class=\"spip\">Minie and Moskowitz<\/h3>\n<p><i>1971, film de John Cassavetes<\/i><br \/>\n<i>Titre fran\u00e7ais\u00a0: Ainsi va l\u2019amour<\/i><br \/>\n<i>Minnie est jou\u00e9e par Gena Rowlands<\/i><\/p>\n<blockquote class=\"spip\"><p><strong>Minnie\u00a0:<\/strong> You know, in movies it\u2019s never like that. You know, I think that movies are a conspiracy. I mean it. I mean it, they are actually a conspiracy because they set you up, Florence. They set you up from the time you\u2019re a little kid. They set you up to believe in everything. They set you up to believe in ideals and\u2026 and strength and good guys and romance\u2026 and of course love.<\/p>\n<p>Love, Florence.<\/p><\/blockquote>\n<p><strong>Minnie\u00a0:<\/strong> Tu sais, au cin\u00e9ma, ce n\u2019est jamais comme \u00e7a. Tu sais, je crois que le cin\u00e9ma, c\u2019est une conspiration. S\u00e9rieux, je le pense. Et tu sais pourquoi\u00a0? Parce qu\u2019il nous conditionne, Florence. Il nous conditionne depuis notre enfance. Il nous conditionne \u00e0 gober n\u2019importe quoi. Il veut nous faire croire \u00e0\u2026 \u00e0 des id\u00e9aux et\u2026 et la virilit\u00e9 et les gars gentils et le romantisme\u2026 et biens\u00fbr, l\u2019amour.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019amour, Florence.<\/p>\n<blockquote class=\"spip\"><p><strong>Florence\u00a0:<\/strong> Love\u00a0? (<i>laughing<\/i>)<\/p>\n<p><strong>Minnie\u00a0:<\/strong> So, you believe it, right\u00a0? You go out, you start looking. Doesn\u2019t happen, you keep looking. You get a job, like us, and you spend a lot of time fixing up things\u2026 your appartment and jazz\u2026 and\u2026 and you learn how to be feminin, you know, quotes &laquo;&nbsp;feminin&nbsp;&raquo;, you learn how to cook\u2026 (<i>laughing<\/i>)<\/p><\/blockquote>\n<p><strong>Florence\u00a0:<\/strong> L\u2019amour\u00a0? (<i>elle rit<\/i>)<\/p>\n<p><strong>Minnie\u00a0:<\/strong> Et alors, on y croit, n\u2019est-ce pas\u00a0? On sort, on cherche. Cela n\u2019arrive pas, on continue \u00e0 chercher. On prend un boulot, comme nous, et on passe un temps fou \u00e0 bricoler des choses, un appartement et toutes ces conneries\u2026 et\u2026 et on apprend \u00e0 \u00eatre f\u00e9minines, tu sais, &laquo;&nbsp;f\u00e9minine&nbsp;&raquo; entre guillemets, on apprend \u00e0 faire la cuisine\u2026 (<i>elle rit<\/i>)<\/p>\n<blockquote class=\"spip\"><p>There\u2019s no Charles Boyer in my life, Florence, you know. I never even met a Charles Boyer. I never met Clark Gable, I never met Humphrey Bogart, I never\u2026 I never met any of them, you know who I am. I mean, they don\u2019t exist, Florence, that\u2019s the truth\u00a0! But the movies set you up, you know. They set you up, and no matter how bright you are, you believe it. And Florence, do you know that we are bright\u00a0?<\/p>\n<p>No, I know that sounds silly, but\u2026 (<i>laughing<\/i>)<\/p>\n<p>Florence, we\u2019re geniusses compared to some of them\u2026 Isn\u2019t it crazy\u00a0? Isn\u2019t it crazy\u00a0? I mean, you go to the movies, and\u2026<\/p><\/blockquote>\n<p>Il n\u2019y a pas de Charles Boyer dans ma vie, tu sais Florence. Je n\u2019ai m\u00eame jamais rencontr\u00e9 de Charles Boyer. Je n\u2019ai jamais rencontr\u00e9 Clark Gable, je n\u2019ai jamais rencontr\u00e9 Humphrey Bogart, je n\u2019ai jamais\u2026 Je n\u2019ai jamais rencontr\u00e9 aucun d\u2019eux. Tu sais qui je suis, Florence. Je veux dire, ils n\u2019existent pas, Florence, voil\u00e0 la v\u00e9rit\u00e9\u00a0! Mais le cin\u00e9ma t\u2019avait fait croire le contraire, tu sais. Il te conditionne, et peu importe que tu sois fut\u00e9e, tu marches. Et Florence, sais-tu que nous sommes fut\u00e9es, toutes les deux\u00a0?<\/p>\n<p>Non, je sais que c\u2019est idiot\u2026 (<i>elle rit<\/i>)<\/p>\n<p>Florence, nous sommes des g\u00e9nies compar\u00e9es \u00e0 certaines. C\u2019est pas dingue, \u00e7a\u00a0? C\u2019est pas dingue, \u00e7a\u00a0? Je veux dire, on va au cin\u00e9ma, et\u2026<\/p>\n<hr class=\"spip\" \/>\n<h3 class=\"spip\">Pour ne pas vivre seul\u00b7e<\/h3>\n<p><i>1972, \u00e9crit par S\u00e9bastien Balasko et Daniel Fort,<\/i><br \/>\n<i>interpr\u00e9t\u00e9 par Dalida<\/i><\/p>\n<p>Pour ne pas vivre seul\u00b7e<br \/>\nOn vit avec un chien<br \/>\nOn vit avec des roses<br \/>\nou avec une croix<\/p>\n<p>Pour ne pas vivre seul\u00b7e<br \/>\nOn s\u2019fait du cin\u00e9ma<br \/>\nOn aime un souvenir<br \/>\nune ombre, n\u2019importe quoi<\/p>\n<p>Pour ne pas vivre seul\u00b7e<br \/>\nOn vit pour le printemps<br \/>\net quand le printemps meurt<br \/>\npour le prochain printemps<\/p>\n<p>Pour ne pas vivre seule<br \/>\nJe t\u2019aime et je t\u2019attends<br \/>\npour avoir l\u2019illusion<br \/>\nde ne pas vivre seule<br \/>\nde ne pas vivre seule<\/p>\n<p>Pour ne pas vivre seules<br \/>\ndes filles aiment des filles<br \/>\net l\u2019on voit des gar\u00e7ons<br \/>\n\u00e9pouser des gar\u00e7ons<\/p>\n<p>Pour ne pas vivre seul\u00b7e\u00b7s<br \/>\nD\u2019autres font des enfants<br \/>\ndes enfants qui sont seul\u00b7e\u00b7s<br \/>\ncomme tous les enfants<\/p>\n<p>Pour ne pas vivre seul\u00b7e<br \/>\nOn fait des cath\u00e9drales<br \/>\no\u00f9 tous ceux qui sont seuls<br \/>\ns\u2019accrochent \u00e0 une \u00e9toile<\/p>\n<p>Pour ne pas vivre seule<br \/>\nJe t\u2019aime et je t\u2019attends<br \/>\npour avoir l\u2019illusion<br \/>\nde ne pas vivre seule<\/p>\n<p>Pour ne pas vivre seul\u00b7e<br \/>\nOn se fait des ami\u00b7e\u00b7s<br \/>\net on les r\u00e9unit<br \/>\nquand viennent les soirs d\u2019ennui<\/p>\n<p>On vit pour son argent<br \/>\nses r\u00eaves, ses palaces<br \/>\nmais on n\u2019a jamais fait<br \/>\nun cercueil \u00e0 deux places<\/p>\n<p>Pour ne pas vivre seule<br \/>\nMoi je vis avec toi<br \/>\nje suis seule avec toi<br \/>\ntu es seul avec moi<\/p>\n<p>Pour ne pas vivre seul\u00b7e<br \/>\nOn vit comme ceux qui veulent<br \/>\nse donner l\u2019illusion<br \/>\nde ne pas vivre seul\u00b7e<\/p>\n<hr class=\"spip\" \/>\n<h3 class=\"spip\">Obsesi\u00f3n<\/h3>\n<p><i>2002, \u00e9crit par Anthony Santos,<\/i><br \/>\n<i>interpr\u00e9t\u00e9 par Aventura<\/i><br \/>\n<i>N\u00b01 des ventes de disques pendant 7\u00a0semaines apr\u00e8s sa sortie en France<\/i><\/p>\n<blockquote class=\"spip\"><p>Son las 5 de la ma\u00f1ana y yo no he dormido nada<br \/>\nPensando en tu belleza y loco voy a parar<br \/>\nel insomnio es mi castigo<br \/>\nTu amor ser\u00e1 mi alivio<br \/>\nY hasta que no seas m\u00eda no vivir\u00e9 en paz<br \/>\nY conoc\u00ed tu novio peque\u00f1o y no hermoso<br \/>\nY s\u00e9 que no te quiere por su forma de hablar<br \/>\nadem\u00e1s t\u00fa no lo amas porque no da la talla<br \/>\nno sabe complacerte como lo har\u00eda yo<br \/>\nPero tendr\u00e9 paciencia porque no es competencia<br \/>\nPor eso no hay motivos para yo respetarlo<\/p><\/blockquote>\n<p><i>Lui<\/i>\u00a0:<br \/>\nIl est cinq heures du matin et je n\u2019ai pas dormi du tout<br \/>\npensant \u00e0 ta beaut\u00e9 \u00e0 en devenir dingue<br \/>\nl\u2019insomnie est mon ch\u00e2timent<br \/>\nton amour sera mon reconfort<br \/>\net tant que tu ne seras pas mienne je ne pourrai vivre en paix<br \/>\net j\u2019ai rencontr\u00e9 ton copain, petit et pas beau<br \/>\net \u00e0 sa mani\u00e8re de parler je sais qu\u2019il ne t\u2019aime pas<br \/>\nen plus, tu ne l\u2019aimes pas car il ne fait pas le poids<br \/>\nil ne sait pas te faire plaisir comme je le ferais<br \/>\nmais je serai patient car il ne peut rivaliser<br \/>\nc\u2019est pourquoi je n\u2019ai aucune raison de le respecter<\/p>\n<blockquote class=\"spip\"><p>No, no es amor,<br \/>\nlo que tu sientes se llama obsesi\u00f3n,<br \/>\nuna ilusi\u00f3n, en tu pensamiento,<br \/>\nque te hace hacer cosas,<br \/>\nas\u00ed funciona el coraz\u00f3n<\/p><\/blockquote>\n<p><i>Elle<\/i>\u00a0:<br \/>\nNon, ce n\u2019est pas de l\u2019amour<br \/>\nce que tu ressens s\u2019appelle une obsession<br \/>\nUne illusion de ta pens\u00e9e<br \/>\nqui te fait faire des choses<br \/>\nC\u2019est ainsi que fonctionne le c\u0153ur<\/p>\n<blockquote class=\"spip\"><p>Bien vestido y en mi lexus,<br \/>\npas\u00e9 por tu colegio,<br \/>\nme informan que te fuiste,<br \/>\ncomo loco te fui alcanzar<br \/>\npero es que no te encontraba, y eso me preocupaba<br \/>\npara calmar mi ansia yo te quer\u00eda llamar,<br \/>\npero no ten\u00eda tu numero, y tu amiga ya me lo neg\u00f3,<br \/>\nser bonito mucho me ayud\u00f3, y eso me trajo la soluci\u00f3n<br \/>\nyo s\u00e9 que le gustaba, y le di una mirada,<br \/>\ncon par de palabritas tu n\u00famero me di\u00f3,<br \/>\ndel celular llamaba, y tu no contestabas,<br \/>\nluego te puse un beeper, y no hab\u00eda conexi\u00f3n,<br \/>\nmi \u00fanica esperenza es que oigas mis palabras<br \/>\n(no puedo, tengo novio) no me enganches por favor<\/p><\/blockquote>\n<p><i>Lui<\/i>\u00a0:<br \/>\nBien habill\u00e9, assis dans ma Lexus <i>(bagnole de luxe)<\/i><br \/>\nJe suis pass\u00e9 \u00e0 ton lyc\u00e9e<br \/>\nIlles m\u2019ont dit que tu \u00e9tais partie<br \/>\nComme un fou je suis parti \u00e0 ta recherche<br \/>\nmais je ne te trouvais pas et je me faisais du souci<br \/>\nPour calmer mon angoisse, je voulais t\u2019appeller<br \/>\nmais je n\u2019avais pas ton num\u00e9ro et ton amie me l\u2019avait d\u00e9j\u00e0 refus\u00e9<br \/>\n\u00catre beau gosse me sert beaucoup et m\u2019a apport\u00e9 la solution<br \/>\nJe savais que je lui plaisais et je lui ai fait de l\u2019\u0153il<br \/>\net avec quelques mots doux elle m\u2019a donn\u00e9 ton num\u00e9ro<br \/>\nJe t\u2019ai appell\u00e9 de mon portable mais tu ne d\u00e9crochais pas<br \/>\nensuite je t\u2019ai envoy\u00e9 un texto mais je n\u2019avais plus de r\u00e9seau<br \/>\nMon unique espoir est que t\u2019entendes mes mots, je t\u2019en prie<br \/>\n<i>Elle<\/i>\u00a0:<br \/>\nJe ne peux pas, j\u2019ai un copain<br \/>\n<i>Lui<\/i>\u00a0:<br \/>\nNe me laisse pas comme \u00e7a, je t\u2019en prie<\/p>\n<blockquote class=\"spip\"><p>NO, no es amor,<br \/>\n(\u00c9l\u00a0: Esc\u00fachame por favor)<br \/>\nlo que tu sientes se llama obsession,<br \/>\n(\u00c9l\u00a0: \u00bfQu\u00e9 es\u00a0?)<br \/>\nuna illusion, en tu pensamiento,<br \/>\n(\u00c9l\u00a0: Ya pierdo el control)<br \/>\nque te hace hacer cosas,<br \/>\nasi funciona el corazon<br \/>\n(\u00c9l\u00a0: Mi amor, no me dejes as\u00ed, por favor, no digas m\u00e1s)<\/p><\/blockquote>\n<p><i>Elle<\/i>\u00a0:<br \/>\nNON, ce n\u2019est pas de l\u2019amour<br \/>\n(<i>Lui<\/i>\u00a0: \u00e9coute-moi, je t\u2019en prie)<br \/>\n<i>Elle<\/i>\u00a0:<br \/>\nCe que tu ressens<br \/>\ns\u2019appelle une obsession<br \/>\n(<i>Lui<\/i>\u00a0: C\u2019est quoi\u00a0?)<br \/>\n<i>Elle<\/i>\u00a0:<br \/>\nUne illusion de ta pens\u00e9e<br \/>\n(<i>Lui<\/i>\u00a0: je perds le contr\u00f4le)<br \/>\n<i>Elle<\/i>\u00a0:<br \/>\nqui te fait faire des choses<br \/>\nC\u2019est comme \u00e7a que fonctionne le c\u0153ur<br \/>\n(<i>Lui<\/i>\u00a0: Mon amour, je t\u2019en prie, ne me laisse pas comme \u00e7a, n\u2019en dis pas plus)<\/p>\n<blockquote class=\"spip\"><p>Hice cita pa\u2019la psiquiatra a ver si me ayudaba<br \/>\npues ya no tengo amigos por s\u00f3lo hablar de ti<br \/>\nLo que quiero es hablarte, para intentar besarte<br \/>\nSera possible que de una obsesi\u00f3n yo pueda morir\u00a0?<br \/>\nY quiz\u00e1s pienses que soy tonto, prib\u00f3n y tambi\u00e9n loco<br \/>\nPero es que en el amor soy muy original<\/p><\/blockquote>\n<p>J\u2019ai pris un rendez-vous \u00e0 l\u2019h\u00f4pital psychiatrique pour voir s\u2019illes pourraient m\u2019aider<br \/>\nBon, je n\u2019ai d\u00e9j\u00e0 plus d\u2019amis car je ne parle que de toi<br \/>\nce que je veux, c\u2019est te parler, pour essayer de t\u2019embrasser<br \/>\nest-il possible que je puisse mourir d\u2019une obsession\u00a0?