{"id":281,"date":"2014-09-04T23:35:35","date_gmt":"2014-09-04T22:35:35","guid":{"rendered":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/?p=281"},"modified":"2020-05-11T14:26:10","modified_gmt":"2020-05-11T13:26:10","slug":"le-privilege-cissexuel","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/?p=281","title":{"rendered":"Le Privil\u00e8ge Cissexuel"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/uploads\/2014\/09\/le_privilege_cissexuel.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-129\" src=\"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/uploads\/2014\/09\/le_privilege_cissexuel.jpg\" alt=\"le_privilege_cissexuel\" width=\"300\" height=\"277\" \/><\/a>Ce texte de Julia Serano constitue le chapitre 8 de son livre &laquo;&nbsp;Whipping girl, a transsexual woman on sexism and the scapegoating of femininity&nbsp;&raquo;, paru en 2007. Il s\u2019agit l\u00e0 de sa premi\u00e8re \u00e9dition publi\u00e9e en fran\u00e7ais.<br \/>\nDans son livre, Julia Serano part en partie de sa vie pour tirer une analyse politique f\u00e9ministe de la situation des femmes trans dans la soci\u00e9t\u00e9 occidentale et les milieux f\u00e9ministes et LGBT. Elle d\u00e9fend la th\u00e8se que les femmes trans, avant de subir des formes \u00e9volu\u00e9es de transphobie, sont le plus souvent les cibles du sexisme traditionnel et de la misogynie banale et parfois insidieuse qui s\u00e9vit historiquement dans nos soci\u00e9t\u00e9s et milieux. Elle propose donc, avant de partir en guerre contre de nouveaux syst\u00e8mes d\u2019oppression, de revoir en profondeur nos rapports \u00e0 la f\u00e9minit\u00e9 et \u00e0 sa (d\u00e9)valorisation. Elle propose de nouveaux cadres de r\u00e9flexion, via une remise en cause radicale des comportements misogynes et des perceptions des f\u00e9minit\u00e9s.<br \/>\nDans ce chapitre, elle s\u2019attarde sur les privil\u00e8ges cissexuels ainsi que sur les m\u00e9canismes que les personnes cissexuelles mettent en place pour justifier et maintenir leurs privil\u00e8ges. L\u2019id\u00e9e est de mettre en lumi\u00e8re un statut opprimant (en l\u2019occurrence, le statut cis), pour l\u2019\u00e9tudier et en comprendre les fonctionnements. Ce qui permet, pour une fois, de ne pas placer les personnes transsexuelles comme objets d\u2019\u00e9tude, mais \u00e0 l\u2019inverse de mettre les personnes cissexuelles et leurs comportements sous la loupe d\u2019une analyse mat\u00e9rialiste visant \u00e0 questionner la norme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Julia Serano<br \/>\nPubli\u00e9 par Infokiosques.net<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/uploads\/2015\/03\/le_privilege_cissexuel.pdf\">PDF mis en page<\/a><br \/>\n<a href=\"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/uploads\/2020\/01\/le_privilege_cissexuel_ppp.pdf\">PDF page par page<\/a><\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<h3 class=\"spip\"><strong>PREFACE DES EDITRICES<\/strong><\/h3>\n<h3 class=\"spip\">(octobre 2011)<\/h3>\n<p>Ce texte de Julia Serano constitue le chapitre 8 de son livre <i>Whipping girl, a transsexual woman on sexism and the scapegoating of femininity<\/i>, paru en 2007 chez Seal Press. Il s\u2019agit l\u00e0 de sa premi\u00e8re \u00e9dition publi\u00e9e en fran\u00e7ais.<\/p>\n<p>En effet, la litt\u00e9rature trans francophone est principalement constitu\u00e9e de t\u00e9moignages et biographies r\u00e9dig\u00e9Es pour satisfaire la curiosit\u00e9 et le voyeurisme du lectorat cisgenre, ou \u00e0 des th\u00e8ses de psychiatres et autres m\u00e9decins transphobes. En raison de cette soci\u00e9t\u00e9 transphobe et des privil\u00e8ges cissexuels, bien rares sont les livres o\u00f9 des personnes trans se situent politiquement et analysent leur propre situation, sans demander pardon ni dire merci.<\/p>\n<p>Dans son livre, Julia Serano part en partie de sa vie pour tirer une analyse politique f\u00e9ministe de la situation des femmes trans dans la soci\u00e9t\u00e9 occidentale et les milieux f\u00e9ministes et LGBT. Elle d\u00e9fend la th\u00e8se que les femmes trans, avant de subir des formes \u00e9volu\u00e9es de transphobie, sont le plus souvent les cibles du sexisme traditionnel et de la misogynie banale et parfois insidieuse qui s\u00e9vit historiquement dans nos soci\u00e9t\u00e9s et milieux. Elle propose donc, avant de partir en guerre contre de nouveaux syst\u00e8mes d\u2019oppression, de revoir en profondeur nos rapports \u00e0 la f\u00e9minit\u00e9 et \u00e0 sa (d\u00e9)valorisation. Elle propose de nouveaux cadres de r\u00e9flexion, via une remise en cause radicale des comportements misogynes et des perceptions des f\u00e9minit\u00e9s.<\/p>\n<p>Dans ce chapitre, elle s\u2019attarde sur les privil\u00e8ges cissexuels ainsi que sur les m\u00e9canismes que les personnes cissexuelles mettent en place pour justifier et maintenir leurs privil\u00e8ges. L\u2019id\u00e9e est de mettre en lumi\u00e8re un statut opprimant (en l\u2019occurence, le statut cis), pour l\u2019\u00e9tudier et en comprendre les fonctionnements. Ce qui permet, pour une fois, de ne pas placer les personnes transsexuelles comme objets d\u2019\u00e9tude, mais \u00e0 l\u2019inverse de mettre les personnes cissexuelles et leurs comportements sous la loupe d\u2019une analyse mat\u00e9rialiste visant \u00e0 questionner la norme.<\/p>\n<p>Pour la pr\u00e9sente \u00e9dition,<br \/>\nle Collectif <strong>MTF<\/strong> (<strong>M<\/strong>isandres <strong>T<\/strong>erroristes <strong>F<\/strong>\u00e9ministes).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3 class=\"spip\"><strong>NOTE DES TRADUCTRICES<\/strong><\/h3>\n<p>Julia Serano utilise des notions complexes et novatrices. Elle propose parfois des termes nouveaux qui n\u2019existent probablement pas officiellement dans la langue anglaise, et qui n\u2019ont pas de traduction fid\u00e8le en fran\u00e7ais. Pour essayer au mieux de rester fid\u00e8le aux propos de l\u2019auteure tout en pr\u00e9servant une certaine fluidit\u00e9 dans la lecture, nous avons parfois choisi d\u2019inventer un n\u00e9ologisme \u00e9quivalent (&laquo;&nbsp;gendering&nbsp;&raquo; &gt; &laquo;&nbsp;genrement&nbsp;&raquo;) et parfois choisi d\u2019utiliser des mots admis dans la langue fran\u00e7aise (&laquo;&nbsp;third-gendering&nbsp;&raquo; &gt; &laquo;&nbsp;l\u2019assignation \u00e0 un troisi\u00e8me genre&nbsp;&raquo;).<\/p>\n<p>Par ailleurs, certains termes ont \u00e9t\u00e9 traduits via des choix subjectifs jug\u00e9s judicieux, et pas du tout en fonction d\u2019une \u00e9ventuelle v\u00e9rit\u00e9 linguistique test\u00e9e et attest\u00e9e. Par exemple, &laquo;&nbsp;cissexual assumption&nbsp;&raquo; devient &laquo;&nbsp;\u00e9vidence cissexuelle&nbsp;&raquo;, &laquo;&nbsp;gender entitlement&nbsp;&raquo; devient &laquo;&nbsp;sentiment de l\u00e9gitimit\u00e9 de genre&nbsp;&raquo;, &laquo;&nbsp;femaleness&nbsp;&raquo; devient &laquo;&nbsp;appartenance au genre f\u00e9minin&nbsp;&raquo;, &laquo;&nbsp;people of color&nbsp;&raquo; devient &laquo;&nbsp;personne racis\u00e9e&nbsp;&raquo;, &laquo;&nbsp;queer&nbsp;&raquo; devient &laquo;&nbsp;lgbt&nbsp;&raquo;, &laquo;&nbsp;homo\/trans&nbsp;&raquo; ou &laquo;&nbsp;queer&nbsp;&raquo; (selon le contexte), etc.<\/p>\n<p>Enfin, \u00e0 plusieurs reprises, on rencontre les termes de &laquo;&nbsp;sexisme oppositionnel&nbsp;&raquo; et de &laquo;&nbsp;sexisme traditionnel&nbsp;&raquo;. Dans une autre partie de son livre, Julia Serano d\u00e9finit ainsi ces notions\u00a0: &laquo;&nbsp;le sexisme oppositionnel [&#8230;] est la croyance que femme et homme sont des cat\u00e9gories rigides, mutuellement exclusives, chacune poss\u00e9dant un panel d\u2019attributs, d\u2019aptitudes, de capacit\u00e9s et de d\u00e9sirs uniques qui ne se croisent pas.&nbsp;&raquo;, &laquo;&nbsp;le sexisme traditionnel [est] la croyance qu\u2019\u00eatre homme et que la masculinit\u00e9 sont sup\u00e9rieurs au fait d\u2019\u00eatre femme et \u00e0 la f\u00e9minit\u00e9.&nbsp;&raquo;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3 class=\"spip\"><strong>LE PRIVILEGE CISSEXUEL<\/strong><\/h3>\n<h3 class=\"spip\">par Julia Serano<\/h3>\n<p><strong>D\u00c9MANTELER LE PRIVIL\u00c8GE CISSEXUEL<\/strong><\/p>\n<p>Jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent, les discours sur la transsexualit\u00e9 ont syst\u00e9matiquement \u00e9t\u00e9 li\u00e9s \u00e0 un langage et \u00e0 des concepts invent\u00e9s par les clinicienNEs, les chercheureuses et les acad\u00e9micienNEs qui ont fait des transsexuelLEs les objets de leurs enqu\u00eates. Dans un tel cadre, les corps, identit\u00e9s, perspectives et exp\u00e9riences transsexuelLEs doivent continuellement \u00eatre expliqu\u00e9Es et restent in\u00e9vitablement sujets \u00e0 interpr\u00e9tations. Les attributs cissexuels \u00e9quivalents sont simplement pris pour acquis \u2212 ils sont consid\u00e9r\u00e9s comme &laquo;&nbsp;naturels&nbsp;&raquo; et &laquo;&nbsp;normaux&nbsp;&raquo; et \u00e9chappent donc \u00e0 une critique r\u00e9ciproque. Ceci place les transsexuelLEs \u00e0 un d\u00e9savantage constant, qui commence avec le fait que nous sommes g\u00e9n\u00e9ralement forc\u00e9Es de nous rattacher \u00e0 une terminologie limit\u00e9e cis-centr\u00e9e pour donner du sens \u00e0 nos propres vies.<\/p>\n<p>Ces derni\u00e8res ann\u00e9es, un nouveau paradigme s\u2019est dessin\u00e9 avec l\u2019essor de l\u2019activisme transgenre, permettant la compr\u00e9hension des exp\u00e9riences de la population variante de genre (de laquelle les transsexuelLEs sont un sous-ensemble). D\u2019apr\u00e8s ce mod\u00e8le, les personnes variantes de genre sont oppress\u00e9es par un syst\u00e8me qui force chacunE \u00e0 s\u2019identifier et \u00e0 \u00eatre facilement reconnaissable comme femme ou comme homme. Cette perspective a amen\u00e9 les activistes transgenres \u00e0 se focaliser prioritairement sur la contestation des normes de genres binaires \u2212 particuli\u00e8rement celles qui limitent l\u2019expression du genre et l\u2019apparence \u2212 et \u00e0 c\u00e9l\u00e9brer et cr\u00e9er des espaces particuliers pour celleux qui d\u00e9fient, transcendent, ou n\u2019arrivent pas \u00e0 s\u2019identifier au sein de la binarit\u00e9 homme\/femme. Si l\u2019activisme transgenre a indubitablement b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 \u00e0 la communaut\u00e9 transsexuelle sur plein de niveaux, il a aussi rendu invisible beaucoup de nos propres probl\u00e9matiques et exp\u00e9riences particuli\u00e8res. Dans une large mesure, c\u2019est parce que la rh\u00e9torique transgenre privil\u00e9gie les perspectives de celleux qui s\u2019identifient en dehors de la binarit\u00e9 homme\/femme (alors que la plupart des transsexuelLEs s\u2019y retrouvent) et de celleux dont l\u2019expression de genre et l\u2019apparence ne se conforme pas \u00e0 la binarit\u00e9 (alors que les transsexuelLEs avancent justement la divergence entre leur sexe subconscient et leur sexe physique comme \u00e9tant un obstacle majeur de leur vie).<\/p>\n<p>Si je crois que la cr\u00e9ation d\u2019espaces pour les personnes qui existent en dehors de la binarit\u00e9 homme\/femme reste une cause qui m\u00e9rite qu\u2019on se batte pour elle, celleux d\u2019entre nous qui sommes transsexuelLEs doivent commencer simultan\u00e9ment \u00e0 d\u00e9velopper nos propres langages et concepts qui s\u2019articulent correctement avec nos exp\u00e9riences et perspectives uniques et \u00e0 combler les nombreux vides qui existent \u00e0 la fois dans le langage des gardiens de l\u2019ordre, et \u00e0 la fois dans celui des activistes transgenres. Je soutiens que ce travail devrait commencer par une critique minutieuse du <i>privil\u00e8ge cissexuel<\/i> \u2212 c\u2019est \u00e0 dire de l\u2019analyse \u00e0 deux vitesses qui promeut l\u2019id\u00e9e que les genres transsexuels sont distincts et moins l\u00e9gitimes que les genres cissexuels. Avant de d\u00e9crire comment le privil\u00e8ge cissexuel est pratiqu\u00e9 et justifi\u00e9, nous devons r\u00e9cuser deux aspects cruciaux du genre social qui permettent la prolif\u00e9ration des privil\u00e8ges cissexuels et qui demeurent pourtant invisibles\u00a0: <i>le genrement<\/i> et <i>l\u2019\u00e9vidence cissexuelle<\/i>.