<br \/>\net peut-\u00eatre tu penses que je suis stupide, b\u00eate voire fou<br \/>\nmais c\u2019est juste que je suis original en ce qui concerne l\u2019amour<\/p>\n<blockquote class=\"spip\"><p>No me enamoro como otros<br \/>\nConquisto a mi modo<br \/>\nAmar es mi talento te voy a enamorar<br \/>\nDisculpa si te ofendo pero es que soy honesto<br \/>\nCon lujo de detalles escucha mi versi\u00f3n<br \/>\nCon crema de chocolate, huntarte y devorarte<br \/>\nLlevarte a otro mundo en tu mente coraz\u00f3n<br \/>\nVente en una aventura,<br \/>\nhagamos mil locuras,<br \/>\nvoy a hacerte caricias que no se han inventado<\/p><\/blockquote>\n<p><i>Lui<\/i>\u00a0:<br \/>\nJe ne tombe pas amoureux comme d\u2019autres<br \/>\nje fais des conqu\u00eates \u00e0 ma mani\u00e8re<br \/>\nAimer est ma vocation, je vais te rendre amoureuse<br \/>\npardonne-moi si je t\u2019offense, mais c\u2019est que je suis honn\u00eate<br \/>\n\u00e9coute ma version riche en d\u00e9tails<br \/>\nAvec de la cr\u00e8me de chocolat te couvrir et te d\u00e9vorer<br \/>\nt\u2019amener dans un autre monde dans ta t\u00eate, ma ch\u00e9rie<br \/>\nViens vivre une aventure, on fera mille folies<br \/>\nje te ferai des caresses qui n\u2019ont pas encore \u00e9t\u00e9 invent\u00e9es<\/p>\n<blockquote class=\"spip\"><p>No es amor, No es amor,<br \/>\nEs una obsesi\u00f3n<\/p><\/blockquote>\n<p><i>Elle<\/i>\u00a0:<br \/>\nCe n\u2019est pas de l\u2019amour, ce n\u2019est pas de l\u2019amour,<br \/>\nc\u2019est une obsession<\/p>\n<hr class=\"spip\" \/>\n<h3 class=\"spip\">Fid\u00e9lit\u00e9<\/h3>\n<p><i>1991, nouvelle de Greg Egan,<br \/>\ntraduit de l\u2019anglais par Quarante-Deux<\/i><\/p>\n<p>Je sortis discr\u00e8tement du lit, bien d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 ne pas r\u00e9veiller Lisa avant de revenir avec le petit-d\u00e9jeuner, mais elle remua et avan\u00e7a la main vers moi. Ses paupi\u00e8res \u00e9taient toujours parfaitement ferm\u00e9es et \u00e0 ce que j\u2019en savais, elle ne faisait peut-\u00eatre que s\u2019agiter dans son sommeil\u00a0; je ne pus toutefois m\u2019emp\u00eacher de saisir cette main tendue.<\/p>\n<p>Elle ouvrit les yeux et sourit. Nous nous embrass\u00e2mes. Nous \u00e9tions tous deux encore \u00e0 moiti\u00e9 endormis\u00a0; c\u2019\u00e9tait comme le songe d\u2019un baiser, doux et langoureux. Je n\u2019\u00e9tais plus sur mes gardes\u00a0: ce qu\u2019on dit dans un r\u00eave ne compte pas.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Je t\u2019aime\u00a0\u00bb, murmurai-je.<\/p>\n<p>Elle eut un petit mouvement de recul. Tr\u00e8s l\u00e9ger mais indiscutable. Je me maudis en silence, mais l\u2019erreur \u00e9tait irrattrapable. Je pensais sinc\u00e8rement ce que j\u2019avais dit, et j\u2019\u00e9tais s\u00fbr qu\u2019elle me croyait\u00a0; l\u2019ennui, c\u2019\u00e9tait que toutes mes d\u00e9clarations lui en rappelaient in\u00e9vitablement d\u2019autres. D\u2019autres qui avaient paru tout aussi convaincantes sur le moment.<\/p>\n<p>Alors que je me redressais et je commen\u00e7ais \u00e0 me d\u00e9tourner, elle dit d\u2019une voix neutre\u00a0: \u00ab\u00a0Vraiment\u00a0? Et pour combien de temps\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>J\u2019aurais d\u00fb l\u2019ignorer, quitter la pi\u00e8ce, pr\u00e9parer le petit-d\u00e9jeuner. L\u2019atmosph\u00e8re aurait fini, comme \u00e0 chaque fois, par se d\u00e9tendre. Pourtant, je n\u2019ai jamais \u00e9t\u00e9 capable de tourner les talons\u00a0; quelque part, je ne sais comment, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 conditionn\u00e9 \u00e0 croire qu\u2019il vaut toujours mieux s\u2019expliquer.<\/p>\n<p>Je m\u2019armai de courage et me retournai pour lui faire face. \u00ab\u00a0Tu sais <i>tr\u00e8s bien<\/i> ce que je ressens pour toi. Dis-moi, ai-je jamais fait <i>une seule chose<\/i> qui puisse te laisser penser que j\u2019aie cess\u00e9 de t\u2019aimer\u00a0?\u00a0\u00bb Ce qui \u00e9tait une nouvelle erreur\u00a0: les protestations types de l\u2019\u00e9poux chagrin\u00e9 puaient tout autant la trahison.<\/p>\n<p>Elle \u00e9tait assise, maintenant, les bras crois\u00e9s, et se ber\u00e7ait doucement d\u2019avant en arri\u00e8re en un mouvement compulsif et perturbant. \u00ab\u00a0Non. Je me demandais seulement <i>combien de temps<\/i> tu comptes que cela dure.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>L\u2019exp\u00e9rience m\u2019avait appris que rien de ce que je pourrais exprimer n\u2019arriverait \u00e0 la rassurer. Il n\u2019existait pas de bonne r\u00e9ponse. J\u2019aurais aussi bien pu hausser les \u00e9paules en disant\u00a0: <i>Mais merde, comment veux-tu que je sache\u00a0?<\/i><\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Toute ma vie. Du moins je l\u2019esp\u00e8re.\u00a0\u00bb Je regrettai tout de suite d\u2019avoir ajout\u00e9 ce b\u00e9mol maladroit, en d\u00e9pit de son honn\u00eatet\u00e9 manifeste, mais je n\u2019aurais pas d\u00fb m\u2019en faire car elle l\u2019ignora totalement.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0<i>Toute ta vie\u00a0?<\/i> Vraiment\u00a0? Pas dix ans, comme mes parents\u00a0? Pas douze, comme les tiens\u00a0? Pas cinq, comme mon fr\u00e8re\u00a0? Pas <i>six mois<\/i>, comme ta s\u0153ur\u00a0? Nous allons faire figure d\u2019exception, alors\u00a0? <i>Leur amour fut tel qu\u2019il se moqua de toutes les r\u00e8gles\u00a0!<\/i>\u00a0\u00bb Il n\u2019\u00e9tait jamais n\u00e9cessaire de mentionner ses deux ex-maris ni mes deux ex-femmes\u00a0; ils \u00e9taient l\u00e0, implicitement, tout en haut de ces listes qui \u00e9non\u00e7aient notre \u00e9chec in\u00e9luctable.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Il nous faudra juste faire un peu plus d\u2019efforts qu\u2019eux\u00a0\u00bb, dis-je platement.<\/p>\n<p>Je ne mettais plus beaucoup d\u2019\u00e9nergie dans mon argumentation. Ce n\u2019\u00e9tait pas que je m\u2019\u00e9tais ralli\u00e9 \u00e0 son pessimisme absurde, ni que j\u2019\u00e9tais devenu indiff\u00e9rent \u00e0 sa douleur. Je l\u2019aimais, et cela me faisait mal de la voir ainsi en proie \u00e0 de telles craintes, m\u00eame si je consid\u00e9rais qu\u2019elles \u00e9taient tout \u00e0 fait injustifi\u00e9es. J\u2019en avais assez de discuter, cependant, dans la mesure o\u00f9 aucun raisonnement ni aucune ardeur dans l\u2019expression n\u2019avaient l\u2019air de pouvoir l\u2019atteindre. J\u2019avais esp\u00e9r\u00e9 qu\u2019une fois que nous serions mari\u00e9s, elle commencerait au moins \u00e0 accepter la <i>possibilit\u00e9<\/i> d\u2019un v\u00e9ritable avenir que nous pourrions avoir ensemble. Elle semblait, au contraire, \u00eatre devenue plus inqui\u00e8te que jamais et je ne savais pas ce que je pouvais faire de plus pour la convaincre de mon d\u00e9vouement.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0<i>Tout le monde<\/i> fait des efforts, dit-elle d\u2019un ton d\u00e9daigneux. Et \u00e7a les m\u00e8ne \u00e0 quoi, exactement\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Je fis un bruit de pure exasp\u00e9ration. \u00ab\u00a0\u00c0 quoi \u00e7a sert de se tracasser pour \u00e7a\u00a0? Tout marche bien pour le moment, non\u00a0? Si des probl\u00e8mes surgissent, on s\u2019en occupera. Ou du moins, on <i>essaiera<\/i>. Quoi d\u2019autre\u00a0? On s\u2019est mari\u00e9, on a pr\u00eat\u00e9 serment. Qu\u2019est-ce qu\u2019on peut faire de plus, bordel, nous comme les autres\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>J\u2019avais d\u00fb hausser le ton plus que je ne l\u2019aurais voulu\u00a0; notre psychopathe de voisin frappa le mur deux fois avec quelque chose de lourd, juste au moment o\u00f9 Lisa r\u00e9pondit\u00a0: \u00ab\u00a0On pourrait utiliser <i>Verrou<\/i>.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Je faillis rire, mais j\u2019h\u00e9sitai, attendant le signe qu\u2019elle plaisantait effectivement. Comme blague, cela aurait \u00e9t\u00e9 excellent. On se serait effondr\u00e9 dans un fou rire, on aurait roul\u00e9 ensemble sur le lit en essayant de se surpasser l\u2019un l\u2019autre \u00e0 coups de slogans parodiques\u00a0: \u00ab\u00a0Vous craignez la disparition de la flamme qui br\u00fble entre vous et votre \u00e2me s\u0153ur\u00a0? Alors, plus aucun souci \u00e0 vous faire\u00a0! Pour une relation amoureuse qui dure, et qui dure, <i>et qui dure<\/i>\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Mais elle ne plaisantait pas.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Ce qu\u2019il y a entre nous, c\u2019est important, non\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>J\u2019approuvai de la t\u00eate sans dire un mot.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0\u00c7a vaut la peine qu\u2019on le prot\u00e8ge, non\u00a0?<\/p>\n<p>\u2014 Oui.\u00a0\u00bb Un peu h\u00e9b\u00e9t\u00e9, je m\u2019assis sur le lit.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Ben\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Je sortis de ma stupeur. \u00ab\u00a0Tu n\u2019as donc <i>aucune<\/i> confiance en moi\u00a0? En nous\u00a0? Qu\u2019est-ce que tu crois\u00a0? Que nos sentiments vont nous \u00e9chapper s\u2019ils ne sont pas coul\u00e9s dans le b\u00e9ton\u00a0?<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0\u00c7a s\u2019est d\u00e9j\u00e0 vu\u00a0\u00bb, dit-elle doucement.<\/p>\n<p>Je la fixai en secouant la t\u00eate. Elle me rendit mon regard. D\u2019un air de supplique. D\u2019un air de d\u00e9fi. Tandis que mon indignation s\u2019estompait, je pris conscience d\u2019une deuxi\u00e8me chose, bien plus douloureuse\u00a0: j\u2019avais cru avoir compris ses craintes \u2014\u00a0apr\u00e8s tout, j\u2019avais moi aussi \u00e9t\u00e9 bless\u00e9, j\u2019avais moi aussi \u00e9t\u00e9 d\u00e9\u00e7u\u00a0\u2014 mais maintenant il \u00e9tait clair que j\u2019\u00e9tais loin d\u2019avoir pris la pleine mesure du sentiment d\u2019ins\u00e9curit\u00e9 dont elle souffrait. Nous n\u2019\u00e9tions mari\u00e9s que depuis trois mois mais \u00e9tions ensemble depuis pr\u00e8s de deux ans \u2014\u00a0et qu\u2019avais-je fait, durant tout ce temps, pour l\u2019aider \u00e0 se d\u00e9gager de cette d\u00e9tresse qui l\u2019\u00e9crasait\u00a0? Je l\u2019avais \u00e9cout\u00e9e en hochant la t\u00eate. Je l\u2019avais trait\u00e9e avec condescendance, j\u2019avais d\u00e9bit\u00e9 quelques lieux communs. Comment avais-je pu rester \u00e0 ce point aveugle \u00e0 sa douleur, et pendant aussi longtemps\u00a0?<\/p>\n<p>Le pire de tout, c\u2019\u00e9tait que je ne voyais toujours pas ce que j\u2019aurais pu faire de plus.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Tu as dit qu\u2019il fallait faire davantage d\u2019efforts. En voil\u00e0 un qui serait vraiment s\u00e9rieux.<\/p>\n<p>\u2014 Mais non. Nous n\u2019en ferions alors plus du tout, bien au contraire.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Cette r\u00e9plique d\u00e9clencha sa col\u00e8re. \u00ab\u00a0Ah oui\u00a0? Et qu\u2019y a-t-il de si horrible \u00e0 rendre les choses faciles\u00a0? Je ne suis pas masochiste. Je n\u2019ai pas <i>besoin<\/i> de souffrir pour \u00eatre heureuse. Je n\u2019ai pas <i>besoin<\/i> de lutter. Qu\u2019est-ce que tu crois, que \u00e7a donne plus de valeur aux choses\u00a0? Que \u00e7a les rend plus dignes d\u2019int\u00e9r\u00eat\u00a0? J\u2019ai d\u00e9j\u00e0 fait le tour de toutes ces conneries et je <i>sais<\/i> que ce n\u2019est pas ce que je veux <i>moi<\/i>. Alors, si tu penses que l\u2019amour, c\u2019est une histoire de <i>martyre<\/i>, tu devrais peut-\u00eatre\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Le mur trembla de nouveau, puis Sarah se mit \u00e0 pleurer.<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait la petite fille que Lisa avait eue d\u2019un premier mariage\u00a0; elle avait neuf ans mais garderait l\u2019\u00e2ge mental d\u2019un nourrisson toute sa vie \u00e0 cause d\u2019une syphilis cong\u00e9nitale. Le mari de Lisa savait qu\u2019il \u00e9tait atteint de la maladie mais il ne s\u2019\u00e9tait jamais donn\u00e9 la peine de l\u2019en informer. Toutes deux \u00e9taient gu\u00e9ries, maintenant, le corps d\u00e9barrass\u00e9 de toute trace d\u2019infection, mais le mal qui avait \u00e9t\u00e9 fait \u00e0 Sarah \u00e9tait irr\u00e9versible.<\/p>\n<p>Je sentis l\u2019indignation coutumi\u00e8re monter en moi. Pas \u00e9tonnant qu\u2019elle soit cynique\u00a0; si quelqu\u2019un pouvait l\u2019\u00eatre, c\u2019\u00e9tait bien elle\u2026 Un instant plus tard, je ne pus cependant m\u2019emp\u00eacher de penser\u00a0: <i>Qu\u2019est-ce qu\u2019elle est en train de raconter\u00a0? Qu\u2019\u00e0 sa connaissance, je ne vaux pas mieux que lui\u00a0?<\/i> Parce que si c\u2019\u00e9tait vraiment ce qu\u2019elle croyait\u2026<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0J\u2019y vais\u00a0\u00bb, murmurai-je. Je me penchai et l\u2019embrassai de nouveau, et je m\u2019aper\u00e7us que je tremblais.<\/p>\n<p>Sa col\u00e8re \u00e9tait retomb\u00e9e\u00a0; \u00e0 mon avis, elle s\u2019\u00e9tait enfin rendu compte \u00e0 quel point ses propos m\u2019avaient secou\u00e9. \u00ab\u00a0Tu vas y r\u00e9fl\u00e9chir\u00a0? dit-elle. <i>S\u2019il te pla\u00eet\u00a0?<\/i>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>J\u2019h\u00e9sitai puis fis signe que oui. Je trouvais l\u2019id\u00e9e compl\u00e8tement folle, mais comment pouvais-je simplement balayer ce qu\u2019elle percevait comme unique porteur d\u2019espoir.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Je ne veux pas te perdre, dit-elle.<\/p>\n<p>\u2014 \u00c7a n\u2019arrivera pas.\u00a0\u00bb Je ne voulais en dire plus\u00a0: quelques mots de r\u00e9confort st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9s mais honn\u00eates, quelque d\u00e9claration d\u2019amour banale mais sinc\u00e8re.<\/p>\n<p>Mais \u00e7a aurait \u00e9t\u00e9 parfaitement inutile. Elle avait d\u00e9j\u00e0 entendu tout \u00e7a auparavant.<\/p>\n<p>*\u00a0*\u00a0*<\/p>\n<p>Nous ne reparl\u00e2mes de <i>Verrou<\/i> que trois mois plus tard, mais j\u2019y pensai beaucoup dans l\u2019intervalle, souvent quand j\u2019aurais d\u00fb \u00eatre en train de travailler.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0La lune de miel est termin\u00e9e\u00a0\u00bb, me disait mon patron sans humour chaque fois qu\u2019il me surprenait \u00e0 r\u00eavasser \u00e0 mon poste de travail. J\u2019avais trente-six ans et un emploi \u00e0 responsabilit\u00e9 \u2014\u00a0m\u00eame s\u2019il \u00e9tait sans aucune perspective d\u2019avenir\u00a0\u2014- dans une entreprise de g\u00e9nie chimique, mais je commen\u00e7ais \u00e0 avoir l\u2019impression de n\u2019\u00eatre qu\u2019un jeune commis de bureau dans un \u00e9tat de confusion adolescente. Les gens de mon \u00e2ge \u00e9taient cens\u00e9s avoir une totale ma\u00eetrise de leurs relations affectives, mais si deux mariages rat\u00e9s n\u2019avaient pas suffi, la suggestion de Lisa avait emport\u00e9 les derni\u00e8res traces d\u2019autosatisfaction que je pouvais encore entretenir. Peut-\u00eatre \u00e9tait-ce une bonne chose\u00a0; je ne voulais pas prendre pour acquis ce qu\u2019il y avait entre nous. Mais je n\u2019avais pas plus envie de passer chaque instant de veille \u00e0 le remettre en question, \u00e0 l\u2019analyser, \u00e0 le diss\u00e9quer.<\/p>\n<p>Avec <i>Verrou<\/i>, bien s\u00fbr ce genre de probl\u00e8mes ne se poserait plus jamais\u2026<\/p>\n<p>Tout l\u2019int\u00e9r\u00eat des implants neuraux \u00e9tait dans la modification du cerveau permettant ainsi \u00e0 l\u2019utilisateur d\u2019acc\u00e9der \u00e0 des \u00e9tats mentaux, \u00e0 des comp\u00e9tences ou \u00e0 des croyances qu\u2019il n\u2019aurait jamais pu atteindre autrement. Que ce soit des hallucinations ludiques ou le mandarin en cinq minutes, le renforcement absolu (ou le refus cat\u00e9gorique) d\u2019une conviction religieuse, d\u2019une pr\u00e9f\u00e9rence sexuelle, d\u2019une all\u00e9geance politique chancelante, d\u2019une attitude ind\u00e9sirable, il n\u2019y avait plus une seule fonction neurale, aussi sacr\u00e9e ou aussi banale f\u00fbt-elle, qu\u2019un implant ne pouvait fa\u00e7onner selon les exigences de l\u2019utilisateur.<\/p>\n<p>La demande pour ces dispositifs n\u2019avait jamais baiss\u00e9\u00a0; apparemment, la plupart des gens n\u2019\u00e9taient gu\u00e8re satisfaits par une personnalit\u00e9 en grande partie form\u00e9e sans qu\u2019ils aient eu leur mot \u00e0 dire dans l\u2019affaire. Quand le respect qui semblait initialement d\u00fb au cerveau avait \u00e9t\u00e9 surmont\u00e9, des millions de consommateurs des nations les plus riches avaient adopt\u00e9 sans r\u00e9serve la technologie.<\/p>\n<p>Mais pas tout le monde, cependant. Certaines personnes trouvaient m\u00eame l\u2019id\u00e9e compl\u00e8tement r\u00e9pugnante \u2014\u00a0d\u00e9shumanisante ou blasph\u00e9matoire\u00a0&#8212; et les fabricants d\u2019implants ne d\u00e9couvraient aucun moyen de les convaincre du contraire. D\u2019autres, qui ne se sentaient pas offusqu\u00e9s par le principe en soi, se refusaient obstin\u00e9ment \u00e0 consid\u00e9rer qu\u2019ils avaient besoin d\u2019une quelconque modification. En d\u00e9pit des efforts des m\u00e9dias pour promouvoir le nouveau culte de l\u2019am\u00e9lioration personnelle, les sondages mettaient en \u00e9vidence une minorit\u00e9 non n\u00e9gligeable qui avait les moyens de s\u2019offrir la technologie, qui n\u2019avait pas de scrupules d\u2019ordre \u00e9thique profond\u00e9ment ancr\u00e9s, mais qui ne <i>voulait pas<\/i> changer, tout simplement.<\/p>\n<p>Comme on dit\u00a0: le March\u00e9 a horreur du vide.<\/p>\n<p>Les implants ordinaires envoyaient une arm\u00e9e de nanomachines cr\u00e9er des liens entre leur processeur optique et plusieurs millions de neurones, les \u00e9lectrodes microscopiques qu\u2019ils y ench\u00e2ssaient servant \u00e0 suivre et \u00e0 manipuler les signaux \u00e9lectrochimiques qui entraient et sortaient de chaque cellule. S\u2019il y avait un nombre suffisant de connexions de ce type, et sous r\u00e9serve d\u2019une puissance de calcul adapt\u00e9e, l\u2019implant pouvait outrepasser les fonctions de certaines portions du cerveau et s\u2019y substituer.<\/p>\n<p><i>Verrou<\/i> ne faisait rien de tel. Il ne mettait en place aucune d\u00e9rivation neurale \u2014\u00a0il n\u2019introduisait pas la moindre \u00e9lectrode. \u00c0 l\u2019inverse, ses nanomachines provoquaient quelques d\u00e9g\u00e2ts au niveau des neurones cibles, en des endroits soigneusement s\u00e9lectionn\u00e9s, d\u00e9truisant ainsi la capacit\u00e9 normale des cellules \u00e0 modifier la force des contacts synaptiques existants et \u00e0 en former de nouveau \u2014\u00a0et ce, d\u2019une fa\u00e7on si d\u00e9licate et si pr\u00e9cise qu\u2019elles restaient totalement intactes et fonctionnelles sur tous les autres plans. Il figeait donc de fait certaines parties du cerveau, rendant tout changement impossible.<\/p>\n<p><i>Verrou<\/i> \u00e9tait fait pour des gens qui se trouvaient sur la cr\u00eate d\u2019une vague. Des gens qui \u00e9taient parfaitement heureux de ce qu\u2019ils \u00e9taient, mais qui avaient des craintes sur ce qu\u2019ils risquaient de devenir.<\/p>\n<p>Si l\u2019on en croyait la rumeur, une dizaine d\u2019auteurs \u00e0 succ\u00e8s et de vedettes au sommet des palmar\u00e8s pouvaient t\u00e9moigner\u00a0: l\u2019utilisation de <i>Verrou<\/i> au moment opportun leur avait permis de pondre bien plus d\u2019imitations de leurs meilleures ventes que ce qui aurait \u00e9t\u00e9 autrement concevable. Harrison Oswald avait avou\u00e9, sur l\u2019holovision internationale, que les quatres derni\u00e8res de ses cinq trilogies, dans la s\u00e9rie du <i>Serpent jaune<\/i> qui lui avait rapport\u00e9 des millions, devaient leur coh\u00e9rence th\u00e9matique in\u00e9branlable \u00e0 <i>Verrou<\/i>, et le groupe Insistent Rhythms avait copi\u00e9 une demi-douzaine de fois son premier morceau \u00e0 grand succ\u00e8s avec une telle fid\u00e9lit\u00e9 que m\u00eame les ordinateurs cor\u00e9ens sp\u00e9cialis\u00e9s en piratage de style n\u2019avaient pas pu les concurrencer.<\/p>\n<p>Dans les professions cr\u00e9atives, cependant, <i>Verrou<\/i> avait \u00e9t\u00e9 un d\u00e9sastre total. Les jeunes math\u00e9maticiens et les chercheurs en sciences th\u00e9oriques qui avaient esp\u00e9r\u00e9 prolonger la p\u00e9riode productive qui se terminait habituellement avant la trentaine s\u2019\u00e9taient au contraire retrouv\u00e9s pr\u00e9matur\u00e9ment \u00e9puis\u00e9s et sans aucune originalit\u00e9 intellectuelle. Le moteur de la cr\u00e9ativit\u00e9, au lieu de se voir \u00e9vit\u00e9 la d\u00e9gradation, s\u2019\u00e9tait transform\u00e9 en un bloc rigide et inutile.<\/p>\n<p>Bien entendu, ni Lisa ni moi n\u2019avions de raison de vouloir agir sur nos vies professionnelles\u00a0; les parties du cerveau responsables de ses talents d\u2019assistante juridique et de mes comp\u00e9tences d\u2019ing\u00e9nieur demeureraient libres de se d\u00e9velopper et de changer \u2014\u00a0ou de d\u00e9cliner\u00a0&#8212; selon les exigences de nos carri\u00e8res respectives.<\/p>\n<p>Restait \u00e0 savoir si les voies que nous voulions figer pouvaient \u00eatre rep\u00e9r\u00e9es par l\u2019implant. Malgr\u00e9 toute ma r\u00e9ticence \u00e0 l\u2019admettre, je ne voyais pas pourquoi cela ne serait pas possible. Je n\u2019\u00e9tais en proie \u00e0 aucun d\u00e9lire mystique sur l\u2019origine de l\u2019amour\u00a0; si je ressentais un tel sentiment, c\u2019\u00e9tait qu\u2019il \u00e9tait l\u00e0, dans mon cr\u00e2ne, tout aussi susceptible d\u2019\u00eatre d\u00e9cel\u00e9 que la triste muse de Harrison Oswald \u2014\u00a0et bien plus digne d\u2019\u00eatre pr\u00e9serv\u00e9. Les journaux \u00e0 sensation pr\u00e9tendaient que les mariages entre c\u00e9l\u00e9brit\u00e9s qui duraient plus d\u2019un an devaient tous leur long\u00e9vit\u00e9 \u00e0 <i>Verrou<\/i>\u00a0; ces histoires n\u2019\u00e9taient pas toutes forc\u00e9ment vraies\u2026 mais elles n\u2019\u00e9taient pas toutes n\u00e9cessairement fausses non plus.<\/p>\n<p>Bien s\u00fbr, au d\u00e9but, je n\u2019\u00e9tais pas rassur\u00e9. Une partie de moi-m\u00eame se d\u00e9battait sous l\u2019effet d\u2019une r\u00e9pulsion visc\u00e9rale bien pr\u00e9visible \u00e0 l\u2019id\u00e9e de fossiliser une parcelle de mon cerveau, quelle qu\u2019elle soit, et encore plus celle qui s\u2019occupait de mes sentiments pour Lisa. Choisir librement d\u2019agir en fonction de nos ressentis \u00e9tait une chose, mais accepter de leur \u00eatre asservi \u2014 d\u2019\u00eatre incapable de m\u00eame <i>vouloir<\/i> s\u2019en lib\u00e9rer\u00a0\u2014 \u00f4terait tout sens \u00e0 la notion m\u00eame d\u2019engagement. <i>L\u00e9sions c\u00e9r\u00e9brales auto-inflig\u00e9es. Paralysie affective. Une parodie d\u2019amour.<\/i> C\u2019\u00e9tait obsc\u00e8ne.<\/p>\n<p>En m\u00eame temps, il me fallait cependant admettre qu\u2019il y avait quelque chose de presque enivrant dans la possibilit\u00e9 de d\u00e9tourner ainsi l\u2019avenir \u2014\u00a0de d\u00e9tourner ainsi l\u2019avenir\u00a0\u2014- de dicter de fa\u00e7on absolue quelle serait la vie \u00e9motionnelle de la personne que j\u2019allais devenir. J\u2019y sentais comme un parfum d\u2019immortalit\u00e9. Je savais que je n\u2019\u00e9tais pas la m\u00eame personne que cinq ans, dix ans, vingt ans plus t\u00f4t. J\u2019avais beau verser une larme sur ces moi perdus, je ne pouvais les ressusciter (et pour \u00eatre tout \u00e0 fait honn\u00eate, je n\u2019en avais pas vraiment envie), mais je pouvais \u00e9viter de me retrouver moi-m\u00eame en situation d\u2019\u00eatre pleur\u00e9 \u00e0 mon tour.<\/p>\n<p>Avec <i>Verrou<\/i>, je pouvais <i>perdurer<\/i>.