<\/p>\n<p><strong>LE GENREMENT<\/strong><\/p>\n<p>La plupart d\u2019entre nous voudrait croire que le fait de faire la distinction entre femmes et hommes est un acte passif, que toutes les personnes tombent naturellement dans une des deux cat\u00e9gories mutuellement exclusives \u2212 masculin et f\u00e9minin \u2212 et que constater l\u2019\u00e9tat naturel des choses est une attitude objective qui va de soi. Pourtant, ce n\u2019est pas le cas. Faire la distinction entre femmes et hommes est un proc\u00e9d\u00e9 actif, et nous le r\u00e9alisons de mani\u00e8re compulsive. Si vous avez le moindre doute l\u00e0 dessus, observez simplement \u00e0 quelle vitesse vous d\u00e9terminez le genre des genTEs\u00a0: \u00e7a se passe instantan\u00e9ment. Nous avons tendance \u00e0 faire appel \u00e0 ce processus d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre, peu importe si la personne est tr\u00e8s loin ou si nous n\u2019avons que tr\u00e8s peu d\u2019indices. Alors que nous nous plaisons \u00e0 nous percevoir comme des observateurices passiFves, en r\u00e9alit\u00e9 nous projetons constamment et activement nos id\u00e9es et suppositions quant \u00e0 la masculinit\u00e9 et la f\u00e9minit\u00e9 sur chaque personne que nous rencontrons. Et nous faisons touTEs \u00e7a, que nous soyons cissexuelLEs ou transsexuelLEs, straight comme une fl\u00e8che ou queer comme un billet de trois dollars.<\/p>\n<p>J\u2019appelle<i> genrement<\/i> ce processus qui consiste \u00e0 faire la distinction entre femmes et hommes, pour mettre en \u00e9vidence le fait que assignons activement et compulsivement des genres aux genTEs, en nous basant en g\u00e9n\u00e9ral juste sur quelques signaux visuels et auditifs. Reconna\u00eetre la nature omnipr\u00e9sente de ce ph\u00e9nom\u00e8ne remet en question la plupart des d\u00e9finitions du &laquo;&nbsp;genre&nbsp;&raquo; en lui m\u00eame. On peut dire ce que l\u2019on veut sur ce qui d\u00e9finit une femme ou un homme \u2212 que ce soient les g\u00eanes, les chromosomes, la structure c\u00e9r\u00e9brale, les organes g\u00e9nitaux, la socialisation, ou le sexe l\u00e9gal qui figure sur un certificat de naissance ou un permis de conduire \u2212 mais la v\u00e9rit\u00e9 est que ces facteurs ne jouent typiquement pas le moindre r\u00f4le dans comment nous assignons des genres aux genTEs dans les situations quotidiennes. Typiquement, nous nous rattachons en priorit\u00e9 \u00e0 des caract\u00e9ristiques sexuels secondaires (silhouette et taille, teint de la peau, pilosit\u00e9 du visage et du corps, voix, seins, etc.), et dans une moindre mesure, \u00e0 l\u2019expression de genre et aux r\u00f4les de genre (l\u2019accoutrement de la personne, ses mani\u00e8res, etc.). Je vais parler du genre que les autres nous assignent comme de notre <i>sexe per\u00e7u<\/i> (ou <i>genre per\u00e7u<\/i>).<\/p>\n<p>Une raison majeure pour laquelle l\u2019acte de genrer reste invisible pour la plupart des genTEs est que, dans la tr\u00e8s grande majorit\u00e9 des cas, notre appr\u00e9ciation du genre d\u2019une personne a tendance \u00e0 \u00eatre en ad\u00e9quation avec son identit\u00e9 r\u00e9elle de genre et avec les suppositions \u00e9mises par d\u2019autres personnes quant \u00e0 son genre. (Si les genres que nous attribuons aux individuEs diff\u00e9raient r\u00e9guli\u00e8rement des assignations effectu\u00e9es par les autres personnes, la dimension sp\u00e9culative du genrement deviendrait beaucoup plus \u00e9vidente.) Cependant, en tant que transsexuelle, je me suis retrouv\u00e9e dans de nombreuses situations (particuli\u00e8rement durant ma transition) o\u00f9 deux voire plusieurs personnes arrivaient simultan\u00e9ment \u00e0 des conclusions diff\u00e9rentes quant \u00e0 mon genre per\u00e7u \u2212 c\u2019est \u00e0 dire qu\u2019une personne supposait que j\u2019\u00e9tais une femme, alors qu\u2019une autre supposait que j\u2019\u00e9tais un homme. De tels exemples d\u00e9montrent la nature sp\u00e9culative du genrement. J\u2019ai aussi trouv\u00e9 que les exp\u00e9riences et les id\u00e9es re\u00e7ues des genTEs relatives au genre affectent radicalement la fa\u00e7on avec laquelle illes genrent les autres personnes. Par exemple, \u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 je m\u2019identifiais comme un travesti, j\u2019avais le sentiment de pouvoir &laquo;&nbsp;passer&nbsp;&raquo; en tant que femme assez facilement dans les zones rurbaines, mais dans les villes (o\u00f9 l\u2019on pr\u00e9sume que les genTEs sont plus conscientEs de l\u2019existence des personnes variantes de genre), j\u2019\u00e9tais souvent &laquo;&nbsp;lue&nbsp;&raquo; comme un travesti. La plupart des cissexuelLEs restent inconscientEs quant \u00e0 la nature subjective du genrement, essentiellement car illes ne vivent elleux-m\u00eame pas l\u2019exp\u00e9rience d\u2019\u00eatre r\u00e9guli\u00e8rement <i>malgenr\u00e9Es<\/i> \u2212 i.e., assign\u00e9Es par erreur \u00e0 un genre qui ne leur correspond pas. Malheureusement, ce manque d\u2019exp\u00e9rience am\u00e8ne habituellement les cissexuelLEs \u00e0 croire par erreur que le processus de genrement est une affaire de pure observation, plut\u00f4t que de se rendre compte qu\u2019il s\u2019agit en r\u00e9alit\u00e9 d\u2019un acte de sp\u00e9culation.<\/p>\n<p><strong>L\u2019\u00c9VIDENCE CISSEXUELLE<\/strong><\/p>\n<p>Le second processus qui favorise le privil\u00e8ge cissexuel est <i>l\u2019\u00e9vidence cissexuelle<\/i>. C\u2019est ce qui arrive quand unE cissexuelLE \u00e9met l\u2019hypoth\u00e8se courante, quoique erron\u00e9e, que la relation qu\u2019ille a \u00e0 ses sexes physiques et subconscients (i.e., le fait qu\u2019ille n\u2019est pas mal \u00e0 l\u2019aise avec son sexe de naissance, ou qu\u2019ille ne se per\u00e7oit pas comme \u00e9tant de &laquo;&nbsp;l\u2019autre sexe&nbsp;&raquo;) s\u2019applique \u00e0 toutes les autres personnes dans le monde. En d\u2019autres mots, lae cissexuelLE proj\u00e8te sans distinction sa cissexualit\u00e9 sur les autres personnes, ce qui transforme la cissexualit\u00e9 en attribut humain consid\u00e9r\u00e9 comme acquis. Il y a l\u00e0 une analogie \u00e9vidente avec l\u2019\u00e9vidence h\u00e9t\u00e9rosexuelle\u00a0: la plupart des cissexuelLEs supposent que toutes les personnes qu\u2019illes rencontrent sont aussi cissexuelles, tout comme la plupart des h\u00e9t\u00e9rosexuelLEs supposent que toutes les personnes qu\u2019illes rencontrent sont aussi h\u00e9t\u00e9rosexuelles (sauf si, bien s\u00fbr, illes ont eu preuve du contraire).<\/p>\n<p>Si l\u2019\u00e9vidence cissexuelle reste invisible pour la plupart des cissexuelLEs, celleux d\u2019entre nous qui sont transsexuelLEs en sommes terriblement conscientEs. Ant\u00e9rieurement \u00e0 nos transitions, nous constatons que la majorit\u00e9 cissexuelle suppose simplement que nous nous identifions int\u00e9gralement en tant que membre du sexe qui nous a \u00e9t\u00e9 assign\u00e9, ce qui rend compliqu\u00e9 pour nous de g\u00e9rer notre diff\u00e9rence de genre et d\u2019\u00eatre attentiFVEs \u00e0 la fa\u00e7on dont nous nous percevons. Et apr\u00e8s nos transitions, nous sommes nombreuXSES \u00e0 constater que la majorit\u00e9 cissexuelle suppose simplement que nous avons toujours \u00e9t\u00e9 membres du sexe auquel nous nous identifions, ce qui rend impossible pour nous d\u2019\u00eatre francHEs \u00e0 propos de notre statut trans sans avoir constamment besoin de faire des coming out aupr\u00e8s des autres. Par cons\u00e9quent, alors que la plupart des cissexuelLEs n\u2019ont m\u00eame pas conscience de l\u2019existence de l\u2019\u00e9vidence cissexuelle, celleux d\u2019entre nous qui sommes transsexuelLEs la percevons comme un processus actif qui invisibilise les personnes trans et leurs exp\u00e9riences.<\/p>\n<p><strong>LE SENTIMENT DE L\u00c9GITIMIT\u00c9 CISSEXUELLE<\/strong><\/p>\n<p>Pour la plupart des cissexuelLEs, le fait qu\u2019illes se sentent \u00e0 l\u2019aise en habitant le genre qui leur a \u00e9t\u00e9 assign\u00e9, et le fait que les autres personnes confirment ce sentiment de naturel en les genrant correctement, les autorise \u00e0 d\u00e9velopper un sens de la l\u00e9gitimit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9gard de leur propre genre\u00a0: illes se sentent autoris\u00e9Es \u00e0 se nommer femme ou homme. Ceci n\u2019est pas forc\u00e9ment une mauvaise chose. Toutefois, en raison du fait que beaucoup de ces m\u00eames cissexuelLEs supposent aussi \u00eatre infaillibles dans leur aptitude \u00e0 assigner des genres aux autres personnes, illes peuvent d\u00e9velopper un sentiment exag\u00e9r\u00e9 de <i>l\u00e9gitimit\u00e9 cissexuelle<\/i>. Cela va au-del\u00e0 de l\u2019appropriation de leur propre genre, pour arriver \u00e0 un niveau o\u00f9 illes se consid\u00e8rent comme les arbitres ultimes pouvant statuer sur qui a le droit de se nommer femme ou homme. Encore une fois, la plupart des cissexuelLEs sont inconscientEs de leur l\u00e9gitimit\u00e9 de genre, parce que 1\/ les proc\u00e9d\u00e9s qui la permettent (i.e., genrement et \u00e9vidence cissexuelle) leur sont invisibles, et 2\/ aussi longtemps qu\u2019illes sont cissexuelLEs et qu\u2019illes correspondent \u00e0 peu pr\u00e8s aux normes de leur genre, illes ne vont \u00e0 priori pas \u00eatre d\u00e9rang\u00e9Es par le sentiment de l\u00e9gitimit\u00e9 de genre des autres. Parce que les cissexuelLEs qui se sentent l\u00e9gitimes de genre supposent qu\u2019illes ont la capacit\u00e9 et l\u2019autorit\u00e9 pour d\u00e9terminer avec exactitude qui est une femme et qui est un homme, illes accordent en r\u00e9alit\u00e9 un privil\u00e8ge \u2212 <i>le privil\u00e8ge cissexuel<\/i> \u2212 \u00e0 celleux qu\u2019illes genrent correctement. Pour illustrer ce point, imaginez que je sois approch\u00e9e par quelqu\u2019unE qui me semble \u00eatre un homme (i.e., que je genre homme). S\u2019ille se pr\u00e9sente ellui-m\u00eame comme &laquo;&nbsp;Mr\u00a0Jones&nbsp;&raquo;, je lui accorderais probablement des privil\u00e8ges cissexuels \u2212 ce qui signifie que je respecterais son identit\u00e9 masculine et que je lui accorderais tous les privil\u00e8ges associ\u00e9s au sexe auquel il s\u2019identifie. Je l\u2019appelerais &laquo;&nbsp;monsieur&nbsp;&raquo;, lui permettrais d\u2019acc\u00e9der \u00e0 un espace non-mixte hommes, trouverais cela normal quand il me dirait \u00eatre mari\u00e9 \u00e0 une femme, etc. Cependant, si j\u2019ai un sentiment de l\u00e9gitimit\u00e9 de genre, il pourrait y avoir certains cas dans lesquels je refuserais de lui accorder les privil\u00e8ges associ\u00e9s au sexe auquel cette personne s\u2019identifie. Par exemple, si cette personne se pr\u00e9sente elle-m\u00eame comme &laquo;&nbsp;Mme\u00a0Jones&nbsp;&raquo;, mais que je choisi de consid\u00e9rer le genre que j\u2019ai initialement per\u00e7u (i.e., masculin) comme \u00e9tant plus authentique ou valable que son identit\u00e9 de femme, alors je lui refuserais le privil\u00e8ge cissexuel. De la m\u00eame fa\u00e7on, si je devais apprendre que &laquo;&nbsp;Mr\u00a0Jones&nbsp;&raquo; \u00e9tait transsexuel et \u00e9tait n\u00e9 femelle, et si cette connaissance m\u2019amenais \u00e0 le r\u00e9assigner dans le genre f\u00e9minin plut\u00f4t que masculin, je lui refuserais \u00e0 nouveau le privil\u00e8ge cissexuel.<\/p>\n<p>La citation suivante de Germaine Greer constitue un excellent exemple de comment le sentiment de l\u00e9gitimit\u00e9 de genre g\u00e9n\u00e8re le privil\u00e8ge cissexuel, et de comment ce privil\u00e8ge peut \u00eatre utilis\u00e9 pour infirmer les genres transsexuels\u00a0:<br \/>\n<i>\u00ab\u00a0Personne ne demande jamais aux femmes si elles consid\u00e8rent les hommes qui changent de sexe comme appartenant \u00e0 leur sexe ou si le fait qu\u2019elles se consid\u00e8rent oblig\u00e9es d\u2019accepter les transsexuels MTF comme des femmes a un impact dommageable sur leur identit\u00e9 ou l\u2019estime qu\u2019elles ont d\u2019elles m\u00eame.\u00a0\u00bb<\/i>\u00a0[<a id=\"nh1\" class=\"spip_note\" title=\"Greer, The Whole Woman, 74.