<\/p>\n<p>Progressivement, mes r\u00e9ticences initiales commenc\u00e8rent \u00e0 me para\u00eetre infantiles et irrationnelles. Nous ne serions pas \u00ab\u00a0\u00e9motionnellement paralys\u00e9s\u00a0\u00bb, pas insensibles\u00a0; nous serions <i>pr\u00e9cis\u00e9ment<\/i> aussi amoureux et r\u00e9ceptifs l\u2019un \u00e0 l\u2019autre qu\u2019actuellement\u00a0\u2014 ni plus, ni moins. Quant \u00e0 \u00eatre \u00ab\u00a0l\u2019esclave\u00a0\u00bb de mes sentiments, ne l\u2019\u00e9tais-je pas d\u00e9j\u00e0\u00a0? Et pour \u00eatre franc, j\u2019en \u00e9tais heureux, <i>je ne voulais pas me lib\u00e9rer<\/i>, et la notion d\u2019\u00eatre ou de ne pas \u00eatre \u00ab\u00a0capable\u00a0\u00bb de ressentir autre chose \u00e9tait un concept pour le moins flou. Admettons que j\u2019aie gard\u00e9 les m\u00eames sentiments pour Lisa toute ma vie sans utiliser <i>Verrou<\/i>\u00a0: comment aurais-je pu dans ce contexte et concr\u00e8tement avoir \u00e9t\u00e9 \u00ab\u00a0capable\u00a0\u00bb de cesser de l\u2019aimer\u00a0? On ne vit qu\u2019une fois\u00a0; c\u2019est non seulement futile de penser \u00e0 ce qui \u00ab\u00a0aurait pu se passer\u00a0\u00bb, mais c\u2019est <i>d\u00e9nu\u00e9 de tout sens<\/i>. Et si tout ce que <i>Verrou<\/i> faisait c\u2019\u00e9tait d\u2019\u00e9liminer des choix que je n\u2019aurais de toute fa\u00e7on pas faits, en quoi cela impliquait-il une perte de libert\u00e9\u00a0?<\/p>\n<p>Et puis, au diable la philo\u00a0; nous avions tous deux pris des mesures pour prot\u00e9ger d\u2019autres \u00e9l\u00e9ments de notre bonheur\u00a0: sant\u00e9, biens, emplois. Les sentiments que nous \u00e9prouvions l\u2019un pour l\u2019autre avaient une bien plus grande importance, \u00e9videmment, mais n\u2019\u00e9tait-ce pas l\u00e0 une raison de plus pour vouloir les mettre \u00e0 l\u2019abri de toute menace\u00a0?<\/p>\n<p>J\u2019\u00e9tais toujours convaincu que <i>Verrou<\/i> n\u2019\u00e9tait pas n\u00e9cessaire, et je ne pouvais nier que ce peu de foi qu\u2019avait Lisa en moi me faisait mal \u2014\u00a0mais si je l\u2019aimais, je pouvais m\u2019en abstraire et regarder les choses de son point de vue. Elle avait \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9e, elle avait \u00e9t\u00e9 bless\u00e9e, elle avait \u00e9t\u00e9 trahie, de fa\u00e7on r\u00e9p\u00e9t\u00e9e\u00a0\u2014 elle \u00e9tait <i>en droit<\/i> d\u2019\u00eatre rong\u00e9e par le doute. Qu\u2019attendais-je d\u2019elle exactement \u2014\u00a0qu\u2019elle aille s\u2019acheter un implant qui la transformerait, sans discernement, en une optimiste b\u00e9ate au sourire fig\u00e9\u00a0?<\/p>\n<p>Pour son bien, je pouvais quand m\u00eame ravaler mon orgueil.<\/p>\n<p>Je pris donc ma d\u00e9cision\u00a0: j\u2019allais accepter.<\/p>\n<p>Cependant, apr\u00e8s avoir elle-m\u00eame mis le sujet sur le tapis, Lisa n\u2019en avait plus reparl\u00e9. Je me demandais si le simple fait d\u2019avouer qu\u2019elle pensait \u00e0 <i>Verrou<\/i> n\u2019avait pas eu un effet cathartique, si elle n\u2019avait rien voulu d\u2019autre que me choquer pour que je prenne ses craintes plus au s\u00e9rieux.<\/p>\n<p>Dans l\u2019espoir que c\u2019\u00e9tait bien le cas, je r\u00e9sistais \u00e0 toute tentation de discuter de notre relation\u00a0; au lieu de perdre mon temps \u00e0 proclamer ma flamme, j\u2019essayais d\u2019\u00eatre plus d\u00e9monstratif. Je pr\u00e9parais ses plats pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s. Nous faisions l\u2019amour quand elle voulait, et comme elle voulait. Je vendis mon synth\u00e9tiseur vid\u00e9o pour payer une garde d\u2019enfant, et nous sort\u00eemes tous les samedis soir pendant des mois. Je l\u2019\u00e9coutais m\u00eame me parler de son travail, et pas une fois ne laissai mon regard se perdre dans le vide.<\/p>\n<p>C\u2019est vrai, j\u2019avais agi \u00e0 peu pr\u00e8s de la m\u00eame fa\u00e7on avec Alison et Maria, quand les choses avaient commenc\u00e9 \u00e0 se g\u00e2ter. \u00c7a avait pourtant \u00e9t\u00e9 diff\u00e9rent\u00a0: j\u2019\u00e9tais jeune et na\u00eff, et j\u2019avais une confiance en moi tellement excessive que c\u2019en \u00e9tait path\u00e9tique. R\u00e9trospectivement, je voyais clairement que je n\u2019avais jamais pu donner ni \u00e0 l\u2019une ni \u00e0 l\u2019autre ce qu\u2019elle d\u00e9sirait vraiment. Alison \u00e9tait \u00e0 la recherche d\u2019un compagnon amusant qui savait tenir sa place et s\u2019occuper de ses affaires\u00a0: un gigolo discret, et rien de plus. Je crois bien qu\u2019elle avait fini par en trouver un. Maria avait voulu quelqu\u2019un qui la traite comme une enfant pour le reste de ses jours \u2014\u00a0comme une fillette de douze ans, dou\u00e9e et pleine de promesses, la petite pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e de tout le monde. Quelqu\u2019un d\u2019autre aurait peut-\u00eatre d\u00e9couvert un moyen de la faire \u00e9voluer, mais moi je n\u2019avais manifestement pas pu.<\/p>\n<p>Et Lisa\u00a0? Lisa d\u00e9sirait une relation durable, stable et fid\u00e8le. Ce qui \u00e9tait tr\u00e8s exactement ce que j\u2019\u00e9tais dispos\u00e9 \u00e0 fournir.<\/p>\n<p>*\u00a0*\u00a0*<\/p>\n<p>Le mariage de la s\u0153ur cadette de Lisa s\u2019av\u00e9ra d\u00e9cisif. Son p\u00e8re et sa m\u00e8re y assistaient tous les deux, accompagn\u00e9s de leurs amants du moment. Lisa et moi, nous nous \u00e9tions mari\u00e9s \u00e0 la mairie, en secret\u00a0; maintenant, je comprenais pourquoi. Je ne savais plus o\u00f9 me mettre tandis que ses parents passaient progressivement de quelques insultes murmur\u00e9es \u00e0 un v\u00e9ritable concours de vocif\u00e9rations, la mari\u00e9e \u00e9tant la plus grande partie de la journ\u00e9e en larmes.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but, Lisa parut accepter tout \u00e7a avec nonchalance, presque avec amusement, mais au milieu de la r\u00e9ception, je l\u2019entendis s\u2019en prendre au mari\u00e9, lui disant qu\u2019il n\u2019\u00e9tait qu\u2019un mis\u00e9rable salopard qui tiendrait tout juste une semaine.<\/p>\n<p>Cette nuit-l\u00e0, nous rest\u00e2mes allong\u00e9s dans les bras l\u2019un de l\u2019autre, trop d\u00e9prim\u00e9s pour penser au sexe mais aussi pour dormir. Mon regard se portait sans cesse vers notre \u00ab\u00a0photo de mariage\u00a0\u00bb pos\u00e9e sur la table de nuit, un clich\u00e9 Polaro\u00efd bon march\u00e9 en deux dimensions qu\u2019un passant serviable avait bien voulu prendre \u00e0 la sortie de la mairie. Elle ne datait que de six mois, mais semblait \u00e9trangement archa\u00efque au clair de lune. Lisa avait une expression sereine, mais moi j\u2019arborais un sourire stupide. C\u2019\u00e9tait ce sourire, d\u00e9cidai-je, qui r\u00e9ussissait, allez savoir pourquoi, \u00e0 faire para\u00eetre l\u2019image \u00e0 ce point vieillie.<\/p>\n<p>Personnellement, je ne pensais pas que le comportement des parents de Lisa pouvait avoir la moindre influence sur le devenir de notre mariage \u00e0 nous. Au diable l\u2019h\u00e9r\u00e9dit\u00e9 et l\u2019\u00e9ducation\u00a0: nous pouvions construire nos propres vies. Lisa voyait les choses autrement, cependant, et il semblait bien que rien de ce que j\u2019avais pu faire ces derniers mois n\u2019avait chang\u00e9 son attitude. Plus on \u00e9tait heureux maintenant, plus dure serait la chute, et c\u2019\u00e9tait tout.<\/p>\n<p>Je lui opposai une r\u00e9sistance de pure forme.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Nous ne pourrions jamais finir comme \u00e7a, insistai-je. Nous n\u2019accepterions pas une telle situation.<\/p>\n<p>\u2014 Qu\u2019est-ce que tu crois\u00a0? Qu\u2019un beau matin ils se sont concert\u00e9s et ont d\u00e9cid\u00e9 de se ha\u00efr\u00a0?<\/p>\n<p>\u2014 Non. Mais nous sommes pr\u00e9venus. Nous ne tomberons pas dans les m\u00eames pi\u00e8ges.<\/p>\n<p>\u2014 Tu veux que je te parle de mes <i>grands<\/i>-parents\u00a0?<\/p>\n<p>\u2014 Pas sp\u00e9cialement, non.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Je croyais avoir d\u00e9j\u00e0 pris ma d\u00e9cision, mais je sentis ma r\u00e9solution vaciller. Pendant un moment, je la tins dans mes bras, essayant de tout passer en revue une fois encore.<\/p>\n<p>Personne n\u2019a envie d\u2019\u00eatre objectif en mati\u00e8re de c\u0153ur, mais il fallait que je me force\u00a0; sinon, comment pouvais-je esp\u00e9rer faire un choix rationnel pour <i>Verrou<\/i>. \u00c7a n\u2019\u00e9tait pas tr\u00e8s utile de faire comme si l\u2019amour \u00e9tait une sorte de qualit\u00e9 spirituelle ou de force morale \u2014\u00a0tout en \u00e9valuant par ailleurs les avantages qu\u2019il y avait \u00e0 le cheviller en place \u00e0 coups de robots mol\u00e9culaires. Que l\u2019on se serve ou non de l\u2019implant, le simple fait qu\u2019on ait <i>pu<\/i> envisager d\u2019en passer par l\u00e0 avait d\u00e9j\u00e0 chang\u00e9 ce que l\u2019amour repr\u00e9sentait pour nous.<\/p>\n<p>Alors donc. Toute l\u2019id\u00e9ologie moderne discourant sur le respect et l\u2019engagement avait \u00e9t\u00e9 greff\u00e9e sur d\u2019anciens instincts r\u00e9gissant la procr\u00e9ation et l\u2019\u00e9levage des enfants. Dans certaines esp\u00e8ces, cela se r\u00e9sumait au sexe\u00a0; dans la n\u00f4tre, parce que notre prog\u00e9niture mettait tellement longtemps \u00e0 devenir ind\u00e9pendante, nous avions d\u00e9velopp\u00e9 des sentiments pour nos partenaires qui perduraient bien au-del\u00e0 de la copulation. Les gens parlaient de couples qui \u00ab\u00a0exprimaient leur amour\u00a0\u00bb par le sexe et en \u00e9levant des enfants, mais la v\u00e9rit\u00e9 \u00e9tait exactement en sens contraire\u00a0: ce sentiment abstrait et intellectualis\u00e9 n\u2019\u00e9tait rien d\u2019autre qu\u2019une fa\u00e7on pour chacun de rationaliser ses instincts, de nier sa faiblesse animale, d\u2019attribuer \u00e0 ses actions des motivations qui convenaient \u00e0 des \u00eatres humains civilis\u00e9s.<\/p>\n<p>Tout cela ne me d\u00e9rangeait absolument pas. Ce serait se bercer d\u2019illusions et tout \u00e0 fait risible que de vouloir nier \u00e0 l\u2019amour sexuel son origine dans la biologie de la reproduction. Je n\u2019avais jamais pr\u00e9tendu que mon d\u00e9sir de rendre Lisa heureuse \u00e9tait pure philanthropie et que j\u2019\u00e9tais un saint. Si cela avait \u00e9t\u00e9 le cas, j\u2019aurais travaill\u00e9 \u00e0 Calcutta ou \u00e0 S\u00e3o Paulo, dispensant mon amour \u00e0 tous en parts \u00e9gales, au lieu de mener une vie de petit-bourgeois en ne pensant qu\u2019\u00e0 nous deux et \u00e0 Sarah. Admettre <i>cela<\/i> ne diminuait en rien mon sentiment pour elle \u2014\u00a0mais \u00e7a rendait d\u2019autant plus absurde tout le chiqu\u00e9 qu\u2019on pouvait faire \u00e0 ce sujet. Que l\u2019on soit amoureux l\u2019un de l\u2019autre \u00e9tait un accident. Ce n\u2019\u00e9tait pas \u00e9crit dans les \u00e9toiles. Ce que le hasard avait cr\u00e9\u00e9, il pouvait le d\u00e9faire \u2014\u00a0sauf si nous choisissions de rendre la chose impossible.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Tu te souviens de ce que tu as dit \u00e0 propos de <i>Verrou<\/i>\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Elle ne r\u00e9pondit pas tout de suite et, l\u2019espace d\u2019un instant, je me contins\u00a0: <i>Ne fais pas l\u2019imb\u00e9cile\u00a0; elle n\u2019a jamais pens\u00e9 \u00e7a s\u00e9rieusement.<\/i><\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Bien s\u00fbr que je m\u2019en souviens.<\/p>\n<p>\u2014 C\u2019est toujours ce que tu veux\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Son visage \u00e9tait dans l\u2019ombre\u00a0; je n\u2019avais aucune id\u00e9e de ce qu\u2019elle pouvait bien penser. Il me vint soudain \u00e0 l\u2019esprit que si j\u2019avais ferm\u00e9 mon clapet, elle n\u2019aurait peut-\u00eatre plus jamais \u00e9voqu\u00e9 le sujet.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Oui.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Pendant un petit moment, je ne pus plus m\u2019exprimer. Une voix dans ma t\u00eate hurlait des choses incompr\u00e9hensibles, parlant d\u2019une camisole de force impos\u00e9e \u00e0 mon \u00e2me, d\u2019une laisse contr\u00f4lant mes organes g\u00e9nitaux, de barbel\u00e9s entourant mon lit de noces. Sur la photo du mariage, le petit sourire que j\u2019arborais ressemblait au rictus d\u2019un cadavre congel\u00e9. Je laissai la r\u00e9action \u00e9motionnelle suivre son cours jusqu\u2019au bout, comme si elle n\u2019avait rien \u00e0 voir avec moi.