\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=884#nb1\" rel=\"footnote\">1<\/a>]<\/p>\n<p>La premi\u00e8re chose que l\u2019on se dit apr\u00e8s avoir lu cette citation (en dehors du fait que cela donne envie de vomir) est que Greer a un grave sentiment de l\u00e9gitimit\u00e9 de genre. Malgr\u00e9 le fait qu\u2019elle sait que les femmes transsexuelles s\u2019identifient comme des femmes, Greer parle de nous comme &laquo;&nbsp;d\u2019hommes qui changent de sexe&nbsp;&raquo;, ce qui d\u00e9montre qu\u2019elle se sent l\u00e9gitime pour nous genrer de la mani\u00e8re qui lui plaira. De m\u00eame, en raison de l\u2019\u00e9vidence cissexuelle (i.e., sa croyance que la cissexualit\u00e9 est &laquo;&nbsp;naturelle&nbsp;&raquo; et qu\u2019elle va de soi), elle ne prend pas la peine de d\u00e9finir exactement ce qu\u2019elle veut dire quand elle utilise le mot &laquo;&nbsp;femme&nbsp;&raquo;\u00a0; dans son esprit, il est \u00e9vident qu\u2019elle se r\u00e9f\u00e8re uniquement aux femmes cissexuelles. Greer accorde \u00e0 ces femmes un privil\u00e8ge cissexuel quand elle sugg\u00e8re qu\u2019il est l\u00e9gitime de les consulter pour savoir si les femmes transsexuelles devraient ou non appartenir \u00e0 leur sexe. Dans ce contexte, c\u2019est particuli\u00e8rement r\u00e9v\u00e9lateur que Greer utilise le mot &laquo;&nbsp;demander&nbsp;&raquo;. Apr\u00e8s tout, personne dans notre soci\u00e9t\u00e9 ne demande jamais la permission d\u2019appartenir \u00e0 un genre ou un autre\u00a0; au contraire, nous sommes juste qui nous sommes et les autres personnes font en cons\u00e9quence des suppositions quant \u00e0 notre genre. Ainsi, quand Greer utilise le mot &laquo;&nbsp;demander&nbsp;&raquo; et &laquo;&nbsp;oblig\u00e9es&nbsp;&raquo;, elle ne parle pas de si les femmes trans devraient \u00eatre autoris\u00e9es \u00e0 \u00eatre des femmes, mais si oui ou non notre appartenance au genre f\u00e9minin devrait \u00eatre respect\u00e9e et l\u00e9gitim\u00e9e de la m\u00eame fa\u00e7on que celle des femmes cissexuelles. En attribuant diff\u00e9rents niveaux de l\u00e9gitimit\u00e9 aux genres dans lesquels s\u2019identifient et vivent les gentes, en fonction de si elles sont cissexuelles ou transsexuelles, Greer produit et exerce un privil\u00e8ge cissexuel.<\/p>\n<p><strong>LE MYTHE DU PRIVIL\u00c8GE CISSEXUEL DE NAISSANCE<\/strong><\/p>\n<p>\u00c9tant donn\u00e9 que les cissexuelLEs sont g\u00e9n\u00e9ralement inconscientEs du fait que leur sentiment de l\u00e9gitimit\u00e9 de genre r\u00e9sulte de l\u2019acte de genrement et de l\u2019\u00e9vidence cissexuelle, illes se mettent souvent \u00e0 justifier leur croyance que leur genre est plus l\u00e9gitime ou &laquo;&nbsp;vrai&nbsp;&raquo; que celui d\u2019unE transsexuelLE. Le mythe le plus courant utilis\u00e9 pour justifier le privil\u00e8ge cissexuel est l\u2019id\u00e9e que les cissexuelLEs h\u00e9ritent le droit de se nommer femme ou homme en raison d\u2019\u00eatre n\u00e9E dans ce sexe pr\u00e9cis. En d\u2019autres mots, les cissexuelLEs voient leur l\u00e9gitimit\u00e9 de genre comme un droit de naissance. Il s\u2019agit souvent d\u2019un acte malhonn\u00eate quand dans notre soci\u00e9t\u00e9 beaucoup de cissexuelLEs (si ce n\u2019est la majorit\u00e9) ont tendance \u00e0 consid\u00e9rer avec d\u00e9nigrement les soci\u00e9t\u00e9s et cultures qui reposent sur des syst\u00e8mes de classes et de castes \u2212 alors que leur m\u00e9tier, statut social, situation \u00e9conomique, pouvoir politique, etc., est pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9 en fonction d\u2019un accident de naissance. Donc si la plupart des cissexuelLEs occidentaUXLES critiquent le privil\u00e8ge de naissance comme un moyen de d\u00e9terminer d\u2019autres formes de classes sociales, illes l\u2019adoptent hypocritement quand il s\u2019agit du genre.<\/p>\n<p>\u00c0 partir du moment o\u00f9 les cissexuelLEs supposent que leur l\u00e9gitimit\u00e9 de genre est un privil\u00e8ge de naissance, alors il devient facile pour elleux de rejeter la l\u00e9gitimit\u00e9 du sexe dans lequel vivent et s\u2019identifient les transsexuelLEs. Apr\u00e8s tout, \u00e0 leurs yeux, les transsexuelLEs essayent activement de prendre \u00e0 leur compte un genre vis \u00e0 vis duquel illes n\u2019ont aucune l\u00e9gitimit\u00e9 (en raison du fait de ne pas y \u00eatre n\u00e9Es). Cependant, en tant que transsexuelle, je trouve plusieurs failles \u00e9videntes dans cet argument li\u00e9 \u00e0 un &laquo;&nbsp;privil\u00e8ge de naissance&nbsp;&raquo;. En premier lieu, le sexe qui nous a \u00e9t\u00e9 assign\u00e9 \u00e0 la naissance ne joue quasiment pas le moindre r\u00f4le dans les interactions humaines quotidiennes. AucunE d\u2019entre nous n\u2019a besoin de porter son certificat de naissance autour du cou pour prouver dans quel sexe ille est n\u00e9E. Et depuis que je vis en tant que femme, je n\u2019ai pas rencontr\u00e9 une seule personne qui m\u2019a demand\u00e9 si j\u2019\u00e9tais n\u00e9e fille. En fait, l\u2019\u00e9vidence cissexuelle rend insignifiant mon sexe de naissance, et les autres supposent automatiquement que je suis n\u00e9e femelle (en se basant uniquement sur le fait qu\u2019illes m\u2019ont genr\u00e9e femme).<\/p>\n<p>Les cissexuelLEs, avec leur sentiment de l\u00e9gitimit\u00e9 de genre, vont probablement dire que je cherche activement \u00e0 &laquo;&nbsp;voler&nbsp;&raquo; le privil\u00e8ge cissexuel en transitionnant et en vivant comme femme, mais la v\u00e9rit\u00e9 est que je n\u2019ai pas \u00e0 le faire. En r\u00e9alit\u00e9, j\u2019ai constat\u00e9 que les cissexuelLEs distribuent facilement les privil\u00e8ges cissexuels, plus ou moins sans distinction, \u00e0 des personnes qui leur sont totalement \u00e9trang\u00e8res. Chaque fois que je rentre dans un magasin et que quelqu\u2019unE me demande &laquo;&nbsp;Est-ce que je peux vous aider, madame\u00a0?&nbsp;&raquo;, ille m\u2019accorde un privil\u00e8ge cissexuel. Toutefois, en raison du fait que je suis transsexuelle, le privil\u00e8ge cissexuel que je vis n\u2019est pas \u00e9gal \u00e0 celui des cissexuelLEs car il peut \u00eatre remis en question \u00e0 n\u2019importe quel moment. Il serait d\u2019ailleurs peut-\u00eatre plus juste de le d\u00e9crire comme un <i>privil\u00e8ge cissexuel conditionnel<\/i>, car il peut (et c\u2019est souvent le cas) m\u2019\u00eatre enlev\u00e9 d\u00e8s que je mentionne, ou que quelqu\u2019unE d\u00e9couvre, que je suis transsexuelle.<\/p>\n<p>Les cissexuelLEs se plaisent \u00e0 penser que leur genre est plus authentique que le mien, mais cette croyance est malhonn\u00eate et ignorante. La v\u00e9rit\u00e9 est que les femmes cissexuelles se sentent l\u00e9gitimes de se nommer femmes parce que 1\/ elles s\u2019identifient ainsi, 2\/ elles vivent leur vie en tant que femme, et 3\/ les autres personnes les voient comme des femmes. Tous ces crit\u00e8res s\u2019appliquent \u00e0 mon identit\u00e9 de femme transsexuelle. Dans la sph\u00e8re des interactions sociales, la seule diff\u00e9rence entre mon genre transsexuel et leur genre cissexuel est que mon appartenance au genre f\u00e9minin est g\u00e9n\u00e9ralement d\u00e9class\u00e9e et plac\u00e9e en seconde zone, comme une imitation ill\u00e9gitime de la leur. Et la diff\u00e9rence majeure entre mon histoire de vie de femme et la leur est que j\u2019ai eu \u00e0 me battre pour mon droit \u00e0 \u00eatre reconnue en tant que femme, alors qu\u2019elles ont toujours eu le privil\u00e8ge de simplement consid\u00e9rer ceci comme acquis.<\/p>\n<p><strong>LA FACSIMILATION TRANS ET LE D\u00c9GENREMENT<\/strong><\/p>\n<p>Puisque les cissexuelLEs ont un int\u00e9r\u00eat personnel \u00e0 pr\u00e9server leur propre sentiment de l\u00e9gitimit\u00e9 de genre et leurs privil\u00e8ges cissexuels, illes s\u2019engagent souvent dans un effort constant et concert\u00e9 pour <i>artificialiser<\/i> les genres transsexuels. Pour arriver \u00e0 ce but, une strat\u00e9gie fr\u00e9quemment utilis\u00e9e est la <i>facsimilation trans<\/i> \u2212 pr\u00e9senter et d\u00e9crire les genres transsexuels comme des fac-simil\u00e9s des genres cissexuels. Cette strat\u00e9gie ne rabaisse pas seulement les genres transsexuels \u00e0 des &laquo;&nbsp;contrefa\u00e7ons&nbsp;&raquo;, mais insinue que les genres cissexuels sont les versions premi\u00e8res, &laquo;&nbsp;vraies&nbsp;&raquo;, que les transsexuelLEs copient seulement.<\/p>\n<p>La tactique de facsimilation trans est \u00e9vidente si l\u2019on remarque la r\u00e9gularit\u00e9 avec laquelle les cissexuelLEs utilisent des mots tels que &laquo;&nbsp;imiter&nbsp;&raquo;, &laquo;&nbsp;copier&nbsp;&raquo;, &laquo;&nbsp;parodier&nbsp;&raquo;, &laquo;&nbsp;simuler&nbsp;&raquo;, et &laquo;&nbsp;se faire passer pour&nbsp;&raquo; quand illes d\u00e9crivent les expressions de genre et identit\u00e9s transsexuelles. On peut aussi le voir \u00e0 la fa\u00e7on dont les producteurICEs m\u00e9diatiques cissexuelLEs repr\u00e9sentent des personnages transsexuels r\u00e9els ou fictifs en laissant imaginer qu\u2019ils jouent et simulent les r\u00f4les de genre associ\u00e9s au sexe auquel ils s\u2019identifient. Ces repr\u00e9sentations de la transsexualit\u00e9 comme une simple simulation sabotent les vraies raisons et exp\u00e9riences qui am\u00e8nent les transsexuelLEs \u00e0 vivre avant tout comme membres du sexe auquel illes s\u2019identifient. De plus, elles font l\u2019impasse sur comment toutes les personnes \u2212 qu\u2019elles soient transsexuelles ou cissexuelles \u2212 observent et imitent les autres en ce qui concerne le genre. Chez les cissexuelLEs, de telles imitations se produisent principalement durant l\u2019enfance et l\u2019adolescence, quand illes parodient certains comportements genr\u00e9s d\u2019un parent ou d\u2019unE grandE fr\u00e8re\/soeur du m\u00eame sexe. Chez les transsexuelLEs, ce processus se produit souvent plus tard dans la vie, durant la p\u00e9riode juste avant la transition, ou durant celle-ci. Dans les deux cas, l\u2019imitation est avant tout une forme d\u2019exp\u00e9rimentation de genre qui permet de faire le tri entre les comportements qui conviennent \u00e0 la personne et qui \u00e9taient jusqu\u2019alors retenus, et ceux qui la mettent mal \u00e0 l\u2019aise, qui g\u00eanent la perception de soi, et qu\u2019il convient mieux de laisser de c\u00f4t\u00e9. \u00c0 partir du moment o\u00f9 l\u2019on reconna\u00eet ceci, il devient \u00e9vident que la facsimilation trans est un proc\u00e9d\u00e9 flagrant qui fait deux poids deux mesures, entre d\u2019un c\u00f4t\u00e9 la minimisation des processus d\u2019imitation de genre mis en oeuvre par les personnes cissexuelles (ce qui a pour effet de naturaliser leurs genres), et d\u2019un autre c\u00f4t\u00e9 l\u2019exag\u00e9ration des processus d\u2019imitation de genre mis en oeuvre par les personnes transsexuelles (ce qui a pour effet d\u2019artificialiser nos genres).<\/p>\n<p>Un autre moyen permettant de d\u00e9classer les genres transsexuels comme des &laquo;&nbsp;copies&nbsp;&raquo;, est d\u2019appliquer des crit\u00e8res diff\u00e9rents de genrement aux transsexuelLEs et aux cissexuelLEs. Cette pratique s\u2019illustre tr\u00e8s bien dans le passage suivant du livre de Pat Califia, <i>Le Mouvement Transgenre<\/i>\u00a0:<br \/>\n<i>\u00ab\u00a0R\u00e9cemment, j\u2019ai eu une exp\u00e9rience tr\u00e8s instructive. J\u2019ai d\u00e9couvert qu\u2019une femme que je c\u00f4toyais depuis longtemps \u00e9tait transgenre. [&#8230;] Etant donn\u00e9 tout ce que j\u2019avais fait pour m\u2019informer sur la transsexualit\u00e9, j\u2019ai pens\u00e9 que cela ne ferait pas beaucoup de diff\u00e9rence. Mais je me suis surpris \u00e0 la regarder d\u2019une mani\u00e8re compl\u00e8tement diff\u00e9rente. Tout \u00e0 coup, ses mains paraissaient trop grandes, son nez \u00e9tait bizarre et que dire de sa pomme d\u2019Adam\u00a0? N\u2019avait-elle pas une voix un peu grave pour une femme\u00a0? N\u2019\u00e9tait-elle pas terriblement autoritaire, exactement comme un homme\u00a0? Et, mon Dieu, que ses avant-bras \u00e9taient poilus\u00a0!\u00a0\u00bb<\/i>\u00a0[<a id=\"nh2\" class=\"spip_note\" title=\"Califia, Sex Changes, 116.\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=884#nb2\" rel=\"footnote\">2<\/a>]<\/p>\n<p>Califia poursuit en expliquant que cet incident lui a fait prendre conscience de la diff\u00e9rence de traitement qui existe dans la fa\u00e7on dont les transsexuelLEs sont souvent per\u00e7uEs. Par exemple, quand on pr\u00e9sume qu\u2019une personne est cissexuelle, on accepte g\u00e9n\u00e9ralement l\u2019ensemble de son genre per\u00e7u comme \u00e9tant naturel et authentique, sans tenir compte des \u00e9carts mineurs li\u00e9s \u00e0 son apparence de genre. En revanche, quand on d\u00e9couvre ou qu\u2019on suspecte qu\u2019une personne est transsexuelle, on recherche souvent activement (voire compulsivement) dans sa personnalit\u00e9, ses expressions et ses caract\u00e9ristiques physiques des indices du sexe qui lui a \u00e9t\u00e9 assign\u00e9 \u00e0 la naissance. J\u2019en ai fait moi-m\u00eame l\u2019exp\u00e9rience lors des innombrables occasions que j\u2019ai eu de faire mon coming out en tant que transsexuelle aupr\u00e8s des genTEs. Apr\u00e8s avoir appris mon statut trans, la plupart des genTEs ont ce &laquo;&nbsp;regard&nbsp;&raquo; caract\u00e9ristique dans leurs yeux, comme s\u2019illes me voyaient tout \u00e0 coup diff\u00e9remment \u2212 recherchant des indices laiss\u00e9s par le gar\u00e7on que j\u2019ai \u00e9t\u00e9, et projetant diff\u00e9rentes interpr\u00e9tations de mon corps. J\u2019appelle ce processus <i>d\u00e9genrement<\/i>, comme \u00e9tant une tentative de briser le genre d\u2019une personne trans en privil\u00e9giant des d\u00e9tails et \u00e9carts dans son apparence de genre, qui seraient normalement minimis\u00e9s ou ignor\u00e9s si elle \u00e9tait pr\u00e9sum\u00e9e cissexuelle. Le seul but servi par le d\u00e9genrement est de privil\u00e9gier les genres cissexuels, tout en d\u00e9l\u00e9gitimant les genres des transsexuelLEs et des autres personnes variantes de genre.<\/p>\n<p><strong>ALLER AU DEL\u00c0 DES &laquo;&nbsp;GAR\u00c7ONS BIOS&nbsp;&raquo; ET DES &laquo;&nbsp;FILLES G\u00c9N\u00c9TIQUES&nbsp;&raquo;<\/strong><\/p>\n<p>La premi\u00e8re \u00e9tape vers le d\u00e9mantelement du privil\u00e8ge cissexuel est d\u2019\u00e9vacuer de nos vocabulaires les mots et concepts qui entretiennent l\u2019id\u00e9e que les genres cissexuels sont de mani\u00e8re inh\u00e9rente plus authentiques que les genres transsexuels. Un bon d\u00e9but serait de commencer par la tendance commune \u00e0 se r\u00e9f\u00e9rer aux cissexuelLEs comme \u00e9tant des hommes et des femmes &laquo;&nbsp;g\u00e9n\u00e9tiques&nbsp;&raquo; ou &laquo;&nbsp;biologiques&nbsp;&raquo;. Malgr\u00e9 son utilisation fr\u00e9quente, le mot &laquo;&nbsp;g\u00e9n\u00e9tique&nbsp;&raquo; me semble particuli\u00e8rement \u00e9trange, en raison du fait que nous sommes relativement incapables de voir ais\u00e9ment les chromosomes sexuels des genTEs. En r\u00e9alit\u00e9, puisque si peu de personnes font examiner leurs chromosomes, on pourrait d\u00e9fendre l\u2019id\u00e9e que dans la grande majorit\u00e9 des cas, les genTEs ont un sexe g\u00e9n\u00e9tique qui reste encore \u00e0 d\u00e9terminer. Dans les rares cas o\u00f9 des personnes doivent faire contr\u00f4ler leurs chromosomes (comme lors des tests de sexe aux Jeux Olympiques ou dans les services de consultation pour probl\u00e8mes de st\u00e9rilit\u00e9), on constate que la non-correspondance entre le sexe chromosomique d\u2019une personne et son sexe assign\u00e9 est quelque chose qui arrive bien plus souvent que la plupart des genTEs ne peuvent expliquer.\u00a0[<a id=\"nh3\" class=\"spip_note\" title=\"Lors des JO d\u2019Atlanta de 1996, il y a eu 8 athl\u00e8tes femmes sur 3387 qui ont\u00a0(...)\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=884#nb3\" rel=\"footnote\">3<\/a>].<\/p>\n<p>L\u2019utilisation du mot &laquo;&nbsp;biologique&nbsp;&raquo; (et de son abr\u00e9viation &laquo;&nbsp;bio&nbsp;&raquo;) est tout aussi inappropri\u00e9e que celle du mot &laquo;&nbsp;g\u00e9n\u00e9tique&nbsp;&raquo;. Chaque fois que j\u2019entends quelqu\u2019unE attribuer aux cissexuelLEs le terme de femmes et d\u2019hommes &laquo;&nbsp;biologiques&nbsp;&raquo;, j\u2019interviens pour dire que malgr\u00e9 le fait que je sois transsexuelle, je ne suis en aucune fa\u00e7on inorganique ou non-biologique. Si je demande aux genTEs d\u2019expliquer ce qu\u2019illes veulent dire par &laquo;&nbsp;biologique&nbsp;&raquo;, illes vont souvent r\u00e9pondre que ce mot se r\u00e9f\u00e8re aux personnes ayant un syst\u00e8me reproductif int\u00e9gralement fonctionnel correspondant \u00e0 leur sexe. Bon, si c\u2019est le cas, alors que dire des personnes qui sont st\u00e9riles ou qui ont subi une ablation des organes reproducteurs pour raison m\u00e9dicale\u00a0? Est-ce que ces hommes et ces femmes ne sont pas &laquo;&nbsp;biologiques&nbsp;&raquo;\u00a0? Les genTEs insistent souvent sur le fait que le mot &laquo;&nbsp;biologique&nbsp;&raquo; se r\u00e9f\u00e8re aux organes g\u00e9nitaux de quelqu\u2019unE, mais j\u2019aimerais leur demander de combien de personnes ont-illes d\u00e9j\u00e0 vu les organes g\u00e9nitaux de pr\u00e8s. Dix\u00a0? Vingt\u00a0? Une centaine\u00a0? Et dans la grande majorit\u00e9 des cas, quand on rencontre une personne enti\u00e8rement habill\u00e9e (et dont les organes g\u00e9nitaux sont par cons\u00e9quent cach\u00e9s), comment savons-nous s\u2019il faut s\u2019adresser \u00e0 elle au f\u00e9minin ou au masculin\u00a0? La v\u00e9rit\u00e9 est que, quand on voit d\u2019autres personnes et qu\u2019on les classifie comme femmes ou comme hommes, les seuls crit\u00e8res biologiques auxquels on se r\u00e9f\u00e8re sont les caract\u00e9ristiques sexuels secondaires, qui sont eux-m\u00eame les r\u00e9sultats de l\u2019action des hormones sexuelles. \u00c0 partir de l\u00e0, en tant que personne qui a des oestrog\u00e8nes en elle depuis maintenant cinq ans, ne devrais-je pas \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme une femme &laquo;&nbsp;biologique&nbsp;&raquo;\u00a0?<\/p>\n<p>Quand on les d\u00e9cortique et qu\u2019on les d\u00e9monte ainsi, il devient \u00e9vident que les termes &laquo;&nbsp;biologique&nbsp;&raquo; et &laquo;&nbsp;g\u00e9n\u00e9tique&nbsp;&raquo; sont de simples substituts du mot que les genTEs veulent r\u00e9ellement utiliser\u00a0: &laquo;&nbsp;naturelLE&nbsp;&raquo;. La plupart des cissexuelLEs veulent croire que leur appartenance au genre masculin ou f\u00e9minin est &laquo;&nbsp;naturelle&nbsp;&raquo;, de la m\u00eame fa\u00e7on que la plupart des h\u00e9t\u00e9rosexuelLEs veulent croire que leur orientation sexuelle est &laquo;&nbsp;naturelle&nbsp;&raquo;. En r\u00e9alit\u00e9, si on regarde le spectre complet des positions sociales et de classe, on observe une foule de genTEs essayant de &laquo;&nbsp;naturaliser&nbsp;&raquo; leurs privil\u00e8ges d\u2019une fa\u00e7on ou d\u2019une autre \u2212 que ce soit une personne fortun\u00e9e essayant de justifier l\u2019\u00e9norme foss\u00e9 entre les riches et les pauvres en revisitant la th\u00e9orie darwinienne de la s\u00e9lection naturelle, ou que ce soit une personne blanche pr\u00e9tendant \u00eatre plus intelligente ou plus comp\u00e9tente qu\u2019une personne racis\u00e9e en raison de caract\u00e9ristiques biologiques ou g\u00e9n\u00e9tiques. Quand on en vient au genre, la notion de &laquo;&nbsp;naturel&nbsp;&raquo; devient une carte ma\u00eetresse car elle permet de mettre en \u00e9vidence les vrais enjeux \u2212 privil\u00e8ges et pr\u00e9jug\u00e9s \u2212 et de concevoir quelles sont les places r\u00e9elles et consid\u00e9r\u00e9es l\u00e9gitimes qu\u2019on attribue aux minorit\u00e9s sexuelles per\u00e7ues comme \u00e9tant &laquo;&nbsp;non-naturelles&nbsp;&raquo; ou &laquo;&nbsp;artificielles&nbsp;&raquo;, et par cons\u00e9quent peu dignes d\u2019int\u00e9r\u00eat.<\/p>\n<p>C\u2019est pourquoi je pr\u00e9f\u00e8re le terme <i>cissexuelLE<\/i>. Il indique la seule diff\u00e9rence significative entre cette population et celleux d\u2019entre nous qui sommes transsexuelLEs\u00a0: les cissexuelLEs ont simplement v\u00e9cu leurs sexes physiques et subconscients comme \u00e9tant align\u00e9s.<\/p>\n<p><strong>L\u2019ASSIGNATION \u00c0 UN TROISI\u00c8ME GENRE ET \u00c0 UN TROISI\u00c8ME SEXE<\/strong><\/p>\n<p>Les personnes cissexuelles qui en sont aux premiers stades de l\u2019acceptation de la transsexualit\u00e9 (et qui n\u2019ont pas encore enti\u00e8rement pris conscience de leur privil\u00e8ge cissexuel) vont souvent consid\u00e9rer que nous, les personnes trans, habitons notre propre cat\u00e9gorie de genre qui serait s\u00e9par\u00e9e de &laquo;&nbsp;femme&nbsp;&raquo; et &laquo;&nbsp;homme&nbsp;&raquo;. J\u2019appelle cet acte <i>l\u2019assignation \u00e0 un troisi\u00e8me genre<\/i> (ou <i>l\u2019assignation \u00e0 un troisi\u00e8me sexe<\/i>). Si certaines tentatives d\u2019assignation des personnes trans \u00e0 un troisi\u00e8me genre ont clairement pour but d\u2019\u00eatre d\u00e9gradantes ou spectaculaires (comme pour les &laquo;&nbsp;shemale&nbsp;&raquo;), d\u2019autres moins offensives apparaissent souvent dans les discussions \u00e0 propos de personnes transsexuelles (comme &laquo;&nbsp;ille&nbsp;&raquo;, &laquo;&nbsp;el&nbsp;&raquo; ou &laquo;&nbsp;MTF&nbsp;&raquo;). Si le terme &laquo;&nbsp;MTF&nbsp;&raquo; peut \u00eatre utile en tant qu\u2019adjectif d\u00e9crivant le sens de ma transition, l\u2019utiliser comme un nom \u2212 i.e., se r\u00e9f\u00e9rer litt\u00e9ralement \u00e0 moi comme &laquo;&nbsp;Male-To-Female&nbsp;&raquo; \u2212 nie compl\u00e8tement le fait que je m\u2019identifie et que je vis comme une femme. Personnellement, je crois que l\u2019utilisation r\u00e9pandue des mots &laquo;&nbsp;MTF&nbsp;&raquo; ou &laquo;&nbsp;FTM&nbsp;&raquo; plut\u00f4t que des mots &laquo;&nbsp;femme trans&nbsp;&raquo; ou &laquo;&nbsp;homme trans&nbsp;&raquo; (qui sont plus respectueux, plus faciles \u00e0 prononcer, et moins facilement confondables l\u2019un avec l\u2019autre) refl\u00e8te un d\u00e9sir conscient ou inconscient de la part de nombreuXSES cissexuelLEs de distinguer les femmes et hommes transsexuelLEs de leurs homologues cissexuelLEs.<\/p>\n<p>Si l\u2019on parle de l\u2019assignation \u00e0 un troisi\u00e8me genre, il est crucial de faire la distinction entre les genTEs qui s\u2019identifient elleux-m\u00eame comme appartenant \u00e0 un troisi\u00e8me genre, et celleux qui assignent activement d\u2019autres personnes \u00e0 un troisi\u00e8me genre. Comme pour n\u2019importe quelle identit\u00e9 de genre, quand une personne se consid\u00e8re appartenir \u00e0 un troisi\u00e8me genre, c\u2019est que c\u2019est ainsi qu\u2019elle donne du sens \u00e0 sa vie et qu\u2019elle se place dans le monde, et cela doit \u00eatre respect\u00e9. En tant que personne qui par le pass\u00e9 s\u2019est identifi\u00e9e comme bigenre et gender-queer, je pense qu\u2019il est important que nous respections et reconnaissions les identit\u00e9s de genre des autres personnes, quelles qu\u2019elles soient. Mais c\u2019est justement pour cette m\u00eame raison que je proteste contre les personnes qui en assignent d\u2019autres \u00e0 un troisi\u00e8me genre contre leur volont\u00e9 ou sans leur consentement. Je pense que cette propension \u00e0 assigner d\u2019autres personnes \u00e0 un troisi\u00e8me genre est simplement un sous-produit du processus sp\u00e9culatif et non consensuel de genrement. En d\u2019autres mots, nous sommes tellement contraintEs \u00e0 genrer les genTEs en tant que femmes et hommes que quand on tombe sur une personne qui n\u2019est pas si facilement cat\u00e9gorisable de cette fa\u00e7on (souvent en raison de certains aspects inhabituels de genre), on essaye de l\u2019isoler et de la distinguer des deux autres genres. Les termes &laquo;&nbsp;troisi\u00e8me genre&nbsp;&raquo; et &laquo;&nbsp;troisi\u00e8me sexe&nbsp;&raquo; ont une longue histoire et ont \u00e9t\u00e9 appliqu\u00e9s aux homosexuelLEs, aux personnes intersexes et aux personnes transgenres par celleux qui se consid\u00e8rent comme ayant un genre &laquo;&nbsp;normal&nbsp;&raquo;. Cela sugg\u00e8re fortement que la tendance \u00e0 assigner d\u2019autres personnes \u00e0 un troisi\u00e8me genre provient \u00e0 la fois du sentiment de l\u00e9gitimit\u00e9 de genre et \u00e0 la fois du sexisme oppositionnel.<\/p>\n<p><strong>L\u2019OBSESSION DU PASSING<\/strong><\/p>\n<p>Un autre exemple o\u00f9 le langage pr\u00e9suppose que les genres cissexuels et transsexuels ont par essence une valeur diff\u00e9rente est l\u2019utilisation du verbe &laquo;&nbsp;passer&nbsp;&raquo;. Si le mot &laquo;&nbsp;passer&nbsp;&raquo; sert un objectif, dans le sens o\u00f9 il d\u00e9crit le privil\u00e8ge tr\u00e8s concret v\u00e9cu par les personnes transsexuelles qui re\u00e7oivent un privil\u00e8ge cissexuel conditionnel lorsqu\u2019elles vivent dans le genre auquel elles s\u2019identifient, c\u2019est un terme hautement probl\u00e9matique puisqu\u2019il insinue que la personne trans parvient \u00e0 se faire passer pour ce qu\u2019elle n\u2019est pas. Si on y regarde de plus pr\u00e8s, il devient assez \u00e9vident que le concept du &laquo;&nbsp;passing&nbsp;&raquo; est p\u00e9tri de privil\u00e8ge cissexuel, car il n\u2019est jamais utilis\u00e9 que pour les personnes trans. Par exemple, si un vendeur de magasin disait &laquo;&nbsp;merci, Monsieur&nbsp;&raquo; \u00e0 une femme cissexuelle, personne ne dirait qu\u2019elle &laquo;&nbsp;passe&nbsp;&raquo; pour un homme ou qu\u2019elle n\u2019arrive pas \u00e0 &laquo;&nbsp;passer&nbsp;&raquo; pour une femme\u00a0; \u00e0 la place, on dirait qu\u2019elle est une femme et qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 <i>confondue<\/i> avec un homme. De plus, on n\u2019utilise jamais le mot &laquo;&nbsp;passing&nbsp;&raquo; pour d\u00e9crire des hommes cissexuels qui soul\u00e8vent des poids tous les jours pour obtenir une apparence plus masculine, ou des femmes cissexuelles qui mettent du maquillage, des jupes et des talons pour obtenir une apparence plus f\u00e9minine. Pourtant, comme je suis une femme transsexuelle, si je sors de mon lit, enfile un tee-shirt et un jean, et que je me prom\u00e8ne dans la rue et suis g\u00e9n\u00e9ralement reconnue par les autres en tant que femme (malgr\u00e9 le manque d\u2019attention pour mon apparence), je peux encore \u00eatre rel\u00e9gu\u00e9e au fait de &laquo;&nbsp;passer&nbsp;&raquo; pour une femme.