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Alors, c\u2019est ce que je veux moi aussi. \u00c7a me fait peur, mais si c\u2019est vraiment ce que tu d\u00e9sires\u2026\u00a0\u00bb, dis-je enfin.<\/p>\n<p>Elle rit. \u00ab\u00a0Ne sois pas effray\u00e9\u00a0! Il n\u2019y a pas de quoi avoir peur. Tu sais d\u00e9j\u00e0 <i>exactement<\/i> comment \u00e7a sera.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Je ris aussi. Elle avait raison. Bien s\u00fbr qu\u2019elle avait raison\u00a0! Et de surcro\u00eet, elle \u00e9tait de toute \u00e9vidence plus heureuse qu\u2019elle ne l\u2019avait jamais \u00e9t\u00e9 depuis bien longtemps, et n\u2019\u00e9tait-ce pas l\u00e0 l\u2019objectif\u00a0?<\/p>\n<p>Elle m\u2019embrassa, avec insistance, et je laissai les vieux instincts prendre le dessus \u2014\u00a0ce faisant, je savais que d\u2019une certaine fa\u00e7on nous les avions enfin transcend\u00e9s.<\/p>\n<p>* * *<\/p>\n<p>Le lendemain, j\u2019achetai les implants. Ils co\u00fbtaient moins cher que ce \u00e0 quoi je m\u2019attendais, seulement cinq cents dollars pi\u00e8ce \u2014\u00a0au total, moins de quatre jours de salaire. L\u2019illustration sur l\u2019emballage montrait une personne souriante et sereine, de sexe ind\u00e9termin\u00e9, dont le cr\u00e2ne contenait un coffre incrust\u00e9 de joyaux qui rayonnait comme une Arche d\u2019alliance hollywoodienne, bien visible \u00e0 travers la chair et l\u2019os en raison de son \u00e9clat. Au-dessus, on pouvait lire la promotion qu\u2019en faisait Harrison Oswald\u00a0: \u00ab\u00a0Je n\u2019envisagerais jamais d\u2019utiliser un autre implant que <i>Verrou<\/i>\u00a0! <i>Verrou<\/i>, c\u2019est pour ceux d\u2019entre nous qui ont <i>d\u00e9j\u00e0<\/i> tout ce qu\u2019il faut\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Nous l\u00fbmes le mode d\u2019emploi ensemble. La programmation simple\u00a0: il vous demandait ce que vous vouliez verrouiller, et il suffisait de le lui dire. Il n\u2019y avait aucun risque que l\u2019implant se trompe en interpr\u00e9tant les mots\u00a0: il n\u2019essayait m\u00eame pas de les comprendre. Apr\u00e8s avoir enregistr\u00e9 un sch\u00e9ma verbal \u2014\u00a0tel que la phrase \u00ab\u00a0Mes sentiments pour Lisa\u00a0\u00bb\u00a0&#8212;, il examinait le cerveau de l\u2019utilisateur, d\u00e9terminait quelles voies neurales \u00e9taient activ\u00e9es par ledit sch\u00e9ma, et les marquait en tant que cible pour la pr\u00e9servation. Il n\u2019\u00e9tait en rien n\u00e9cessaire qu\u2019il ait lui-m\u00eame le moindre d\u00e9but de signification pour ces mots\u00a0; tout ce qui comptait, c\u2019\u00e9tait le sens que <i>l\u2019utilisateur<\/i> leur donnait.<\/p>\n<p>J\u2019avais nourri quelques craintes\u00a0: les nanomachines risquaient-elles, pour une raison ou une autre, d\u2019oublier leur programmation et de se d\u00e9cha\u00eener sur le cerveau, infligeant \u00e0 tous les neurones sans exception leurs d\u00e9g\u00e2ts bien sp\u00e9cifiques. Cela nous laisserait pire que morts\u00a0: nous serions pris au pi\u00e8ge dans un pr\u00e9sent \u00e9ternel, incapables d\u2019\u00e9laborer des souvenirs \u00e0 long terme, les syst\u00e8mes neuraux concern\u00e9s ayant perdu leurs capacit\u00e9s \u00e0 changer. La notice d\u2019utilisation me rassura cependant\u00a0: le processus d\u2019alt\u00e9ration d\u2019un seul neurone entra\u00eenait l\u2019autodestruction de la nanomachine correspondante, et l\u2019implant n\u2019en contenait pas suffisamment pour l\u00e9ser le cerveau en entier.<\/p>\n<p>Nous ne nous pr\u00e9cipit\u00e2mes pas. Nous avions tous deux pris des cong\u00e9s et avions emprunt\u00e9 de l\u2019argent pour pouvoir placer Sarah pendant deux semaines au Centre\u00a0; cela ne plaisait pas \u00e0 Lisa \u2014\u00a0elle trouvait d\u00e9j\u00e0 assez difficile d\u2019avoir \u00e0 l\u2019y conduire chaque jour\u00a0\u2014-, mais nous avions convenu qu\u2019il nous fallait du temps pour pouvoir nous consacrer \u00e0 nous-m\u00eames, sans aucune distraction.<\/p>\n<p>Lisa insista sur le fait que nous devions \u00ab\u00a0nous pr\u00e9parer\u00a0\u00bb avant d\u2019utiliser les implants. Je n\u2019\u00e9tais pas certain que cela avait un sens, mais je me laissai faire pour pr\u00e9server une ambiance harmonieuse. La nature pr\u00e9cise de l\u2019\u00e9tat d\u2019esprit dans lequel on se trouvait au moment o\u00f9 nous mettrions les implants en action n\u2019avait certainement aucune importance\u00a0; <i>Verrou<\/i> ne s\u2019occupait que de connexions neurales, et celles-ci se modifiaient \u00e0 un rythme beaucoup plus lent que les \u00e9clairs \u00e9lectrochimiques transitoires de la pens\u00e9e. Au sein des voies existantes, il y avait toujours eu, et il y aurait toujours, de la place pour une large palette d\u2019humeurs ponctuelles. C\u2019\u00e9tait justement tout cette gamme de possibilit\u00e9s (et la probabilit\u00e9 que chacune se manifeste) que nous allions pr\u00e9server avec <i>Verrou<\/i>.<\/p>\n<p>Mais sur une p\u00e9riode de quelques jours, peut-\u00eatre pourrions-nous renforcer les voies les plus d\u00e9sirables en les utilisant de fa\u00e7on r\u00e9p\u00e9t\u00e9e, et faire que les autres s\u2019atrophient, ne serait-ce que partiellement.<\/p>\n<p>Comment peut-on en pratique optimiser son amour, c\u2019\u00e9tait la question. Faut-il rester les yeux plant\u00e9s dans ceux de sa bien-aim\u00e9e en murmurant de douces inepties\u00a0? Doit-on avoir des relations sexuelles afin de se sentir combl\u00e9, ou au contraire s\u2019en abstenir pour aiguiser le d\u00e9sir\u00a0? Faut-il \u00e9couter de la musique romantique\u00a0? Aller voir des films d\u2019amour\u00a0? \u00c9voquer les premiers jours, ou pr\u00e9parer notre avenir infini et merveilleux\u00a0?<\/p>\n<p>En fin de compte, nous d\u00e9cid\u00e2mes de sortir\u00a0; au cin\u00e9ma, au th\u00e9\u00e2tre, \u00e0 des expositions. Apr\u00e8s tout, l\u2019amour c\u2019\u00e9tait surtout faire ensemble les choses qui nous plaisaient, et non pas nous morfondre \u00e0 la maison dans l\u2019espoir de vivre un moment fortuit d\u2019extase transcendantal. Le double luxe de ne pas avoir \u00e0 aller au travail et \u00e0 s\u2019occuper de Sarah me remplissait d\u2019une sorte de plaisir coupable, mais je me serais bien plus diverti si je n\u2019avais pas eu \u00e0 m\u2019inqui\u00e9ter constamment de savoir si j\u2019\u00e9tais effectivement en train de renforcer les synapses sur lesquelles j\u2019\u00e9tais cens\u00e9 agir, au lieu d\u2019\u0153uvrer \u2014\u00a0accidentellement, inconsciemment, ou par pur manque de discipline mentale\u00a0\u2014 \u00e0 consolider des modes de pens\u00e9e n\u00e9gatifs.<\/p>\n<p>Au bout des quinze jours, si Lisa parlait, ou souriait, ou me touchait et que je ressentais autre chose qu\u2019une adoration pure et simple, je m\u2019imposais des acrobaties absurdes pour essayer de corriger ma r\u00e9action. Toute la panique et la claustrophobie que je croyais avoir ma\u00eetris\u00e9es commenc\u00e8rent \u00e0 me revenir. Lisa paraissait nerveuse, elle aussi, mais je n\u2019osais pas proposer qu\u2019on remette l\u2019affaire \u00e0 plus tard. Je ne <i>voulais pas<\/i> repousser l\u2019\u00e9ch\u00e9ance\u00a0; je ne pouvais supporter l\u2019id\u00e9e de passer ainsi une journ\u00e9e de plus, tellement obs\u00e9d\u00e9 par la continuelle surveillance de mes \u00e9motions qu\u2019elles s\u2019en trouvaient en danger constant de se d\u00e9sint\u00e9grer pour ne laisser derri\u00e8re elles qu\u2019une s\u00e9rie de tics mentaux automatis\u00e9s. Il ne restait que deux possibilit\u00e9s\u00a0: soit nous proc\u00e9dions comme pr\u00e9vu, soit nous laissions tout tomber \u2014\u00a0et revenir en arri\u00e8re \u00e9tait impensable. Lisa ne m\u2019aurait plus jamais fait confiance. Je l\u2019aurais perdue. Je n\u2019avais pas le choix.<\/p>\n<p>La veille, je n\u2019arrivai pas \u00e0 dormir mais je fis semblant. Lisa faisait sans doute de m\u00eame. Peu importait\u00a0: une honn\u00eatet\u00e9 parfaite, ce n\u2019\u00e9tait pas vraiment ce que nous cherchions. Il existait des implants capables de fournir \u00e7a \u2014\u00a0ainsi que tous les autres aspects d\u2019un amour de compte de f\u00e9es\u00a0&#8212; mais nous avions d\u00e9cid\u00e9 de nous contenter de la chose v\u00e9ritable.<\/p>\n<p>Allong\u00e9 dans le noir, respirant avec un calme \u00e9tudi\u00e9, je songeais \u00e0 ce qu\u2019avait \u00e9t\u00e9 ma vie apr\u00e8s mon second divorce, avant de rencontrer Lisa. Trois ans de stupeur grise, \u00e0 osciller entre apitoiement et apathie. \u00c0 rester \u00e0 la maison \u00e0 \u00e9couter la radio d\u00e9verser des chansons qui parlaient de danser, de boire, de baiser toute la nuit. Moi, <i>toute la nuit<\/i>, j\u2019avais l\u2019impression de ne rien faire jamais. Sans parler de dormir.<\/p>\n<p>J\u2019\u00e9tais s\u00fbr d\u2019une chose au moins\u00a0: je ne pourrais plus jamais vivre de cette fa\u00e7on. Je n\u2019\u00e9tais plus tout \u00e0 fait certain de tenir \u00e0 Lisa au point de faire ce qu\u2019elle attendait de moi uniquement pour lui faire plaisir, mais cela avait cess\u00e9, je ne sais pourquoi d\u2019\u00eatre le probl\u00e8me. La v\u00e9rit\u00e9 \u00e9tait plus simple\u00a0: <i>moi<\/i>, j\u2019avais besoin de quelqu\u2019un, et <i>elle aussi<\/i>. Ce que nous ressentions l\u2019un pour l\u2019autre n\u2019avait plus d\u2019importance. Je n\u2019\u00e9tais pas en train de faire un quelconque sacrifice\u00a0; ce n\u2019\u00e9tait pas pour lui prouver mon amour. Tout se r\u00e9sumait maintenant \u00e0 une certitude\u00a0: il valait mieux \u00eatre encha\u00een\u00e9 l\u2019un \u00e0 l\u2019autre que rester seul.<\/p>\n<p>\u00c0 mon r\u00e9veil, mon humeur sombre s\u2019\u00e9tait estomp\u00e9e, du moins en partie. La simple vue de Lisa le matin pouvait encore me rendre ivre de joie ou presque, et des restes de l\u2019ancienne affection spontan\u00e9e \u2014\u00a0que j\u2019avais jadis ressentie sans le moindre effort\u00a0\u2014 r\u00e9apparurent pendant un moment. Nous pr\u00eemes notre petit-d\u00e9jeuner en silence. Je souriais tellement que mes joues m\u2019en faisaient mal.<\/p>\n<p>Quand j\u2019allai chercher les implants, mes paumes \u00e9taient tremp\u00e9es de sueur. Je me souviens alors \u00e0 quel point j\u2019avais \u00e9t\u00e9 joyeux et absolument d\u00e9tendu le jour de mon mariage \u2014\u00a0mais le serment n\u2019avait \u00e0 cette occasion \u00e9t\u00e9 fait que de mots\u00a0; cette fois-ci, j\u2019avais plus l\u2019impression d\u2019entrer dans un pacte suicidaire. Cette id\u00e9e \u00e9tait pourtant absurde. Qui allions-nous tuer\u00a0? Nous n\u2019allions pas changer, nous n\u2019allions rien sentir du tout. Nous \u00e9tions en train d\u2019assassiner l\u2019avenir, mais tout le monde le fait, et mille fois par jour.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Ben\u00a0?<\/p>\n<p>\u2014 Quoi\u00a0?<\/p>\n<p>\u2014 Tu es pr\u00eat\u00a0? Tu es <i>s\u00fbr<\/i>\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>J\u2019eus un sourire un peu forc\u00e9. <i>Esp\u00e8ce de salope. Ne me tente pas.<\/i> \u00ab\u00a0Bien s\u00fbr que je suis pr\u00eat. Et toi\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Elle hocha la t\u00eate, puis d\u00e9tourna le regard. Je lui saisis la main par-dessus la table et lui dis avec le plus de douceur possible\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est effectivement ce que tu voulais. Apr\u00e8s, plus de doutes en vue, plus de craintes.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Les implants \u00e9taient de la taille d\u2019un grain de sable. Avec une pince fine, nous les pla\u00e7\u00e2mes chacun dans son programmateur, puis nous \u00e9non\u00e7\u00e2mes les mots \u00e0 partir desquels ils dresseraient la carte de notre amour. Nous les m\u00eemes ensuite dans les applicateurs, pr\u00eats \u00e0 \u00eatre introduits dans une narine. \u00c0 partir de l\u00e0, ils s\u2019enfonceraient droit dans notre cerveau et disperseraient des robots de la taille d\u2019un virus qui produiraient en nous certains d\u00e9g\u00e2ts plus subtils que tout ce que nous avions pu subir auparavant.