<\/p>\n<p>Le noeud du probl\u00e8me est que les mots &laquo;&nbsp;passer&nbsp;&raquo; et &laquo;&nbsp;passing&nbsp;&raquo; sont des verbes actifs. Ainsi quand on dit qu\u2019une personne transsexuelle &laquo;&nbsp;passe&nbsp;&raquo;, cela donne l\u2019impression fausse qu\u2019elle est la seule participante active dans ce sc\u00e9nario (c\u2019est-\u00e0-dire, la personne transsexuelle travaille dur pour obtenir une certaine apparence genr\u00e9e et le reste du monde se trouve passivement tromp\u00e9 ou pas par la &laquo;&nbsp;performance&nbsp;&raquo; de la personne transsexuelle). Cependant, je r\u00e9pondrais que l\u2019inverse est vrai\u00a0: le public est le principal participant actif en vertu de son besoin incessant de genrer comme homme ou femme chaque personne qu\u2019il voit. La personne transsexuelle peut r\u00e9agir \u00e0 cette situation de deux mani\u00e8res diff\u00e9rentes\u00a0: elle peut soit essayer de se conformer aux attentes du public concernant ce qu\u2019est un homme ou une femme, dans une perspective d\u2019int\u00e9gration et d\u2019\u00e9vitement de la stigmatisation, soit s\u2019affranchir des attentes du public et simplement \u00eatre elle-m\u00eame. Toutefois, si elle choisit cette derni\u00e8re option, le public continuera de la juger sur les m\u00eames bases de ce qui appara\u00eet comme masculin ou f\u00e9minin et, bien s\u00fbr, les autres seront toujours susceptibles de l\u2019accuser de &laquo;&nbsp;passer&nbsp;&raquo;, m\u00eame si elle n\u2019a rien fait activement pour \u00e7a. Ainsi, le r\u00f4le actif jou\u00e9 par celleux qui \u00e9tablissent une distinction de mani\u00e8re compulsive entre les femmes et les hommes (et celleux qui op\u00e8rent une discrimination entre les transsexuelLEs et les cissexuelLEs) est invisibilis\u00e9 par le concept de &laquo;&nbsp;passing&nbsp;&raquo;.<\/p>\n<p>On peut aussi mentionner que cette vision du &laquo;&nbsp;passing&nbsp;&raquo; est renforc\u00e9e par l\u2019usage de ce mot concernant d\u2019autres questions de classes sociales. Par exemple, un gay peut &laquo;&nbsp;passer&nbsp;&raquo; pour h\u00e9t\u00e9ro, ou une personne racis\u00e9e \u00e0 la peau claire peut &laquo;&nbsp;passer&nbsp;&raquo; pour blanche. Parfois les personnes travaillent dur pour &laquo;&nbsp;passer&nbsp;&raquo;, et d\u2019autres fois elles n\u2019essaient pas du tout. Dans les deux cas, la chose qui reste constante est que le mot &laquo;&nbsp;passer&nbsp;&raquo; est utilis\u00e9 pour d\u00e9placer la faute des pr\u00e9jug\u00e9s du groupe majoritaire vers les motifs et les actions des personnes minoritaires (ce qui explique pourquoi les personnes qui &laquo;&nbsp;passent&nbsp;&raquo; sont souvent accus\u00e9es de &laquo;&nbsp;tromperie&nbsp;&raquo; ou &laquo;&nbsp;d\u2019infiltration&nbsp;&raquo; si on s\u2019en rend compte).<\/p>\n<p>D\u2019apr\u00e8s mon exp\u00e9rience, la plupart des personnes cissexuelles sont absolument obs\u00e9d\u00e9es par le fait que les personnes transsexuelLEs &laquo;&nbsp;passent&nbsp;&raquo; ou pas. Depuis les rapports m\u00e9dicaux et acad\u00e9miques jusqu\u2019\u00e0 la t\u00e9l\u00e9, aux films et aux articles de journaux, les cissexuelLEs d\u00e9pensent une quantit\u00e9 exorbitante d\u2019\u00e9nergie \u00e0 satisfaire leur fascination concernant ce que les transsexuelLEs &laquo;&nbsp;font&nbsp;&raquo; \u2212 les proc\u00e9dures m\u00e9dicales, comment nous modifions nos comportements, etc. \u2212 pour &laquo;&nbsp;passer&nbsp;&raquo; dans leur sexe d\u2019identification. Cette obsession du passing permet aux cissexuelLEs d\u2019ignorer leur propre privil\u00e8ge cissexuel, et sert aussi \u00e0 privil\u00e9gier, chez les personnes transsexuelles, le sexe d\u2019assignation au sexe ressenti et v\u00e9cu, renfor\u00e7ant ainsi l\u2019id\u00e9e que les genres des transsexuelLEs sont ill\u00e9gitimes.<\/p>\n<p>Ironiquement, il est courant que les cissexuelLEs pr\u00e9tendent que ce sont les transsexuelLEs qui sont obsed\u00e9Es par le &laquo;&nbsp;passing&nbsp;&raquo;. De telles accusations nient le nombre incalculable de personnes transsexuelles qui ne sont pas pr\u00e9occup\u00e9es par la fa\u00e7on dont elles sont per\u00e7ues. Elles invisibilisent aussi le fait que les deux parties ont des int\u00e9r\u00eats tr\u00e8s diff\u00e9rents en ce qui concerne le &laquo;&nbsp;passing&nbsp;&raquo; transsexuel. En particulier, tandis que les cissexuelLEs n\u2019ont aucune raison l\u00e9gitime d\u2019\u00eatre concern\u00e9Es par le fait qu\u2019unE certainE transsexuelLE &laquo;&nbsp;passe&nbsp;&raquo; (\u00e0 part pour utiliser leur privil\u00e8ge cissexuelLE sur ellui), les transsexuelLEs comprennent qu\u2019\u00eatre prisEs au s\u00e9rieux dans notre sexe d\u2019identification a des r\u00e9percussions extraordinaires sur notre qualit\u00e9 de vie. En vivant dans ce monde extraordinairement cissexiste (et sexiste oppositionnel), les transsexuelLEs reconnaissent le privil\u00e8ge cissexuel pour ce qu\u2019il est\u00a0: un <i>privil\u00e8ge<\/i>. \u00catre accept\u00e9Es comme des membres de notre sexe d\u2019identification nous permet infiniment plus facilement d\u2019obtenir un emploi et un logement, d\u2019\u00eatre prisEs au s\u00e9rieux dans nos pr\u00e9occupations personnelles, sociales et politiques, et d\u2019\u00eatre capables de nous promener dans la rue sans nous faire agresser ou harceler.<\/p>\n<p>Les personnes cissexuelles (pas les transsexuelles) sont celles qui cr\u00e9ent, entretiennent et font respecter le &laquo;&nbsp;passing&nbsp;&raquo; par leur tendance \u00e0 traiter les transsexuelLEs de fa\u00e7on dramatiquement diff\u00e9rente en se fondant seulement sur les crit\u00e8res superficiels de notre apparence. Si unE transsexuelLE ne &laquo;&nbsp;passe&nbsp;&raquo; pas, les cissexuelLEs se servent souvent de cela comme excuse pour refuser \u00e0 cette personne le droit basique de voir son genre d\u2019identification reconnu et respect\u00e9. Parfois les cissexuelLEs se servent m\u00eame de ces situations comme si elles \u00e9taient des invitations \u00e0 humilier ou maltraiter ouvertement des transsexuelLEs. Et ceux et celles d\u2019entre nous qui &laquo;&nbsp;passent&nbsp;&raquo; effectivement sont sans aucun doute mieux trait\u00e9Es par les cissexuelLEs, quoique pas n\u00e9cessairement avec respect. En tant que transsexuelle qui &laquo;&nbsp;passe&nbsp;&raquo;, je trouve qu\u2019il est courant que les personnes cissexuelles, lorsqu\u2019elles d\u00e9couvrent mon statut trans, me f\u00e9licitent en utilisant le m\u00eame ton condescendant que les genTEs utilisent pour f\u00e9liciter les personnes homosexuelles qui &laquo;&nbsp;n\u2019\u00e9talent&nbsp;&raquo; pas leur homosexualit\u00e9 (c\u2019est-\u00e0-dire, qui se comportent comme des h\u00e9t\u00e9ros) ou les minorit\u00e9s raciales qui utilisent un &laquo;&nbsp;fran\u00e7ais correct&nbsp;&raquo; (c\u2019est-\u00e0-dire, qui se comportent comme des blancHEs). En d\u2019autres mots, ce sont des compliments \u00e0 double tranchant con\u00e7us pour renforcer la sup\u00e9riorit\u00e9 cissexuelle. Le plus courant de ces commentaires, &laquo;&nbsp;tu ressembles vraiment \u00e0 une vraie femme&nbsp;&raquo;, serait clairement pris comme une insulte s\u2019il \u00e9tait adress\u00e9 \u00e0 une femme cissexuelle. Une autre remarque fr\u00e9quente, &laquo;&nbsp;je n\u2019aurais jamais devin\u00e9 que tu \u00e9tais transsexuelle&nbsp;&raquo;, me f\u00e9licite essentiellement de ressembler \u00e0 une cissexuelle, insinuant une fois encore que les cissexuelLEs sont par essence meilleurEs que les transsexuelLEs.<\/p>\n<p>Puisque le terme &laquo;&nbsp;passing&nbsp;&raquo; fait deux poids deux mesures entre les genres cissexuels et transsexuels, et permet un sentiment de l\u00e9gitimit\u00e9 de genre cissexuel, nous devrions \u00e0 la place adopter un vocabulaire qui reconna\u00eet \u00e0 raison ce ph\u00e9nom\u00e8ne comme un produit d\u00e9riv\u00e9 du genrement et de l\u2019\u00e9vidence cissexuelle. Par cons\u00e9quent, je sugg\u00e8re d\u2019utiliser le terme <i>malgenr\u00e9E<\/i> lorsqu\u2019une personne cissexuelle ou transsexuelle se fait assigner \u00e0 un genre qui ne correspond pas au genre auquel elle s\u2019identifie, et le terme <i>genr\u00e9E correctement<\/i> lorsque des genTEs lui assignent un terme qui correspond \u00e0 la fa\u00e7on \u00e0 laquelle elle s\u2019identifie. Et, comme mentionn\u00e9 pr\u00e9c\u00e9demment, le terme <i>privil\u00e8ge cissexuel conditionnel<\/i> devrait \u00eatre adopt\u00e9 pour d\u00e9crire ce qui a historiquement \u00e9t\u00e9 connu comme privil\u00e8ge de &laquo;&nbsp;passing&nbsp;&raquo;.<\/p>\n<p><strong>PRENDRE SON GENRE POUR ACQUIS<\/strong><\/p>\n<p>Un autre probl\u00e8me avec le mot &laquo;&nbsp;passer&nbsp;&raquo; est qu\u2019il n\u2019est g\u00e9n\u00e9ralement utilis\u00e9 qu\u2019en r\u00e9f\u00e9rence au sexe d\u2019identification d\u2019une personne transsexuelle et pas au sexe d\u2019assignation. Cela donne l\u2019impression que les transsexuelLEs ne commencent \u00e0 g\u00e9rer la perception des autres genTEs qu\u2019<i>apr\u00e8s <\/i> qu\u2019illes transitionnent. Ainsi les genTEs parleront du fait que je &laquo;&nbsp;passe&nbsp;&raquo; maintenant comme une femme, mais personne ne se demandera jamais combien cela devait \u00eatre difficile pour moi de &laquo;&nbsp;passer&nbsp;&raquo; pour un homme avant. Personnellement, je trouvais infiniment plus difficile et stressant de g\u00e9rer mon genre per\u00e7u lorsque les genTEs pr\u00e9sumaient que j\u2019\u00e9tais un homme, que maintenant en tant que femme. Cependant, une fois que l\u2019on commence \u00e0 penser en terme de personne transsexuelle malgenr\u00e9e ou genr\u00e9e correctement par rapport \u00e0 sa perception d\u2019elle-m\u00eame (en opposition \u00e0 &laquo;&nbsp;passant&nbsp;&raquo; ou pas aux yeux des autres), alors on commence \u00e0 avoir une appr\u00e9ciation plus pr\u00e9cise et r\u00e9aliste du v\u00e9cu transsexuel. En fait, on pourrait dire que la plupart des transsexuelLEs ont l\u2019exp\u00e9rience d\u2019\u00eatre malgenr\u00e9Es tout au long de leur enfance et parfois pendant une bonne partie de l\u2019\u00e2ge adulte. Ce malgenrement continu durant nos ann\u00e9es de construction fa\u00e7onne notre relation avec le genre (et notre propre perception de nous-m\u00eames) avec une ampleur qui ne peut pas \u00eatre sous-estim\u00e9e.<\/p>\n<p>N\u2019ayant jamais eu qu\u2019un v\u00e9cu trans, il m\u2019a fallu beaucoup de temps pour r\u00e9aliser que je ressens et que je traite le genre tr\u00e8s diff\u00e9remment de la fa\u00e7on dont la plupart des cissexuelLEs le font. Par exemple, quelques mois apr\u00e8s que j\u2019eus commenc\u00e9 \u00e0 vivre \u00e0 plein temps comme femme, un ami \u00e0 moi m\u2019a demand\u00e9 si j\u2019\u00e9tais d\u00e9j\u00e0 entr\u00e9e dans des toilettes pour hommes par erreur. Au d\u00e9but, la question m\u2019a paru bizarre. Quand je lui ai lanc\u00e9 un regard perplexe, il a essay\u00e9 de clarifier. Il a dit qu\u2019il ne pense jamais aux toilettes dans lesquelles il rentre, ne remarque jamais le petit symbole &laquo;&nbsp;homme&nbsp;&raquo; sur la porte, mais finit toujours au bon endroit. Alors, il se demandait si j\u2019\u00e9tais accidentellement entr\u00e9e dans les toilettes pour hommes <i>par habitude<\/i> depuis ma transition. J\u2019ai ri et lui ai dit qu\u2019il n\u2019y avait jamais eu une seule fois de ma vie o\u00f9 je sois entr\u00e9e dans des toilettes publiques \u2212 hommes ou femmes \u2212 par habitude\u00a0; toute ma vie, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 atrocement consciente de chaque espace genr\u00e9 dans lequel j\u2019entrais.<\/p>\n<p>Grandir en tant que trans \u2212 devoir g\u00e9rer \u00e0 la fois la dissonance psychologique entre mon sexe physique et subconscient et le barrage constant \u00e0 \u00eatre malgenr\u00e9e par les autres \u2212 a \u00e9t\u00e9 une exp\u00e9rience d\u00e9chirante qui m\u2019a pouss\u00e9e \u00e0 me dissocier de mon propre corps et de mes propres \u00e9motions. Et tandis que transitionner physiquement et vivre dans mon sexe d\u2019identification m\u2019a permis de finalement triompher de ma dissonance de genre, je lutte encore avec une hypersensibilit\u00e9 au genre (et plus sp\u00e9cifiquement au genrement). N\u2019ayant jamais eu l\u2019opportunit\u00e9 d\u2019apprendre \u00e0 ressentir mon genre comme quelque chose qui ne peut \u00eatre remis en question et comme une seconde nature (contrairement \u00e0 mon ami), je ressens encore parfois une secousse inconfortable quand des genTEs parlent de moi comme &laquo;&nbsp;elle&nbsp;&raquo; (m\u00eame si c\u2019est le pronom que je pr\u00e9f\u00e8re). Quand je regarde des photos ou des vid\u00e9os de moi, je ne peux toujours pas m\u2019emp\u00eacher de voir le &laquo;&nbsp;gar\u00e7on&nbsp;&raquo; dans mon visage ou de l\u2019entendre dans le son de ma voix, quand bien m\u00eame personne ne m\u2019a appel\u00e9e &laquo;&nbsp;Monsieur&nbsp;&raquo; depuis plus de cinq ans. Je me sens agress\u00e9e et suis extraordinairement \u00e9nerv\u00e9e \u00e0 chaque fois que je regarde la t\u00e9l\u00e9 ou un film et que je suis d\u00e9sagr\u00e9ablement surprise par une blague ou un commentaire ignorant qui balaye le sexe d\u2019identification des personnes trans ou parle d\u2019elles en utilisant leur sexe d\u2019assignation. Et m\u00eame si je ressens maintenant une concordance de genre, je m\u2019appesantis encore constamment sur le genre, ce qui, bien qu\u2019utile quand j\u2019\u00e9cris un livre sur le sujet, peut souvent \u00eatre malsain et \u00e9puisant.<\/p>\n<p>Mon hypersensibilit\u00e9 au genre me rappelle ce qu\u2019une amie m\u2019a dit une fois sur son rapport \u00e0 l\u2019argent. Elle a grandi dans une famille o\u00f9 l\u2019argent \u00e9tait rare, et o\u00f9 des bagarres provenaient de la pression financi\u00e8re qu\u2019illes subissaient. Cela a alt\u00e9r\u00e9 irr\u00e9vocablement le rapport de mon amie avec l\u2019argent. Si beaucoup d\u2019entre nous qui avons grandi dans des classes moyennes voyons l\u2019argent simplement comme un moyen d\u2019obtenir ce qu\u2019on veut ou dont on a besoin, pour mon amie il est aussi porteur d\u2019un \u00e9l\u00e9ment suppl\u00e9mentaire \u00e9motionnel. M\u00eame si elle a maintenant des bases financi\u00e8res plus solides, elle trouve encore qu\u2019elle ne le m\u00e9rite pas lorsqu\u2019elle re\u00e7oit de l\u2019argent et se sent coupable \u00e0 chaque fois qu\u2019elle en d\u00e9pense. Cela la pr\u00e9occupe encore et la remplit d\u2019anxi\u00e9t\u00e9 parce qu\u2019elle n\u2019a jamais l\u2019impression qu\u2019elle peut prendre cela pour acquis \u2212 elle comprend que cela peut lui \u00eatre retir\u00e9 n\u2019importe quand.<\/p>\n<p>Le rapport de mon amie \u00e0 l\u2019argent me rappelle ma propre ins\u00e9curit\u00e9 continue concernant le genre. M\u00eame si j\u2019ai finalement atteint un point o\u00f9 je me sens confortable en vivant dans mon propre corps, j\u2019ai souvent l\u2019impression que je ne le m\u00e9rite pas et je me sens souvent coupable \u00e0 ce sujet. Et tandis que tout le monde autour de moi semble se sentir l\u00e9gitime dans son genre au point de le prendre pour acquis, j\u2019ai toujours l\u2019impression que le mien pourrait m\u2019\u00eatre retir\u00e9 \u00e0 chaque minute. Et en un sens, il peut l\u2019\u00eatre (et l\u2019est souvent) \u00e0 chaque fois que quelqu\u2019unE essaie de brandir son privil\u00e8ge cissexuel face \u00e0 moi.<\/p>\n<p><strong>FAIRE LA DISTINCTION ENTRE TRANSPHOBIE ET PRIVIL\u00c8GE CISSEXUEL<\/strong><\/p>\n<p>Le fait que les transsexuelLEs aient surv\u00e9cu \u00e0 une enfance o\u00f9 illes \u00e9taient constamment malgenr\u00e9Es cr\u00e9e des diff\u00e9rences majeures entre nos fa\u00e7ons de r\u00e9agir \u00e0 des expressions publics d\u2019anxi\u00e9t\u00e9 de genre et celles d\u2019autres LGBT. Par exemple, une de mes amies, une gouine butch cissexuelle, m\u2019a parl\u00e9 d\u2019une situation o\u00f9 elle avait \u00e9t\u00e9 accus\u00e9e d\u2019\u00eatre un &laquo;&nbsp;homme&nbsp;&raquo; dans des toilettes pour femmes (sans doute \u00e0 cause de son style vestimentaire et de ses mani\u00e8res masculines). La femme qui portait cette accusation l\u2019avait interpell\u00e9e, avec un sentiment de l\u00e9gitimit\u00e9 de genre, en lui disant &laquo;&nbsp;tu n\u2019as pas ta place ici&nbsp;&raquo;. Mon amie, qui \u00e9tait \u00e9videmment d\u00e9rang\u00e9e par l\u2019\u00e9v\u00e9nement, a r\u00e9pondu en lui pointant ses propres seins et en disant &laquo;&nbsp;je <i>suis<\/i> une femme et j\u2019<i>ai<\/i> ma place ici&nbsp;&raquo;, ce qui a eu pour effet de plonger son accusatrice dans l\u2019embarras et de lui faire pr\u00e9senter des excuses. Si mon amie ne s\u2019identifie pas comme transgenre, on pourrait pourtant d\u00e9crire cet incident comme un exemple de transphobie (elle a \u00e9t\u00e9 prise pour cible parce que son apparence &laquo;&nbsp;trangressait&nbsp;&raquo; les normes de genre). Et quand l\u2019accusatrice s\u2019est excus\u00e9e, elle a d\u2019une mani\u00e8re frappante \u00e9tendu (tardivement) le privil\u00e8ge cissexuel \u00e0 mon amie. C\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019elle a reconnue mon amie comme une femme l\u00e9gitime (bien que ne se conformant pas aux normes de genre) et, par cons\u00e9quent, a reconnu le droit \u00e0 mon amie de partager cet espace non-mixte femmes avec elle.<\/p>\n<p>Je raconte cette histoire parce qu\u2019elle est radicalement diff\u00e9rente de la fa\u00e7on dont certaines de mes amies femmes trans vivent de telles situations. Quand une femme transsexuelle est accus\u00e9e d\u2019\u00eatre un &laquo;&nbsp;homme&nbsp;&raquo; dans des toilettes pour femmes, il faut voir en toile de fond une vie enti\u00e8re o\u00f9 elle a \u00e9t\u00e9 malgenr\u00e9e comme homme. Ainsi, plut\u00f4t que d\u2019avoir l\u2019impression qu\u2019elle a injustement \u00e9t\u00e9 prise pour cible parce que ses comportements &laquo;&nbsp;transgressent&nbsp;&raquo; les normes de genre (ce que ressentent beaucoup d\u2019homos cissexuelLEs), elle va plut\u00f4t se sentir cibl\u00e9e \u00e0 cause de son statut transsexuel \u2212 en d\u2019autres mots, elle va supposer que l\u2019accusatrice exerce du privil\u00e8ge cissexuel sur elle. Et la femme transsexuelle a souvent raison de supposer cela. Apr\u00e8s tout, l\u2019accusatrice a commenc\u00e9 \u00e0 s\u2019excuser quand mon amie gouine butch lui a dit &laquo;&nbsp;je suis une femme&nbsp;&raquo; (en d\u2019autres termes, elle a \u00e9t\u00e9 tardivement &laquo;&nbsp;lue&nbsp;&raquo; comme une femme cissexuelle), mais quand mes amies femmes trans disent &laquo;&nbsp;je suis une femme&nbsp;&raquo;, elles sont souvent encore accus\u00e9es d\u2019\u00eatre des &laquo;&nbsp;hommes&nbsp;&raquo; (en d\u2019autres mots, elles sont &laquo;&nbsp;lues&nbsp;&raquo; comme des femmes transsexuelles et se voient refuser le privil\u00e8ge cissexuel).<\/p>\n<p>Reconna\u00eetre la diff\u00e9rence entre la transphobie (qui cible les personnes dont l\u2019expression de genre et l\u2019apparence diff\u00e8rent de la norme) et le privil\u00e8ge cissexuel (qui cible les personnes dont le sexe assign\u00e9 et le sexe d\u2019identification diff\u00e8rent) est important, sp\u00e9cialement lorsqu\u2019on essaie de comprendre les politiques homo\/trans contemporaines. Par exemple, certains \u00e9v\u00e9nements et \u00e9tablissements pour femmes lesbiennes et bies ont des politiques qui excluent sp\u00e9cifiquement les femmes trans. Les d\u00e9fenseureuses de telles politiques pr\u00e9tendent souvent ne pas \u00eatre transphobes, parce qu\u2019illes permettent \u00e0 certaines personnes s\u2019identifiant comme transgenre de participer (tant qu\u2019elles sont &laquo;&nbsp;n\u00e9es femmes&nbsp;&raquo;). Ainsi, plut\u00f4t que d\u2019appeler &laquo;&nbsp;transphobes&nbsp;&raquo; ces politiques excluant les femmes trans, il est plus exact de dire qu\u2019elles sont cissexistes, car elles refusent d\u2019accepter l\u2019identit\u00e9 de femme des femmes transsexuelles comme \u00e9tant aussi l\u00e9gitime que celles des femmes cissexuelles. (De telles politiques peuvent aussi \u00eatre appel\u00e9es <i>trans-misogynes<\/i>, puisqu\u2019elles favorisent les personnes trans sur un spectre FTM au d\u00e9triment des personnes sur un spectre MTF). De plus, on peut dire de ces cissexuelLEs &laquo;&nbsp;n\u00e9es femmes&nbsp;&raquo; (peu importe qu\u2019illes soient transgenres) qui choisissent de participer \u00e0 de tels \u00e9v\u00e9nements qu\u2019illes exercent leur privil\u00e8ge cissexuel (c\u2019est-\u00e0-dire, illes tirent profit de tous les privil\u00e8ges associ\u00e9s \u00e0 leur sexe de naissance). En effet, il est d\u00e9cevant que la plupart des personnes cissexuelles transgenres et homos \u2212 particuli\u00e8rement celles qui accusent de fa\u00e7on hypocrite les transsexuelLEs d\u2019essayer d\u2019atteindre un &laquo;&nbsp;privil\u00e8ge de passing&nbsp;&raquo; en transitionnant vers notre sexe d\u2019identification \u2212 n\u2019ont pratiquement aucune r\u00e9flexion sur les mani\u00e8res incalculables dont elles s\u2019adonnent r\u00e9guli\u00e8rement \u00e0 leur propre privil\u00e8ge cissexuel.<\/p>\n<p>Une fois que l\u2019on comprend le privil\u00e8ge cissexuel, il devient \u00e9vident que beaucoup d\u2019actes de discrimination qui \u00e9taient auparavant regroup\u00e9s sous le terme &laquo;&nbsp;transphobie&nbsp;&raquo; sont probablement mieux d\u00e9crits en terme de cissexisme. Dans ce qui suit, je reconsid\u00e9rerai un certain nombre de tels actes discriminatoires, en me concentrant sur les fa\u00e7ons dont ils sont sp\u00e9cifiquement con\u00e7us pour miner la l\u00e9gitimit\u00e9 des genres auxquels s\u2019identifient les personnes trans plut\u00f4t que pour cibler les personnes trans parce qu\u2019elles d\u00e9rogent aux normes de genre oppositionnelles.<\/p>\n<p><strong>L\u2019EXCLUSION DES PERSONNES TRANS<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019exclusion des personnes trans est peut-\u00eatre l\u2019exercice d\u2019oppression envers les transsexuelLEs le plus direct et \u00e9vident qui soit. Tr\u00e8s simplement, l\u2019exclusion des trans a lieu lorsque des cissexuelLEs excluent des transsexuelLEs d\u2019espaces, de groupes ou d\u2019\u00e9v\u00e9nements destin\u00e9s aux personnes du m\u00eame genre que celui auquel s\u2019identifie la personne trans. L\u2019exclusion des trans peut aussi entrer en jeu dans d\u2019autres cas de figure o\u00f9 le genre d\u2019identification de la personne trans se trouve pass\u00e9 \u00e0 la trappe (par exemple, quand quelqu\u2019unE s\u2019obstine \u00e0 me qualifier &laquo;&nbsp;d\u2019homme&nbsp;&raquo;, ou utilise intentionnellement des pronoms inappropri\u00e9s en s\u2019adressant \u00e0 moi). Sachant quelle \u00e9norme bourde sociale constitue le fait de mal genrer quelqu\u2019unE dans notre culture, et \u00e0 quel point les genTEs se r\u00e9pandent g\u00e9n\u00e9ralement en excuses lorsqu\u2019illes se rendent compte qu\u2019illes ont commis cette erreur, il est difficile de voir dans l\u2019exclusion des trans (c\u2019est-\u00e0-dire le non respect d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 du genre des transsexuelLEs) autre chose qu\u2019une d\u00e9marche arrogante d\u2019amoindrissement et d\u2019humiliation des personnes trans.<\/p>\n<p><strong>L\u2019OBJETISATION DES PERSONNES TRANS<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019objetisation des corps transsexuels est tout \u00e0 fait corr\u00e9l\u00e9e \u00e0 l\u2019obsession cissexuelle du &laquo;&nbsp;passing&nbsp;&raquo;. Alors que nos transitions physiques interviennent g\u00e9n\u00e9ralement sur une p\u00e9riode de quelques ann\u00e9es (une simple fraction de nos vies), elles dominent presque compl\u00e8tement les discours cissexuels portant sur la transsexualit\u00e9. La raison en est claire\u00a0: la concentration presque exclusive de l\u2019attention sur notre transformation physique permet un ancrage permanent des transsexuelLEs dans notre sexe d\u2019assignation et transforme ainsi notre sexe d\u2019identification en un but dont nous ne cessons de nous approcher mais que nous n\u2019atteignons jamais compl\u00e8tement. Cela a non seulement pour effet de minimiser notre exp\u00e9rience de vie, tout ce qu\u2019il y a de plus r\u00e9elle, en tant que membres de notre sexe d\u2019identification apr\u00e8s transition, mais aussi de d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment mettre de c\u00f4t\u00e9 l\u2019enjeu crucial que constitue l\u2019oppression cissexuelle envers les transsexuelLEs (ce qui rappelle la fa\u00e7on dont certainEs h\u00e9t\u00e9rosexuelLEs concentrent leur curiosit\u00e9 sur ce que les gays, les lesbiennes et les bisexuelLEs font dans leur chambre \u00e0 coucher \u2212 c\u2019est-\u00e0-dire de quelle fa\u00e7on nous baisons \u2212 dans le but d\u2019\u00e9viter de se demander en quoi leurs propres comportements et attitudes vont dans le sens d\u2019une oppression des gays, des lesbiennes et des bisexuelLEs).