<\/p>\n<p>Je fis une pause pour tenter de me ressaisir, pour essayer de repousser toutes mes appr\u00e9hensions. Quel int\u00e9r\u00eat y aurait-il \u00e0 reculer maintenant\u00a0? Que pourrais-je y gagner\u00a0? J\u2019avais d\u00e9j\u00e0 d\u00e9limit\u00e9 tr\u00e8s pr\u00e9cis\u00e9ment mon amour, je l\u2019avais d\u00e9pouill\u00e9 de tout contexte, je l\u2019avais d\u00e9finitivement d\u00e9personnalis\u00e9. En quoi les nanomachines pourraient-elles faire pire\u00a0?<\/p>\n<p>Tandis que Lisa levait son applicateur, je me vis bondissant sur mes pieds, tendant le bras, lui faisant tomber la chose des mains. Je n\u2019en fis rien, cependant. Je me h\u00e2tai au contraire de l\u2019imiter, de peur de flancher \u00e0 la derni\u00e8re minute si j\u2019h\u00e9sitais.<\/p>\n<p>Il y eut quelques secondes de tension, puis elle se mit \u00e0 sangloter de soulagement et je fis de m\u00eame. Le souffle coup\u00e9, nous tomb\u00e2mes tout tremblants dans les bras l\u2019un de l\u2019autre, le visage noy\u00e9 de larmes. Quoi que nous ayons fait, la d\u00e9cision avait \u00e9t\u00e9 prise et c\u2019\u00e9tait fini. Pour l\u2019instant, c\u2019\u00e9tait plus que suffisant.<\/p>\n<p>Un peu plus tard, je la portai jusqu\u2019\u00e0 notre chambre. Nous \u00e9tions trop \u00e9puis\u00e9s pour faire l\u2019amour. Nous dorm\u00eemes vingt heures d\u2019affil\u00e9e et nous r\u00e9veill\u00e2mes juste \u00e0 temps pour aller chercher Sarah et la ramener \u00e0 la maison.<\/p>\n<p>*\u00a0*\u00a0*<\/p>\n<p>Tout ce qui pr\u00e9c\u00e8de remonte \u00e0 quinze ans, mais au risque d\u2019\u00e9noncer l\u2019\u00e9vidence m\u00eame, je dirais que bien peu de choses ont chang\u00e9 depuis.<\/p>\n<p>Bien s\u00fbr, j\u2019aime toujours Lisa. Il m\u2019arrive encore de m\u2019oublier, de temps en temps, et de le lui dire. Elle accueille \u00e0 chaque fois mes d\u00e9clarations avec autant de scepticisme.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Combien de temps crois-tu que \u00e7a va durer\u00a0?\u00a0\u00bb me demande-t-elle.<\/p>\n<p>Il n\u2019y a toujours aucune bonne r\u00e9ponse. Elle conna\u00eet la v\u00e9rit\u00e9 tout aussi bien que moi, mais invariable, celle-ci est impuissante \u00e0 att\u00e9nuer ses angoisses.<\/p>\n<p>Sarah a vingt-quatre ans maintenant. Son adolescence a \u00e9t\u00e9 un enfer\u00a0; elle \u00e9tait presque intenable mais ces derniers temps elle est devenue une v\u00e9ritable source de joie pour nous. Bien que les m\u00e9decins aient affirm\u00e9 qu\u2019elle aurait un \u00e2ge mental de dix-huit mois toute sa vie, il n\u2019y a pas le moindre doute dans mon esprit\u00a0: elle a bel et bien fait des progr\u00e8s. Un b\u00e9b\u00e9 peut-il se montrer attentionn\u00e9, compatissant, g\u00e9n\u00e9reux\u00a0? Sarah, elle, le peut. Elle parle toujours \u00e0 peine, mais on a l\u2019impression qu\u2019elle trouve chaque jour de nouvelles fa\u00e7ons d\u2019exprimer son amour pour nous. Peut-\u00eatre n\u2019a-telle pas \u00ab\u00a0grandi sous nos yeux\u00a0\u00bb comme l\u2019aurait fait un enfant ordinaire, mais je me rends compte maintenant que d\u2019une mani\u00e8re qui lui est propre, elle n\u2019a jamais cess\u00e9 d\u2019aller de l\u2019avant.<\/p>\n<p>Quant \u00e0 <i>Verrou<\/i>, j\u2019essaie de ne pas y penser trop souvent. Lisa et moi sommes bien toujours amoureux l\u2019un de l\u2019autre\u00a0; nous sommes toujours ensemble. Aucun des mariages de nos amis n\u2019a dur\u00e9 aussi longtemps. C\u2019est \u00e0 l\u2019\u00e9vidence un signe tangible de succ\u00e8s\u00a0; assur\u00e9ment, \u00e7a prouve\u2026 quelque chose.<\/p>\n<p>Certains matins, pourtant, quand je reste debout pr\u00e8s du lit, simplement \u00e0 regarder Lisa dormir, je ressens sans le moindre doute \u2014\u00a0on pourrait m\u00eame dire <i>litt\u00e9ralement<\/i>\u00a0\u2014 le m\u00eame sentiment de tendresse (ni plus, ni moins) que j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 \u00e9prouv\u00e9 des milliers de fois auparavant dans des circonstances similaires au cours des quinze derni\u00e8res ann\u00e9es, et que je <i>sais<\/i> devoir ressentir de la m\u00eame mani\u00e8re encore des milliers de fois jusqu\u2019\u00e0 ma mort. Et je suis partag\u00e9 entre la sensation que le temps s\u2019est arr\u00eat\u00e9 et l\u2019impression contraire que je suis l\u00e0, debout, \u00e0 observer, depuis peut-\u00eatre une \u00e9ternit\u00e9.<\/p>\n<p>Et je pense \u2014\u00a0sans aucune amertume, mais insensibilis\u00e9 par une impression de perte que je n\u2019arrive pas vraiment \u00e0 d\u00e9finir, que je ne peux tout \u00e0 fait saisir\u00a0\u2014 que nous ne sommes peut-\u00eatre pas sur la cr\u00eate de la vague, mais qu\u2019il y a au moins une certitude\u00a0: \u00e7a ne peut pas aller mieux. C\u2019est <i>v\u00e9ritablement impossible<\/i> que \u00e7a aille jamais mieux.<\/p>\n<hr class=\"spip\" \/>\n<h3 class=\"spip\">Die P\u00e4rchenl\u00fcge<\/h3>\n<p><i>Le mensonge des couples<\/i><br \/>\n<i>1991, \u00e9crit et interpr\u00e9t\u00e9 par<\/i><br \/>\n<i>Die Lassie Singers<\/i><\/p>\n<blockquote class=\"spip\"><p>Das Leben ist schon hart genug<br \/>\nAlleinstehende haben\u2019s doppelt schwer<br \/>\nP\u00e4rchen sind wie Parasiten<br \/>\nP\u00e4rchen werden immer mehr<br \/>\nSie k\u00fcssen wo sie gehn\u2019 und stehn\u2019<br \/>\nund schaun sich niemals um<br \/>\nP\u00e4rchen bitte drau\u00dfen bleiben<br \/>\nuns wird\u2019s jetzt zu dumm<br \/>\nP\u00e4rchen stinken, P\u00e4rchen l\u00fcgen<br \/>\nP\u00e4rchen winken und fahr\u2019n nach R\u00fcgen<br \/>\nCocktails trinken, Kartoffelchips essen<br \/>\nH\u00e4ndchen halten und die Freunde vergessen<\/p><\/blockquote>\n<p>La vie est d\u00e9j\u00e0 assez dure comme \u00e7a<br \/>\nPour les c\u00e9libataires c\u2019est pire<br \/>\nLes couples, c\u2019est comme des parasites<br \/>\nLes couples se multiplient \u00e0 toute vitesse<br \/>\nIlles s\u2019embrassent o\u00f9 qu\u2019illes soient<br \/>\nEt ne regardent jamais autour d\u2019elleux<br \/>\nLes couples, restez dehors s\u2019il vous pla\u00eet<br \/>\nNous, on en a marre<br \/>\nLes couples, \u00e7a pue\u00a0! les couples, c\u2019est un mensonge\u00a0!<br \/>\nLes couples font coucou et partent en vacances<br \/>\nBoire des cocktails, manger des chips<br \/>\nSe tenir par la main et oublier les ami\u00b7e\u00b7s<\/p>\n<blockquote class=\"spip\"><p>P\u00e4rchen verpisst euch, keiner vermisst euch<br \/>\nP\u00e4rchen verpisst euch, keiner vermisst euch<\/p><\/blockquote>\n<p>Les couples, cassez-vous, personne ne va vous pleurer\u00a0!<br \/>\nLes couples, cassez-vous, personne ne va vous pleurer\u00a0!<\/p>\n<blockquote class=\"spip\"><p>Wenn du abends voller Hoffnung in die ganzen Kneipen gehst<br \/>\nWenn du morgens mit der neuen Bravo an der Haltestelle stehst,<br \/>\nDie P\u00e4rchenl\u00fcge ist \u00fcberall, ihr Anblick ist nicht sch\u00f6n, sch\u00f6n<br \/>\nIn jedem Winkel von deiner Stadt kannst du sie seh\u2019n, kannst du sie seh\u2019n<\/p><\/blockquote>\n<p>Le soir, quand tu vas plein d\u2019espoir dans tous les bars<br \/>\nLe matin, quand tu attends le bus en lisant le dernier num\u00e9ro de ton magazine pr\u00e9f\u00e9r\u00e9<br \/>\nLe mensonge des couples est partout, ce n\u2019est pas beau \u00e0 voir, pas beau<br \/>\nTu peux les voir dans le dernier recoin de ta ville, tu peux les voir<\/p>\n<blockquote class=\"spip\"><p>P\u00e4rchen verpisst euch, keiner vermisst euch<br \/>\nP\u00e4rchen verpisst euch, keiner vermisst euch<\/p><\/blockquote>\n<p>Les couples, cassez-vous, personne ne va vous pleurer\u00a0!<br \/>\nLes couples, cassez-vous, personne ne va vous pleurer\u00a0!<\/p>\n<blockquote class=\"spip\"><p>Ihr denkt ihr seit im M\u00e4rchen<br \/>\nund seit nur bl\u00f6de P\u00e4rchen<br \/>\nlos st\u00fcrzt euch ins Verderben<br \/>\ndenn P\u00e4rchen m\u00fcssen sterben<br \/>\nAlle P\u00e4rchen m\u00fcssen sterben<\/p><\/blockquote>\n<p>Vous vous croyez dans un conte<br \/>\nMais vous n\u2019\u00eates que des couples stupides<br \/>\nAllez-y, allez \u00e0 votre perte<br \/>\nCar les couples doivent mourir<br \/>\nTous les couples doivent mourir<\/p>\n<hr class=\"spip\" \/>\n<h3 class=\"spip\">The Size of Our Love<\/h3>\n<p><i>1999, \u00e9crit et intepr\u00e9t\u00e9 par Sleater-Kinney<\/i><\/p>\n<blockquote class=\"spip\"><p>Our love is the size of these tumors inside us<br \/>\nOur love is the size of this hospital room,<br \/>\nYou\u2019re my hospital groom<\/p><\/blockquote>\n<p>Notre amour est de la taille de ces tumeurs en nous,<br \/>\nNotre amour est de la taille de cette chambre d\u2019h\u00f4pital,<br \/>\nTu es mon fianc\u00e9 d\u2019h\u00f4pital<\/p>\n<blockquote class=\"spip\"><p>Put the ring on my finger, so tight it turns blue<br \/>\nA constant reminder I\u2019ll die in this room<br \/>\nIf you die in this room<\/p><\/blockquote>\n<p>Passe l\u2019anneau \u00e0 mon doigt, si \u00e9troit qu\u2019il en devient bleu<br \/>\nUn souvenir toujours pr\u00e9sent que je mourrai dans cette chambre<br \/>\nSi tu meurs dans cette chambre<\/p>\n<blockquote class=\"spip\"><p>Sit like a watchdog and patiently wait<br \/>\nListen for footsteps down the hallways<br \/>\nVisit beds like they\u2019re graves<\/p><\/blockquote>\n<p>Assieds-toi comme un chien de garde et attends patiemment<br \/>\n\u00c9coute les bruits de pas dans les couloirs<br \/>\nVisite les lits comme des tombes<\/p>\n<blockquote class=\"spip\"><p>Days go by so slowly<br \/>\nNights go by so slowly<br \/>\nIn a hospital room<br \/>\nIn a box built for two<\/p><\/blockquote>\n<p>Les jours s\u2019\u00e9coulent si doucement<br \/>\nLes nuits s\u2019\u00e9coulent si doucement<br \/>\nDans une chambre d\u2019h\u00f4pital<br \/>\nDans une bo\u00eete faite pour deux<\/p>\n<blockquote class=\"spip\"><p>I fight for air, fight for my own air<br \/>\nForget all the things I can do alone<br \/>\nI fight for a heart. I fight for a strong heart<br \/>\nI fight to never know this sickness you know<br \/>\nBut I know its my own, I gave it a home<\/p><\/blockquote>\n<p>Je me bats pour de l\u2019air, me bats pour mon propre air<br \/>\nOublie toutes les choses que je peux faire seule<br \/>\nJe me bats pour un c\u0153ur. Je me bats pour un c\u0153ur fort<br \/>\nJe me bats pour ne jamais conna\u00eetre cette maladie, tu sais<br \/>\nMais je sais que c\u2019est la mienne, je lui ai offert un toit<\/p>\n<blockquote class=\"spip\"><p>Our love is the size of these tumors inside us<br \/>\nOur love is the size of this hole in the ground<br \/>\nWhere my heart\u2019s buried now.<\/p><\/blockquote>\n<p>Notre amour est de la taille de ces tumeurs en nous<br \/>\nNotre amour est de la taille de ce trou dans le sol<br \/>\nO\u00f9 mon c\u0153ur est maintenant enterr\u00e9<\/p>\n<hr class=\"spip\" \/>\n<h3 class=\"spip\">Sauver ce qui peut l\u2019\u00eatre<\/h3>\n<p><i>2010, nouvelle de Prune Mat\u00e9o<\/i><\/p>\n<p><strong>Vous consid\u00e9rez-vous comme quelqu\u2019un d\u2019unique\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Utilisez-vous fr\u00e9quemment les termes \u00ab\u00a0toujours\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0jamais\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0impossible\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0rien\u00a0\u00bb\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Ressentez-vous parfois une confusion entre des sentiments contradictoires\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Tenez-vous vos opinions pour constantes dans le temps\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Avez-vous du mal \u00e0 manipuler des grands nombres\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Selon vous, l\u2019image que l\u2019on donne de soi est-elle n\u00e9cessairement proche de celle que l\u2019on a de soi-m\u00eame\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Consid\u00e9rez-vous la vie comme une suite de moments sans coh\u00e9rence\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>Il faut d\u00e9placer un curseur sur une ligne imaginaire allant d\u2019<i>infiniment oui<\/i> \u00e0 <i>infiniment non<\/i>. Mais je ne peux pas voir ma main, cach\u00e9e par le bloc plastique du capteur. Je vois le r\u00e9sultat de mon geste \u00e0 l\u2019\u00e9cran et j\u2019ai l\u2019impression que \u00e7a ne correspond pas. \u00c0 chaque l\u00e9g\u00e8re h\u00e9sitation, le curseur fait un bond. Le mouvement doit \u00eatre amplifi\u00e9\u2026<\/p>\n<p><strong>Consid\u00e9rez-vous la vie comme une suite de moments sans coh\u00e9rence\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>Le sens des mots commence \u00e0 m\u2019\u00e9chapper et tout ici m\u2019oppresse, jusqu\u2019aux couleurs pastel des cloisons. Je n\u2019aurais pas d\u00fb venir. Je tape Abandon sur le petit clavier et me dirige vers les imposantes portes de stucco translucides.<\/p>\n<p>Une h\u00f4tesse m\u2019interpelle\u00a0: \u00ab\u00a0Lucy Pierce\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Je suis tent\u00e9e de partir sans me retourner.<\/p>\n<p>Je me retourne.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Votre cabine est pr\u00eate.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Elle sent ma r\u00e9ticence et ajoute, affable\u00a0: \u00ab\u00a0Il ne s\u2019agit que d\u2019une \u00e9tape pr\u00e9liminaire, rien ne vous oblige \u00e0 poursuivre ensuite.<\/p>\n<p>\u2014 Je pr\u00e9f\u00e8re r\u00e9fl\u00e9chir encore.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Au lieu de rentrer directement, j\u2019arr\u00eate le v\u00e9hicule \u00e0 une borne pr\u00e8s du lac Sud. J\u2019ai envie de marcher. \u00c0 la maison, Stephen m\u2019attend s\u00fbrement, j\u2019aimerais \u00e9viter la conversation qu\u2019on aura forc\u00e9ment \u00e0 mon retour. Je me contenterai de la retarder.<\/p>\n<p>Je longe les b\u00e2timents d\u00e9serts des anciennes Consignes jusqu\u2019au chenal. L\u2019air est doux et charg\u00e9 d\u2019odeurs de vase et d\u2019herbe mouill\u00e9e, le jour d\u00e9cline \u00e0 toute vitesse. Vesma, la deuxi\u00e8me lune, appara\u00eet au sud et d\u00e9crit une orbe lente au-dessus des eaux sombres du canal. On dirait un \u0153il qui se d\u00e9place tr\u00e8s lentement dans le ciel. Je ralentis le pas. C\u2019est la premi\u00e8re fois depuis plusieurs dials que je respire un peu.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>La double nuit est d\u00e9j\u00e0 amorc\u00e9e quand je franchis le portique de la maison. Stephen a allum\u00e9 le petit lampadaire de l\u2019entr\u00e9e. Le vigilo clignote avant de m\u2019identifier, \u00e9met son petit <i>uuumv-uuumv<\/i> \u00e0 peine audible. J\u2019aime bien ce microsuspense, les quelques secondes pendant lesquelles on se demande s\u2019il ne va pas faire une erreur et vous consid\u00e9rer comme \u00e9tranger.<\/p>\n<p>Stephen m\u2019accueille avec tact, m\u2019aide \u00e0 retirer le masque et va le mettre \u00e0 charger sans un mot. Je le connais assez pour savoir qu\u2019il se retient de me demander o\u00f9 j\u2019\u00e9tais. Il s\u2019affaire autour du synth\u00e9tiseur, programme le repas. Il fait des efforts.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Tu n\u2019as pas faim\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Non, je n\u2019ai pas faim, j\u2019attends les premi\u00e8re salves. Pourtant, je viens docilement m\u2019asseoir \u00e0 table.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0\u00c0 quoi tu penses\u00a0? demande-t-il.<\/p>\n<p>\u2014 Je dois forc\u00e9ment penser \u00e0 quelque chose\u00a0?<\/p>\n<p>\u2014 Fatalement.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Il sourit mais il est tendu. Sans me quitter des yeux, il retire le film de protection, d\u00e9solidarise les deux portions et les dispose devant nous. C\u2019est un wishy aux indirelles.<\/p>\n<p>Il mange quelques bouch\u00e9s puis s\u2019essuie les l\u00e8vres avec s\u00e9rieux et prend ma main.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Alors\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Je ne dis rien.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0C\u2019est bon, tu es compatible\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>D\u2019un geste las, je repousse mon plat, intact, sur la partie incurv\u00e9e de la table.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Je n\u2019ai pas pass\u00e9 le scan.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Il fronce les sourcils\u00a0: \u00ab\u00a0Tu veux que je reprenne un rendez-vous\u00a0? Je t\u2019accompagne si tu veux.<\/p>\n<p>\u2014 C\u2019est pas la peine.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Je me l\u00e8ve et me poste devant le vitrage mural, dos \u00e0 lui. Je suis fatigu\u00e9e.<\/p>\n<p>Il me suit\u00a0: \u00ab\u00a0Qu\u2019est-ce que \u00e7a veut dire, pas la peine\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Je fixe le jardin clos, noy\u00e9 sous la brume de double nuit. \u00c7a fait comme une vapeur brune qui s\u2019\u00e9chappe du sol au ralenti.<\/p>\n<p>Stephen soupire bruyamment\u00a0: \u00ab\u00a0Lucy, on se conna\u00eet depuis cinq cycles, je te respecte et je t\u2019aime. Qu\u2019est-ce qu\u2019il te faut de plus\u00a0?<\/p>\n<p>\u2014 Rien\u2026 Je pense juste que ce n\u2019est pas une \u00e9tape obligatoire.<\/p>\n<p>\u2014 C\u2019est s\u00fbr, dit-il, amer. Ce n\u2019est pas <i>obligatoire<\/i>.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Il fait quelques pas, ses longs bras maigres curieusement ballants, puis retourne \u00e0 la table et regarde les restes du repas comme autant d\u2019illusions perdues. Tout \u00e7a semble le d\u00e9passer, \u00eatre compl\u00e8tement absurde. Au loin, on entend la rumeur assourdie des fus\u00e9es du cap Vierge. Il secoue la t\u00eate, r\u00e9p\u00e8te sans r\u00e9elle conviction\u00a0: \u00ab\u00a0On se conna\u00eet depuis cinq cycles, bient\u00f4t six\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Sa voix flanche. Je le regarde, ses yeux sont noirs et cern\u00e9s, son front terriblement lisse. Je ne regarde jamais vraiment son visage, en fait.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Ce ne sont pas mes sentiments qui sont en cause, Stephen.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00c0 peine ai-je prononc\u00e9 ces mots que je sens que ce n\u2019est pas totalement vrai. Toute cette histoire d\u2019image m\u00e9morielle me p\u00e8se tant que je ne sais plus trop o\u00f9 j\u2019en suis.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Tu as quelque chose \u00e0 cacher\u00a0?\u00a0\u00bb me demande-t-il.<\/p>\n<p>Je repense au test du centre Fidalis. <i>L\u2019image que l\u2019on donne de soi est-elle n\u00e9cessairement proche de celle qu\u2019on a de soi-m\u00eame\u00a0?<\/i><\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Non.<\/p>\n<p>\u2014 Alors o\u00f9 est le probl\u00e8me\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Sans attendre de r\u00e9ponse, il s\u2019enflamme\u00a0: \u00ab\u00a0Je suis ton concubin, je veux te conna\u00eetre, je veux que tu me connaisses, que tu saches qui je suis, pas en surface mais v\u00e9ritablement\u2026<\/p>\n<p>\u2014 Je ne veux pas tout savoir, Stephen, Pas comme \u00e7a.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Je n\u2019arrive plus \u00e0 faire le tri dans mes pens\u00e9es. Sans doute vaudrait-il mieux me taire, ne pas alimenter cette conversation que, d\u2019une certaine mani\u00e8re, il tient d\u00e9j\u00e0 tout seul. Souvent, il me donne l\u2019impression de se justifier tout haut sans r\u00e9ellement s\u2019adresser \u00e0 moi. Pour la premi\u00e8re fois, je mets un mot sur ce trait de sa personnalit\u00e9\u00a0: c\u2019est une sorte de syndrome du bon \u00e9l\u00e8ve, qui anticipe l\u2019arbitrage du professeur, s\u2019y fie plus qu\u2019\u00e0 son propre jugement. Pour lui il serait apaisant de penser qu\u2019il existe une autorit\u00e9, une instance supr\u00eame \u00e0 laquelle se r\u00e9f\u00e9rer en cas de litige.<\/p>\n<p>Il peut \u00eatre tranquille. Si quelqu\u2019un, au-dessus de nous, observait la sc\u00e8ne, il le jugerait l\u00e9gitime et de bonne foi.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Ensuite, la soir\u00e9e s\u2019est \u00e9coul\u00e9e au ralenti, j\u2019ai fait plus ou moins semblant de visionner une vid\u00e9oz pour avoir la paix et suis rapidement mont\u00e9e me coucher. Maintenant, je regarde le plafond pyramidal sans trouver le sommeil.<\/p>\n<p>Je n\u2019en peux plus de ces conversations. Je ne comprends pas pourquoi Stephen tient tellement \u00e0 cette op\u00e9ration. C\u2019est peut-\u00eatre l\u2019histoire avec sa pr\u00e9c\u00e9dente concubine qui refait surface\u2026 il a tr\u00e8s mal v\u00e9cu leur s\u00e9paration. Mais apr\u00e8s tout je n\u2019y suis pour rien. Et s\u2019il avait eu le temps, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, de faire l\u2019op\u00e9ration, o\u00f9 en serait-il aujourd\u2019hui\u00a0? Que ferait-il de son image m\u00e9morielle\u00a0? J\u2019ignore quelle est la l\u00e9gislation en cas de s\u00e9paration des concubins\u2026<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Au matin, je me r\u00e9veille avec un souvenir t\u00e9nu du r\u00eave de la nuit. Il y avait Stephen. Il voulait quelque chose\u2026 ou bien je lui aurais pris quelque chose. Le vent soufflait, mais ce n\u2019\u00e9tait pas du vent, c\u2019\u00e9tait un appel d\u2019air, une aspiration telle que j\u2019en perdais presque l\u2019\u00e9quilibre\u2026 Je ne me rappelle d\u00e9j\u00e0 plus.<\/p>\n<p>Si, un trou se creusait. C\u2019\u00e9tait un trou \u00e0 l\u2019<i>int\u00e9rieur<\/i> de Stephen. Dans son ventre.<\/p>\n<p>Je me retourne dans le lit. Qu\u2019est-ce qui m\u2019arrive, est-ce que je suis en train de d\u00e9railler\u00a0?<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Je passe un long moment \u00e0 l\u2019hydrosoin. Je laisse les jets vitamin\u00e9s me gifler le dos, la nuque, an\u00e9antir toute tension, puis la cabine m\u2019envelopper de son souffle chaud. Sensation de bien-\u00eatre imm\u00e9diate, de s\u00e9curit\u00e9. Je descends ensuite programmer un d\u00e9jeuner. Je me sens molle apais\u00e9e.<\/p>\n<p>Sur l\u2019\u00e9cran du Terminal, un message de Stephen\u00a0:<\/p>\n<p><i>Je m\u2019excuse pour hier. Je sais que tu es fatigu\u00e9e en ce moment.<\/i><\/p>\n<p><i>Je ne veux pas te brusquer, mais ils ne garderont mon empreinte que trois dials.<\/i><\/p>\n<p><i>Au-del\u00e0, tout sera \u00e0 refaire.<\/i><\/p>\n<p><i>Passe au moins un entretien avec un conseiller, on y verra tous les deux plus clair.<\/i><\/p>\n<p>Ouais.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Les jours qui suivent, Stephen a des gestes de tendresse qui me laissent incr\u00e9dule. Je ne sais pas ce que je ressens au juste, une sorte de lassitude, je suppose, la fin d\u2019un cycle approche.<\/p>\n<p>Ensuite, je sais qu\u2019on a pris quelques jours libres, pour <i>prendre du recul<\/i>. Il a install\u00e9 deux banquettes dans le patio pour profiter de la douceur des apr\u00e8s-midi de fin de cycle. Les aalions en fleur nous enrobaient de leur parfum suave, le ciel \u00e9tait travers\u00e9 de nuages d\u2019altitude. C\u2019est tr\u00e8s clair dans ma t\u00eate.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Et puis, brutalement, on est en d\u00e9but de cycle. Je ne comprends pas ce qui s\u2019est pass\u00e9. Par la vitre du v\u00e9hicule, je regarde d\u00e9filer le paysage comme s\u2019il pouvait m\u2019aider \u00e0 r\u00e9unir tout ce qui, dans ma t\u00eate, se disperse. Entre les arbres, je vois le soleil couchant qui appara\u00eet par intermittence. Petit \u00e0 petit, je reconnais la route, on est sur le couloir p\u00e9riph\u00e9rique bord\u00e9 d\u2019arbres de Myrtis, on roule vers la maison.