<\/p>\n<p>Une autre forme courante d\u2019objetisation des trans intervient lorsque des cissexuelLEs deviennent fascin\u00e9Es, perturb\u00e9Es ou obs\u00e9d\u00e9Es par des \u00e9carts suppos\u00e9s existant entre le sexe physique d\u2019unE transsexuelLE et son genre d\u2019identification. Assez typiquement, ce type d\u2019attention se porte sur les organes g\u00e9nitaux de la personne trans. Ainsi l\u2019objetisation r\u00e9duit la personne transsexuelle \u00e0 un statut &laquo;&nbsp;d\u2019objet&nbsp;&raquo;, permettant aux cissexuelLEs de nous condamner, de nous diaboliser, de nous f\u00e9tichiser, de nous ridiculiser, de nous critiquer, et de nous exploiter sans \u00e9prouver de culpabilit\u00e9 ou de remords.<\/p>\n<p><strong>LA MYSTIFICATION DES PERSONNES TRANS<\/strong><\/p>\n<p>Une autre strat\u00e9gie qui va de pair avec l\u2019obsession du passing et l\u2019objetisation des trans est la mystification des trans\u00a0: c\u2019est s\u2019autoriser \u00e0 rester si confin\u00e9E dans l\u2019id\u00e9e d\u2019une nature taboue du &laquo;&nbsp;changement de sexe&nbsp;&raquo; que l\u2019on perd de vue le fait que la transsexualit\u00e9 est tout \u00e0 fait r\u00e9elle, tangible et souvent banale pour celleux d\u2019entre nous qui en avons une exp\u00e9rience imm\u00e9diate. On peut lisiblement observer la mystification des trans dans les descriptions des transsexuelLEs fournies par les m\u00e9dias, \u00e0 partir du moment o\u00f9 notre sexe d\u2019assignation est souvent transform\u00e9 en un secret cach\u00e9 ou en un objet d\u2019\u2019intrigue, tandis que notre sexe v\u00e9cu se trouve pr\u00e9sent\u00e9 comme une illusion \u00e9labor\u00e9e. Dans la vie r\u00e9elle, lorsque je dis \u00e0 des genTEs que je suis transsexuelle, il arrive souvent qu\u2019illes s\u2019\u00e9ternisent l\u00e0-dessus, en me r\u00e9p\u00e9tant combien il leur est incroyable que j\u2019aie autrefois v\u00e9cu en tant que gar\u00e7on, comme si je les avais bluff\u00e9Es en usant d\u2019un tour de passe-passe. La v\u00e9rit\u00e9, c\u2019est que la transsexualit\u00e9 n\u2019a rien de fascinant. Pour beaucoup d\u2019entre nous, c\u2019est simplement une r\u00e9alit\u00e9. J\u2019effectue constamment des coming-outs aupr\u00e8s de genTEs, et lorsque je le fais, aucune musique ne se met \u00e0 jouer en arri\u00e8re-plan pour souligner le suspense. De plus, mon appartenance au genre f\u00e9minin n\u2019est pas une esp\u00e8ce de production complexe qui exigerait de ma part de jeter de la poudre aux yeux\u00a0: croyez-le ou non, je vis ma vie en \u00e9tant seulement moi-m\u00eame et en faisant ce qui me convient le plus. La mystification des trans est uniquement une fa\u00e7on de plus pour les cissexuelLEs d\u2019en appeler \u00e0 &laquo;&nbsp;l\u2019artificialit\u00e9&nbsp;&raquo; de la transsexualit\u00e9, cr\u00e9ant ainsi l\u2019impression fallacieuse que nos genres d\u2019assignation seraient &laquo;&nbsp;naturels&nbsp;&raquo; tandis que nos genres d\u2019identification, v\u00e9cus, ne le seraient pas.<\/p>\n<p><strong>L\u2019INTERROGATION SUR LES PERSONNES TRANS<\/strong><\/p>\n<p>Si l\u2019obsession du passing, l\u2019objetisation des personnes trans et la mystification des personnes trans d\u00e9l\u00e9gitiment les identit\u00e9s transsexuelles en se concentrant sur le &laquo;&nbsp;comment&nbsp;&raquo; de la transsexualit\u00e9, l\u2019interrogation sur les personnes trans se focalise quant \u00e0 elle sur le &laquo;&nbsp;pourquoi&nbsp;&raquo;. Pourquoi les transsexuelLEs existent-illes\u00a0? Qu\u2019est-ce-qui nous engage \u00e0 changer de sexe\u00a0? Est-ce une affaire de g\u00e9n\u00e9tique\u00a0? D\u2019hormones\u00a0? D\u2019\u00e9ducation\u00a0? Est-ce corr\u00e9l\u00e9 au fait de vivre dans une culture obs\u00e9d\u00e9e par la chirurgie esth\u00e9tique\u00a0? Ou peut-\u00eatre n\u2019est-ce qu\u2019une bonne vieille maladie mentale\u00a0? De telles questions repr\u00e9sentent l\u2019intellectualisation du processus d\u2019objetisation des transsexuelLEs. En nous r\u00e9duisant \u00e0 un statut d\u2019objets d\u2019\u00e9tude et de curiosit\u00e9, les cissexuelLEs se lib\u00e8rent du d\u00e9sagr\u00e9ment de nous envisager comme des \u00eatres qui vivent et qui respirent, faisant face non seulement \u00e0 nos propres tendances personnelles, mais aussi \u00e0 la discrimination de genre ambiante, articul\u00e9e autour du cissexisme et du sexisme oppositionnel.<\/p>\n<p>Tandis que je travaillais sur ce livre, en me plongeant dans les textes sexologiques et sociologiques qui tentent d\u2019expliquer pourquoi les transsexuelLEs existent, il m\u2019est venu \u00e0 l\u2019esprit que, plut\u00f4t que simplement retirer du DSM le diagnostic de trouble de l\u2019identit\u00e9 de genre, nous devrions peut-\u00eatre envisager de le remplacer par le trouble de l\u2019\u00e9tiologie transsexuelle, afin de mettre en lumi\u00e8re cette obsession malsaine manifest\u00e9e par beaucoup de cissexuelLEs\u00a0: expliquer les origines de la transsexualit\u00e9. \u00c0 l\u2019inverse de ces chercheurEUSEs cissexuelLEs qui trouvent passionnant et intellectuellement stimulant de se perdre en consid\u00e9rations et de pontifier sur mon existence, la question &laquo;&nbsp;pourquoi suis-je transsexuelle&nbsp;&raquo; a toujours \u00e9t\u00e9 pour moi une source de honte et de d\u00e9go\u00fbt de moi-m\u00eame. Depuis l\u2019\u00e9poque de ma pr\u00e9adolescence jusqu\u2019\u00e0 mes ann\u00e9es de jeune adulte, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 d\u00e9vor\u00e9e par cette question parce que, tr\u00e8s franchement, je ne voulais pas \u00eatre transsexuelle. Comme la plupart des genTEs, j\u2019acceptais l\u2019id\u00e9e qu\u2019il \u00e9tait pr\u00e9f\u00e9rable d\u2019\u00eatre cissexuelLE. Au final, j\u2019ai pris conscience du fait que s\u2019appesantir sur le &laquo;&nbsp;pourquoi&nbsp;&raquo; \u00e9tait une d\u00e9marche st\u00e9rile \u2212 le fait est que je suis transsexuelle et que j\u2019existe, et il n\u2019y a aucune raison valable pour que je me sente inf\u00e9rieure \u00e0 unE cissexuelLE \u00e0 cause de cela.<\/p>\n<p>Une fois accept\u00e9e ma propre transsexualit\u00e9, il est devenu \u00e9vident pour moi que la question &laquo;&nbsp;pourquoi les transsexuelLEs existent-illes\u00a0?&nbsp;&raquo; n\u2019est pas une affaire de pure curiosit\u00e9, mais bien un acte de non-acceptation, \u00e0 partir du moment o\u00f9 elle intervient sans que ne soit jamais pos\u00e9e la question r\u00e9ciproque &laquo;&nbsp;pourquoi les cissexuelLEs existent-illes\u00a0?&nbsp;&raquo;. La recherche incessante en vue de la d\u00e9couverte de la cause de la transsexualit\u00e9 a pour utilit\u00e9 de figer les identit\u00e9s de genre transsexuelles dans un \u00e9tat perp\u00e9tuellement susceptible d\u2019\u00eatre mis en question, et fait du m\u00eame coup en sorte que les identit\u00e9s de genre cissexuelles restent non-questionnables.<\/p>\n<p><strong>L\u2019EFFACEMENT DES PERSONNES TRANS<\/strong><\/p>\n<p>La seule chose plus perturbante que les personnes qui se demandent sans rel\u00e2che pourquoi les transsexuelLEs existent, ce sont les personnes qui pr\u00e9tendent sans ciller d\u00e9tenir la r\u00e9ponse \u00e0 cette question. Malheureusement, plut\u00f4t que de simplement prendre acte des t\u00e9moignages fournis par les personnes transsexuelles (lesquels d\u00e9crivent presque invariablement une forme de conscience intrins\u00e8que de ce que l\u2019on est, ou une id\u00e9e de sexe subconscient), beaucoup de cissexuelLEs choisissent \u00e0 la place de projeter sur nous leurs propres pr\u00e9somptions \u00e0 propos du genre. Souvent, de telles d\u00e9marches sont centr\u00e9es sur les conceptions cissexuelles peu \u00e9labor\u00e9es ayant trait \u00e0 ce qu\u2019unE transsexuelLE se trouverait \u00e0 m\u00eame d\u2019acqu\u00e9rir en changeant de sexe v\u00e9cu\u00a0: privil\u00e8ges, normalit\u00e9, \u00e9panouissement sexuel et ainsi de suite. L\u2019id\u00e9e que nous transitionnons d\u2019abord et avant tout pour nous-m\u00eames, pour nous sentir en ad\u00e9quation avec notre corps, n\u2019est pratiquement jamais \u00e0 l\u2019ordre du jour. Cela est d\u00fb au fait que les cissexuelLEs se repr\u00e9sentent souvent les transsexuelLEs comme des non-personnes\u00a0: les proc\u00e9d\u00e9s d\u2019objetisation des trans, de mystification des trans et d\u2019interrogation sur les trans permettent que nous soyons vuEs non comme des personnes humaines, mais comme des objets et des cr\u00e9atures de spectacle existant pour le b\u00e9n\u00e9fice ou la distraction des autres. La facilit\u00e9 avec laquelle les voix transsexuelles sont disqualifi\u00e9es ou ignor\u00e9es par le public r\u00e9sulte du ph\u00e9nom\u00e8ne d\u2019effacement des personnes trans.<\/p>\n<p>Ainsi, si toutes les voix minoritaires se trouvent r\u00e9duites au silence \u00e0 diff\u00e9rents degr\u00e9s (habituellement, en se voyant refuser l\u2019acc\u00e8s aux m\u00e9dias et aux pouvoirs \u00e9conomique et politique), on observe plusieurs aspects de l\u2019effacement des trans qui \u00e9tendent particuli\u00e8rement l\u2019importance du ph\u00e9nom\u00e8ne. D\u2019abord, comme c\u2019est le cas pour toutes les minorit\u00e9s sexuelles, le sexisme oppositionnel conduit \u00e0 ce qu\u2019il n\u2019y ait qu\u2019un pourcentage r\u00e9duit de personnes trans qui disent qu\u2019elles sont transsexuelles. En second lieu, celleux qui effectuent leur coming-out le font souvent en m\u00eame temps qu\u2019illes d\u00e9cident de transitionner physiquement\u00a0: un processus historiquement r\u00e9gul\u00e9 (et s\u00e9v\u00e8rement limit\u00e9) par des gatekeepers\u00a0[<a id=\"nh4\" class=\"spip_note\" title=\"&quot;gatekeeper&quot; = medecins-expertEs, souvent psychiatres, \u00ab gardienNEs des cl\u00e9s\u00a0(...)\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=884#nb4\" rel=\"footnote\">4<\/a>] cissexuelLEs. Souvent, celleux qui se voyaient d\u00e9livrer la permission de transitionner \u00e9taient s\u00e9lectionn\u00e9Es sur la base de la conviction des gatekeepers qu\u2019illes correspondraient aux normes de genre de leur sexe d\u2019identification et garderaient le silence \u00e0 propos de leur statut trans apr\u00e8s leur transition. Cela a contribu\u00e9 \u00e0 assurer que la plupart des transsexuelLEs se fondent effectivement dans la population cissexuelle aussi bien avant qu\u2019apr\u00e8s transition.<\/p>\n<p>Mais peut-\u00eatre que rien ne facilite l\u2019effacement des personnes trans plus que le genrement quotidien et l\u2019\u00e9vidence cissexuelle. Quand j\u2019effectue un coming-out aupr\u00e8s de genTEs, illes me disent souvent que je suis la premi\u00e8re transsexuelle qu\u2019illes ont jamais rencontr\u00e9e. Cela sugg\u00e8re que la plupart des cissexuelLEs n\u2019ont jamais s\u00e9rieusement envisag\u00e9 la possibilit\u00e9 que sur les personnes pr\u00e9sum\u00e9es cissexuelles qu\u2019illes voient chaque jour, un certain pourcentage puisse \u00eatre des personnes transsexuelles. Les statistiques internationales indiquent que le pourcentage de personnes transsexuelLEs &laquo;&nbsp;post-op&nbsp;&raquo; varie de 1 \u00e0 3\u00a0% de la population. Bien qu\u2019il n\u2019y ait pas de statistique rigoureuse concernant le nombre de transsexuelLEs aux Etats-Unis, les estimations fond\u00e9es sur le nombre d\u2019op\u00e9rations de r\u00e9assignation sexuelle r\u00e9alis\u00e9es sugg\u00e8rent qu\u2019au moins une personne sur 500 dans ce pays est transsexuelle (et bien plus de personnes encore sont transgenres).<\/p>\n<p>Dans un monde dans lequel les personnes sont per\u00e7ues soit comme des femmes, soit comme des hommes, et dans lequel toutes les personnes sont pr\u00e9sum\u00e9es cisgenres et cissexuelles, celleux d\u2019entre nous qui sont transgenres et\/ou transsexuelLEs sont effectivement effac\u00e9Es de la conscience publique. Cela permet aux producteurICEs des medias de nous d\u00e9peindre telLEs que cela leur chante, aux universitaires d\u2019\u00e9noncer toutes les th\u00e9ories qu\u2019il leur plait \u00e0 notre propos, et aux m\u00e9decins, psychologues, et autres &laquo;&nbsp;expertEs&nbsp;&raquo; auto-proclam\u00e9Es cissexuelLEs, de prendre la parole \u00e0 notre place.<\/p>\n<p><strong>CHANGER LA PERCEPTION DU GENRE, IL NE S\u2019AGIT PAS DE PERFORMANCE<\/strong><\/p>\n<p>Une analyse approfondie des m\u00e9canismes de genrement, du sentiment de l\u00e9gitimit\u00e9 de genre et du privil\u00e8ge cissexuel permet \u00e0 la fois de contester la supposition principale que les genres cissexuels sont plus &laquo;&nbsp;naturels&nbsp;&raquo; et l\u00e9gitimes que les genres transsexuels, et \u00e0 la fois de remettre en question le nouveau centre d\u2019int\u00e9r\u00eat des th\u00e9oricienNEs et activistes du genre qui consiste \u00e0 savoir comment les personnes &laquo;&nbsp;font&nbsp;&raquo; ou &laquo;&nbsp;performent&nbsp;&raquo; leur genre\u00a0[<a id=\"nh5\" class=\"spip_note\" title=\"La notion de &quot;faire&quot; le genre est souvent attribu\u00e9e \u00e0 Candace West et Don H.