<\/p>\n<p>Je me vois descendre de voiture, me mettre au lit. C\u2019est comme si tout se passait en simultan\u00e9, je suis dans la voiture et d\u00e9j\u00e0 au lit, dans la chambre de Stephen. Il m\u2019explique quelque chose \u00e0 propos d\u2019affaires qu\u2019il faut prendre, ou qu\u2019il a ramen\u00e9es, j\u2019ai du mal \u00e0 saisir ce dont il parle. Il sort d\u2019un sac une de mes tuniques. Je n\u2019arrive pas \u00e0 articuler ma pens\u00e9e, alors je le regarde b\u00eatement sortir un \u00e0 un mes v\u00eatements et les placer dans l\u2019auto-clean.<\/p>\n<p>Tout le monde dit que c\u2019est normal, que \u00e7a fait partie du <i>processus<\/i>. J\u2019ai subi une op\u00e9ration, semble-t-il. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 op\u00e9r\u00e9e.<\/p>\n<p>Pourtant j\u2019\u00e9tais contre. Je ne sais plus vraiment pourquoi, mais j\u2019\u00e9tais contre. Je revois Stephen dire\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019attendrai que tu sois pr\u00eate.\u00a0\u00bb Ou bien c\u2019\u00e9tait \u00e0 propos d\u2019autre chose\u2026 Les souvenirs que je garde des derniers jours sont incomplets, flous. Je vois encore ce ciel \u00e0 la fois violent et \u00e9trangement calme avec une pr\u00e9cision effrayante. Quand \u00e9tait-ce\u00a0?<\/p>\n<p>Les images me reviennent sans hi\u00e9rarchie. Stephen dans sa chambre, en contre-jour. Il s\u2019est pass\u00e9 quelque chose, il est boulevers\u00e9.<\/p>\n<p>Un entretien avec le conseiller\u00a0: \u00ab\u00a0La fonction de rappel est optimis\u00e9e, affirme-t-il. Le m\u00e9moriel est fiable il est stock\u00e9, class\u00e9, accessible, transmissible. Les souvenirs sont stables, ils ne sont plus alt\u00e9r\u00e9s par le temps, ne se modifient plus.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Il joint les deux mains pour appuyer son propos, les applique \u00e0 plat sur la table. Tous ses gestes ont quelque chose de rassurant, de solide. Mais pourquoi le temps alt\u00e8re-t-il les souvenirs\u00a0? Pourquoi la m\u00e9moire humaine est-elle s\u00e9lective\u00a0? L\u2019oubli doit avoir une fonction\u2026 Consolider certains souvenirs, en effacer d\u2019autres permet \u00e0 chacun de conserver du pass\u00e9 une id\u00e9e diff\u00e9rente. \u00c7a construit notre identit\u00e9 individuelle\u2026<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Il est encore t\u00f4t, toute la chambre est plong\u00e9e dans la lumi\u00e8re verte de Vesma, Stephen est couch\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi. Je ne sais pas si il dort, je vois son profil ourl\u00e9 de vert. Il a consult\u00e9 ma m\u00e9moire aujourd\u2019hui\u2026 Tout cela est tellement \u00e9trange.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le lendemain, on va visiter la chapelle Fidalis. En surface, c\u2019est un b\u00e2timent quelconque entour\u00e9 de si\u00e8ges sociaux de banques et de soci\u00e9t\u00e9s d\u2019assurance civile. Ascenseur jusqu\u2019au sixi\u00e8me sous-sol. Les portes s\u2019ouvrent sur une grande salle vo\u00fbt\u00e9e. Le sol, d\u2019un bleu sombre, presque noir, contraste avec les colonnes orange vif. C\u2019est ici que seront d\u00e9sormais archiv\u00e9es nos images, \u00e0 l\u2019abri de tout risque de d\u00e9t\u00e9rioration. L\u2019alignement des centaines de niches murales, \u00e0 perte de vue, donne le vertige. Tous ces espoirs regroup\u00e9s ici, sous terre\u2026<\/p>\n<p>On suit le trac\u00e9 lumineux qui nous guide jusqu\u2019\u00e0 notre emplacement. C\u2019est un petit autel semblable \u00e0 tous les autres surmont\u00e9 d\u2019une esp\u00e8ce de marquise en mati\u00e8re composite. Un peu plus loin dans la m\u00eame rang\u00e9e, un groupe se tient devant un autel identique et parle \u00e0 voix basse. Malgr\u00e9 moi, je me suis \u00e9mue. Je jette un regard \u00e0 Stephen, droit comme une sentinelle. C\u2019est un \u00e9tranger total.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Alors qu\u2019on \u00e9merge \u00e0 la surface dans le jour blafard, il me prend par le bras\u00a0: \u00ab\u00a0Lucy\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Sa voix, \u00e0 travers le masque, a cette teinte m\u00e9tallique. \u00ab\u00a0Je\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Il ne termine pas sa phrase. Ses joues rosissent, il tend vers moi ses bras anguleux et \u00e0 cet instant ils ressemblent \u00e0 des tentacules. Il prend mon cou dans sa paume, m\u2019attire contre lui.<\/p>\n<p>Dans ma t\u00eate, les questions se bousculent. J\u2019ai peur, j\u2019ai froid, j\u2019ai l\u2019impression de ne plus m\u2019appartenir, mais je me laisse faire. Il se met \u00e0 me bercer doucement, le temps s\u2019arr\u00eate quelques instants. Mais je l\u2019entends murmurer dans ma nuque\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019ai consult\u00e9 ta nuit, j\u2019ai vu que tu avais des doutes\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Un frisson me parcourt l\u2019\u00e9chine, je me d\u00e9gage de son \u00e9treinte et le regarde. Lui aussi me regarde, inquisiteur. Je me sens transparente sous ses yeux, il pourra savoir exactement ce que j\u2019ai ressenti \u00e0 cet instant.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>J\u2019ai h\u00e9sit\u00e9 tout la soir\u00e9e. Finalement, au d\u00e9but de la deuxi\u00e8me nuit je n\u2019y tiens plus et descends allumer le terminal. Il faut que j\u2019en aie le c\u0153ur net. J\u2019ouvre le r\u00e9pertoire Fidalis, le menu des options s\u2019affiche.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>GESTION DU M\u00c9MORIEL<\/strong><br \/>\n<strong>Archivage des donn\u00e9es<\/strong><br \/>\n<strong>Insertion d\u2019index m\u00e9moriels programmables<\/strong><br \/>\n<strong>Valorisation des souvenirs<\/strong><br \/>\n<strong>Cr\u00e9ation d\u2019une banque de souvenirs<\/strong><\/p>\n<p><strong>MISES \u00c0 JOUR<\/strong><br \/>\n<strong>Mise \u00e0 jour de l\u2019image m\u00e9morielle<\/strong><br \/>\n<strong>Sauvegarde externe automatique<\/strong><br \/>\n<strong>Correction automatique des variables<\/strong><\/p>\n<p><strong>CONSULTATION DU M\u00c9MORIEL<\/strong><br \/>\n<strong>Recherche type<\/strong><br \/>\n<strong>Consultation des courbes d\u2019\u00e9volution<\/strong><br \/>\n<strong>Consultation acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e en narration standard<\/strong><br \/>\n<strong>Consultation al\u00e9atoire<\/strong><\/p>\n<p>Consultation al\u00e9atoire, parfait. J\u2019ai le souffle un peu court tout \u00e0 coup. J\u2019enclenche l\u2019inhibiteur et, avant de changer d\u2019avis, lance la consultation. Une sensation \u00e9trange s\u2019empare de moi, p\u00e9n\u00e8tre ma peau, mes muscles. Ma perception change, tout est diff\u00e9rent, nouveau. M\u00eame la maison est transfigur\u00e9e, elle a l\u2019air plus petite et d\u00e9sordonn\u00e9e, plus chaleureuse aussi. C\u2019est une vision incroyablement intime, les objets, l\u2019espace, portent l\u2019empreinte d\u2019habitudes inconnues. Et je remarque que les issues (la porte, les vitrages) ont l\u2019air trop petites, ou moins <i>praticables<\/i>.<\/p>\n<p>C\u2019est alors que je vois cette femme\u00a0\u2014 moi, vue \u00e0 travers ses yeux. Transform\u00e9e, s\u00e9v\u00e8re, l\u2019air \u00e0 la fois ferm\u00e9 et \u00e9trangement soumis. Mes yeux, maquill\u00e9s de vert p\u00e2le, sont fuyants. Je retire le c\u00e2ble et reviens au r\u00e9el, j\u2019ai le c\u0153ur qui bat \u00e0 tout rompre.<\/p>\n<p>L\u2019inhibiteur cesse de fonctionner. Je r\u00e9int\u00e8gre progressivement mes sensations. Pendant plusieurs minutes, je per\u00e7ois tout avec une acuit\u00e9 aigu\u00eb, mes pieds nus sur le rev\u00eatement synth\u00e9tique du sol, la lumi\u00e8re oblique qui tombe sur mon \u00e9paule\u2026 C\u2019est comme si je me tenais hors de mon corps. Je vois nos deux masques, au pied du terminal, sagement pos\u00e9s sur leur chargeur commun, le petit voyant qui clignote sur le socle, t\u00e9moin de la charge. Le monde n\u2019est plus aussi r\u00e9el\u2026<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Cinq dials ont pass\u00e9. Je ne sais plus qui je suis.<\/p>\n<p>Stephen organise nos journ\u00e9es. Comme une somnambule, j\u2019accumule du ressenti, je stocke. Comme si la vie r\u00e9elle allait avoir lieu ailleurs, au calme, lorsque les choses auraient recouvr\u00e9 leur finitude initiale.<\/p>\n<p>J\u2019ai pens\u00e9 \u00e0 m\u2019enfuir mais o\u00f9 que j\u2019aille, je serai <i>accompagn\u00e9e<\/i>. Stephen saura ce que je fais, ce que je pense.<\/p>\n<p>De nouveau aujourd\u2019hui, j\u2019ai allum\u00e9 le terminal. Cette fois-ci, j\u2019ai fait appara\u00eetre le contrat Fidalis pour voir les modalit\u00e9s de r\u00e9siliation. J\u2019ai tout lu et relu attentivement mais aucune clause n\u2019est pr\u00e9vue pour revenir en arri\u00e8re. L\u2019image m\u00e9morielle est <i>d\u00e9finitive<\/i>. On ne peut ni l\u2019effacer ni stopper l\u2019encodage des souvenirs. Tout ce que je peux faire, c\u2019est restreindre la liste des membres autoris\u00e9s \u00e0 les consulter, autrement dit bloquer l\u2019acc\u00e8s de Stephen \u00e0 mon image.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>J\u2019ai attendu qu\u2019il rentre pour lui annoncer ma d\u00e9cision. Comme je m\u2019y attendais, il a mal r\u00e9agi. D\u2019apr\u00e8s lui, j\u2019agissais dans la pr\u00e9cipitation, c\u2019\u00e9tait absurde, j\u2019allais changer d\u2019avis. Il a invoqu\u00e9 son ancienne concubine, sa d\u00e9pression\u2026<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Tu devrais y r\u00e9fl\u00e9chir encore avant de faire quelque chose que tu pourrais regretter.<\/p>\n<p>\u2014 Ma d\u00e9cision est prise, ai-je r\u00e9pondu froidement. J\u2019ai r\u00e9uni mes affaires, je pars demain m\u2019installer dans une r\u00e9sidence de transit.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Par la vitre du v\u00e9hicule, je regarde la route qui d\u00e9file, les champs d\u2019ar\u00e9oles.<\/p>\n<p>Je ne suis pas dans mon \u00e9tat normal, je n\u2019arrive pas \u00e0 situer les choses. Je vois les arbres de Myrtis qui bordent la route, mais on est \u00e0 la maison. Stephen a r\u00e9uni quelques amis. Il y a quelque chose d\u2019anormal. Je ne comprends pas de quoi ils parlent. Stephen n\u2019arr\u00eate pas de r\u00e9p\u00e9ter que tout va bien, que <i>c\u2019est normal<\/i>.<\/p>\n<p>Il stationne le v\u00e9hicule \u00e0 la borne de la r\u00e9sidence, me prend par le bras et me guide jusqu\u2019\u00e0 notre maison.<\/p>\n<p class=\"signature\"><span class=\"vcard author\"><a class=\"url fn spip_in\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/spip.php?auteur6\">Collectif<\/a><\/span><\/p>\n<p><strong>P.S.<\/strong><\/p>\n<p><i>Les traductions, sauf explicitement mentionn\u00e9es, ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9es par nos soins.<\/i><\/p>\n<p><i>No\u00ebl 2010<\/i><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&#8230;\u00e0 votre \u00e9quilibre psychique, votre autonomie, et la richesse de vos relations sociales Ce petit recueil propose quelques stimulations pour r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la question de l\u2019amour, une contribution \u00e0 un d\u00e9bat (\u00e0 construire) afin de trier les choses de l\u2019amour &hellip; <a href=\"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/?p=309\">Continue reading <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-309","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-relations-affectives"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/309","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=309"}],"version-history":[{"count":12,"href":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/309\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2923,"href":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/309\/revisions\/2923"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=309"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=309"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=309"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}