\u00a0(...)\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=884#nb5\" rel=\"footnote\">5<\/a>]. Les diff\u00e9rentes mod\u00e9lisations du genre centr\u00e9es sur la notion de performance peuvent varier l\u00e9g\u00e8rement les unes des autres, mais elles insistent en g\u00e9n\u00e9ral toutes sur l\u2019id\u00e9e que chacunE d\u2019entre nous cr\u00e9e activement les diff\u00e9rences de genre en &laquo;&nbsp;faisant&nbsp;&raquo; ou en &laquo;&nbsp;performant&nbsp;&raquo; son genre de certaines mani\u00e8res. Selon cette vision des choses, l\u2019appartenance au genre f\u00e9minin n\u2019est pas un \u00e9tat naturel, mais c\u2019est quelque chose que l\u2019on reproduit quand on se reconnait nous-m\u00eame femmes \u2212 quand on agit, s\u2019habille, parle de mani\u00e8res consid\u00e9r\u00e9es f\u00e9minines \u2212 et il en va de m\u00eame en ce qui concerne l\u2019appartenance au genre masculin. Certaines des variantes les plus extr\u00e8mes de cette th\u00e9orie laissent une toute petite place pour les tendances de genre individuelles, tout en penchant vers l\u2019id\u00e9e que nos identit\u00e9s de genre et nos identit\u00e9s sexuelles sont simplement des r\u00e9p\u00e9titions inconscientes de la socialisation et des normes de genres qui nous ont \u00e9t\u00e9 impos\u00e9es. \u00c9tant donn\u00e9 que beaucoup de th\u00e9oricienNEs et d\u2019activistes voient les performances genr\u00e9es comme les moyens par lesquels les privil\u00e8ges, les attentes et les restrictions de genre se propagent dans notre culture, illes d\u00e9fendent l\u2019id\u00e9e que la fa\u00e7on la plus efficace de contre-attaquer le sexisme oppositionnel et traditionnel est de refuser toutes les identit\u00e9s de genre et toutes les identit\u00e9s sexuelles, ou de subvertir ces cat\u00e9gories en &laquo;&nbsp;faisant&nbsp;&raquo; le genre de mani\u00e8res non conventionnelles (par exemple\u00a0: travestissement, androgynie, etc.).<\/p>\n<p>Beaucoup de th\u00e9oricienNEs et d\u2019activistes ont adopt\u00e9 ces mod\u00e8les centr\u00e9s sur la notion de performance, louant leur potentiel pour nous lib\u00e9rer des normes de genre et pour d\u00e9fier l\u2019id\u00e9e que les genres straights seraient plus l\u00e9gitimes que les genres queers. Mais je vois plusieurs probl\u00e8mes dans de telles th\u00e9ories. Je crois que le dogme central de ces mod\u00e8les centr\u00e9s sur la performance de genre \u2212 l\u2019id\u00e9e que le genre social provient de et est propag\u00e9 par la fa\u00e7on dont nous &laquo;&nbsp;faisons&nbsp;&raquo; ou &laquo;&nbsp;performons&nbsp;&raquo; individuellement notre genre \u2212 est probl\u00e9matique. Beaucoup d\u2019entre nous qui avons physiquement transitionn\u00e9 d\u2019un sexe \u00e0 l\u2019autre comprennons que notre genre per\u00e7u n\u2019est absolument pas un produit de notre &laquo;&nbsp;performance&nbsp;&raquo; (i.e., expressions\/r\u00f4les de genre), mais beaucoup plus de notre apparence (de nos caract\u00e9ristiques sexuels secondaires en particulier). C\u2019est assez \u00e9vident, si on y pense. Apr\u00e8s tout, si tu ressembles \u00e0 une top-model, tu peux agir aussi virilement que tu veux, mais les genTEs te genreront toujours in\u00e9vitablement comme femme. Et si tu ressembles \u00e0 un hooligan, tu peux agir de la mani\u00e8re la plus f\u00e9minine qui soit, mais les genTEs te genreront toujours comme homme. Si la fa\u00e7on dont nous &laquo;&nbsp;faisons&nbsp;&raquo; le genre peut jouer sur le fait d\u2019\u00eatre per\u00e7uE comme queer ou straight, et peut influer beaucoup pour celleux qui d\u00e9j\u00e0 au d\u00e9part ont une apparence de genre ambig\u00fce, la majeure partie d\u2019entre nous sommes genr\u00e9Es en premier lieu via nos caract\u00e9ristiques physiques, bien plus que via nos comportements.<\/p>\n<p>Personnellement, j\u2019ai pu avoir une vision du genre centr\u00e9e sur la notion de performance quand je vivais en tant qu\u2019homme et que je m\u2019habillais pour &laquo;&nbsp;passer&nbsp;&raquo; en tant que femme en public. Le temps et les efforts que j\u2019avais \u00e0 fournir pour alt\u00e9rer mon apparence et mes comportements afin de me sentir bien pouvait ressembler par diff\u00e9rents aspects \u00e0 de la performance. Mais quand j\u2019ai finalement entam\u00e9 ma transition, je ne l\u2019ai pas consid\u00e9r\u00e9 comme une performance \u2212 j\u2019ai simplement agit, je me suis simplement habill\u00e9e, j\u2019ai simplement parl\u00e9 de la mani\u00e8re dont je l\u2019avais toujours fait, de la fa\u00e7on qui m\u2019\u00e9tais la plus confortable. Apr\u00e8s plusieurs mois de traitement hormonal, je me suis aper\u00e7ue que la plupart des genTEs commen\u00e7aient \u00e0 me genrer syst\u00e9matiquement comme femme, malgr\u00e9 le fait que je &laquo;&nbsp;faisais&nbsp;&raquo; mon genre de la m\u00eame fa\u00e7on que je l\u2019avais toujours fait. Ce qui m\u2019a le plus frapp\u00e9e, c\u2019est de voir comment les genTEs interpr\u00e9taient diff\u00e9remment les m\u00eames actes et mani\u00e8res selon qu\u2019illes me genraient femme ou homme. Par exemple, quand j\u2019allais dans un bar, j\u2019ai remarqu\u00e9 que si je laissais tra\u00eener mon regard dans la salle en attendant mon verre (ce que j\u2019ai toujours fait inconsciemment avant ma transition), les hommes commen\u00e7aient \u00e0 me draguer parce qu\u2019ils supposaient que je leur signifiait ma disponibilit\u00e9 (quand j\u2019\u00e9tais per\u00e7ue comme homme, le m\u00eame acte \u00e9tait simplement interpr\u00e9t\u00e9 comme une observation de la salle). Et dans les files \u00e0 la caisse des supermarch\u00e9s, quand lae petitE enfant dans le caddie devant moi commen\u00e7ait \u00e0 me sourire et \u00e0 me parler, j\u2019ai constat\u00e9 que je pouvais interagir avec ellui sans que sa m\u00e8re ne devienne suspicieuse ou craintive (ce qui arrivaient souvent dans de telles situations quand j\u2019\u00e9tais per\u00e7ue comme homme).<\/p>\n<p>Durant la premi\u00e8re ann\u00e9e de ma transition, j\u2019ai v\u00e9cu des centaines de petits moments comme ceux-ci, o\u00f9 d\u2019autres personnes interpr\u00e9taient mes mots et mes actes diff\u00e9remment, en se basant uniquement sur l\u2019\u00e9volution de mon sexe per\u00e7u. Et ce n\u2019\u00e9tait pas simplement mes comportements qui \u00e9taient interpr\u00e9t\u00e9s diff\u00e9remment, mais c\u2019\u00e9tait tout autant mon corps\u00a0: la fa\u00e7on dont les genTEs m\u2019approchaient, me parlaient, les suppositions qu\u2019illes faisaient me concernant, le manque d\u2019\u00e9gard et de respect que j\u2019ai souvent subis, la fa\u00e7on dont les autres ont souvent sexualis\u00e9 mon corps. Tous ces changements se sont produits sans que je n\u2019ai \u00e0 faire ou \u00e0 dire quoi que ce soit.<\/p>\n<p>Je soutiens l\u2019id\u00e9e que le genre social n\u2019est pas produit et propag\u00e9 en fonction de la fa\u00e7on nous, en tant qu\u2019individuEs, &laquo;&nbsp;performons&nbsp;&raquo; ou &laquo;&nbsp;faisons&nbsp;&raquo; nos genres\u00a0; il r\u00e9side dans les perceptions et interpr\u00e9tations des autres. Je peux modifier mon propre genre autant que je veux, mais \u00e7a ne changera rien au fait que les autres personnes continueront \u00e0 m\u2019assigner compulsivement un genre, et \u00e0 me voir \u00e0 travers le prisme distordu de l\u2019\u00e9vidence cissexuelle et h\u00e9t\u00e9rosexuelle.<\/p>\n<p>Si aucune expression de genre ne peut subvertir le syst\u00e8me de genre tel que nous le connaissons, nous sommes n\u00e9anmoins toujours capables d\u2019initier des changements dans ce syst\u00e8me. Cependant, de tels changements ne se produiront pas en maniant la fa\u00e7on dont nous &laquo;&nbsp;faisons&nbsp;&raquo; notre propre genre, mais en d\u00e9mantelant notre propre sentiment de l\u00e9gitimit\u00e9 de genre. Si nous voulons vraiment mettre un terme \u00e0 toutes les oppressions li\u00e9es au genre, alors nous devons commencer \u00e0 prendre nos responsabilit\u00e9s quant \u00e0 nos propres perceptions et pr\u00e9somptions. La chose la plus radicale que chacunE de nous peut faire est d\u2019arr\u00eater de projeter ses croyances \u00e0 propos du genre sur les comportements et les corps des autres.<\/p>\n<p class=\"signature\"><span class=\"vcard author\"><a class=\"url fn spip_in\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/spip.php?auteur474\">Julia Serano<\/a><\/span><\/p>\n<hr \/>\n<p>[<a id=\"nb1\" class=\"spip_note\" title=\"Notes 1\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=884#nh1\" rev=\"footnote\">1<\/a>] Greer, <i>The Whole Woman<\/i>, 74.<\/p>\n<p>[<a id=\"nb2\" class=\"spip_note\" title=\"Notes 2\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=884#nh2\" rev=\"footnote\">2<\/a>] Califia, <i>Sex Changes<\/i>, 116.<\/p>\n<p>[<a id=\"nb3\" class=\"spip_note\" title=\"Notes 3\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=884#nh3\" rev=\"footnote\">3<\/a>] Lors des JO d\u2019Atlanta de 1996, il y a eu 8 athl\u00e8tes femmes sur 3387 qui ont eu un r\u00e9sultat positif au test de mat\u00e9riel chromosomique Y\u00a0; depuis, les JO ont mis fin aux tests g\u00e9n\u00e9tiques de sexe (Myron Genel, &laquo;&nbsp;Gender Verification No More\u00a0?&nbsp;&raquo;, <i>Medscape Women\u2019s Health 5<\/i>, no. 3 (2000), <a class=\"spip_url spip_out\" href=\"http:\/\/www.medscape.com\/viewarticle\/\" rel=\"nofollow external\">www.medscape.com\/viewarticle\/<\/a> 408918). Les cliniques ayant des services de consultation pour probl\u00e8mes de st\u00e9rilit\u00e9 ont trouv\u00e9 que plus de 11% des m\u00e2les azoospermiques (i.e. les m\u00e2les qui n\u2019ont pas de spermatozo\u00efdes dans leur sperme) ont un caryotype XXY (Hiroshi Okada, Hitoshi Fujioka, Noboru Tatsumi, Masanori Kanzaki, Yoshihiro Okuda, Masato Fujisawa, Minoru Hazama, Osamu Matsumoto, Kazuo Gohji, Soichi Arakawa, et Sadao Kamidono, &laquo;&nbsp;Klinefelter\u2019s Syndrome in the Male Infertility Clinic&nbsp;&raquo;, <i>Human Reproduction 14<\/i>, no. 4 (1999), 946-952)<\/p>\n<p>[<a id=\"nb4\" class=\"spip_note\" title=\"Notes 4\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=884#nh4\" rev=\"footnote\">4<\/a>] &laquo;&nbsp;gatekeeper&nbsp;&raquo; = medecins-expertEs, souvent psychiatres, \u00ab\u00a0gardienNEs des cl\u00e9s\u00a0\u00bb de la transition (ndT)<\/p>\n<p>[<a id=\"nb5\" class=\"spip_note\" title=\"Notes 5\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=884#nh5\" rev=\"footnote\">5<\/a>] La notion de &laquo;&nbsp;faire&nbsp;&raquo; le genre est souvent attribu\u00e9e \u00e0 Candace West et Don H. Zimmerman, pour leur article &laquo;&nbsp;Doing Gender&nbsp;&raquo;, <i>Gender and Society 1<\/i>, no. 2 (1987), 125-151, et peut aussi \u00eatre trouv\u00e9e dans Kessler et Mc Kenna, Gender\u00a0: <i>An Ethnomethodological Approach<\/i>, 155-159. L\u2019id\u00e9e que le genre est &laquo;&nbsp;perform\u00e9&nbsp;&raquo; est typiquement attribu\u00e9e \u00e0 Judith Butler, bien qu\u2019elle ait r\u00e9fut\u00e9 cette interpr\u00e9tation de son travail\u00a0; ceci est expliqu\u00e9 et d\u00e9velopp\u00e9 dans Julia Serano, &laquo;&nbsp;Putting the Feminine Back Into Feminism&nbsp;&raquo;, <i>Whipping Girl, a transsexual woman on sexism and the scapegoating of femininity<\/i>, 319-343.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce texte de Julia Serano constitue le chapitre 8 de son livre &laquo;&nbsp;Whipping girl, a transsexual woman on sexism and the scapegoating of femininity&nbsp;&raquo;, paru en 2007. 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Dans son livre, &hellip; <a href=\"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/?p=281\">Continue reading <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[11],"tags":[],"class_list":["post-281","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-identites-de-genre"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/281","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=281"}],"version-history":[{"count":8,"href":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/281\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2933,"href":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/281\/revisions\/2933"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=281"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=281"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=281"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}