{"id":2778,"date":"2020-05-04T15:28:27","date_gmt":"2020-05-04T14:28:27","guid":{"rendered":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/?p=2778"},"modified":"2020-05-07T16:12:34","modified_gmt":"2020-05-07T15:12:34","slug":"quand-ceder-nest-pas-consentir","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/?p=2778","title":{"rendered":"Quand c\u00e9der n&rsquo;est pas consentir"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/uploads\/2020\/05\/quandceder.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft wp-image-2779 size-medium\" src=\"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/uploads\/2020\/05\/quandceder-212x300.jpg\" alt=\"\" width=\"212\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/uploads\/2020\/05\/quandceder-212x300.jpg 212w, https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/uploads\/2020\/05\/quandceder-768x1087.jpg 768w, https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/uploads\/2020\/05\/quandceder-724x1024.jpg 724w, https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/uploads\/2020\/05\/quandceder-565x800.jpg 565w, https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/uploads\/2020\/05\/quandceder.jpg 826w\" sizes=\"auto, (max-width: 212px) 100vw, 212px\" \/><\/a><strong>Des d\u00e9terminants mat\u00e9riels et psychiques de la conscience domin\u00e9e des femmes, et de quelques-unes de leurs interpr\u00e9tations en ethnologie.<\/strong><br \/>\nChapitre V du livre <em>L\u2019anatomie politique, cat\u00e9gorisations et id\u00e9ologies du sexe<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Que l\u2019anthropologie soit fille de l\u2019imp\u00e9rialisme occidental, non seulement historiquement mais dans l\u2019id\u00e9ologie m\u00eame qu\u2019elle a pour une grande part v\u00e9hicul\u00e9e \u00e0 travers ses descriptions \u201dscientifiques\u201d, est un point d\u00e9sormais \u00e0 peu pr\u00e8s acquis. De nos jours, nombre d\u2019ethnologues prennent des options ouverte de \u00ab d\u00e9fense \u00bb (et pas seulement d\u2019illustration) des cultures minoritaires : d\u00e9nonciation de l\u2019imp\u00e9rialisme, des g\u00e9nocides, du fait n\u00e9ocolonial, ou de la colonisation int\u00e9rieure de certaines minorit\u00e9s par les nouvelles (ou anciennes) cultures nationales, d\u00e9nonciation de l\u2019\u00ab ethnocide \u00bb &#8211; l\u2019accent \u00e9tant mis (ce que\u00a0 faisait d\u00e9j\u00e0 une partie de l\u2019ethnologie traditionnelle \u00e0 sur les valeurs, les organisations socio-politique et\/ou les rationalit\u00e9s \u00e9conomiques, jug\u00e9es meilleurs que les n\u00f4tres, qu\u2019ont produites certaines de ces cultures en voie de disparition par \u00ab notre faute \u00bb &#8211; et, pour certains, appel \u00e0 un v\u00e9ritable \u00abengagement \u00bb de l\u2019ethnologue aupr\u00e8s de la population avec laquelle il travaille.<br \/>\nDans les diff\u00e9rentes positions prises par des ethnologues occidentaux vis-\u00e0-vis des cultures minoritaires (qu\u2019elles soient encore isol\u00e9es, ou moins relativement, ou r\u00e9gionales ou nationales), on peut parfaitement discerner les orientations politiques qu\u2019ils ont dans leur propre soci\u00e9t\u00e9, et il s\u2019agit de fait d\u2019un d\u00e9bat politique.<br \/>\nSoit. Mais la question que je pose est alors la suivante : quels minoritaires d\u00e9fendent ces ethnologues \u00ab engag\u00e9s \u00bb ? \u00c0 quels minoritaires s\u2019int\u00e9resse ce noble d\u00e9bat, cette apologie de l\u2019Autre ? Et bien (sans doute par d\u00e9finition : ethno-logie), aux \u00abethnies \u00bb minoritaires, aux \u00ab cultures \u00bb minoritaires, aux \u00ab soci\u00e9t\u00e9s \u00bb minoritaires, aux \u00ab \u00e9conomies \u00bb minoritaires, et m\u00eame aux \u00ab groupes \u00bb minoritaires.<\/p>\n<p>de Nicole-Claude Mathieu<br \/>\npubli\u00e9 par \u00c9ditions C\u00f4t\u00e9-femmes, 1991<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/uploads\/2020\/05\/quandceder_mep.pdf\">PDF mis en page<\/a><br \/>\n<a href=\"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/uploads\/2020\/05\/quandceder_ppp.pdf\">PDF page par page<\/a><\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p><em>La femme est, ainsi que l\u2019homme, un \u00eatre libre et puissant\u00a0; libre, en ce qu\u2019il a l\u2019entier exercice de ses facult\u00e9s\u00a0; puissant, en ce que ses facult\u00e9s \u00e9galent ses besoins.<\/em><\/p>\n<p><em>Quand on parcourt l\u2019histoire des diff\u00e9rents peuples et qu\u2019on examine les lois et les usages promulgu\u00e9s et \u00e9tablis \u00e0 l\u2019\u00e9gard des femmes, on est tent\u00e9 de croire qu\u2019elles n\u2019ont que c\u00e9d\u00e9, et non pas consenti au contrat social, qu\u2019elles ont \u00e9t\u00e9 primitivement subjugu\u00e9es, et que l\u2019homme a sur elles un droit de conqu\u00eate dont il use rigoureusement.<\/em><\/p>\n<p><em>Et balaie-moi tous les obscurcisseurs, tous les inventeurs du subterfuges, tous les charlatans mystificateurs, tous les manieurs de charabia. Et n\u2019essaie pas de savoir si ces messieurs sont personnellement de bonne ou de mauvaise fois, s\u2019ils sont personnellement bien ou mal intentionn\u00e9s, s\u2019ils sont personnellement, c\u2019est-\u00e0-dire dans leur conscience intime de Pierre ou Paul, colonialiste ou non, l\u2019essentiel \u00e9tant que leur tr\u00e8s al\u00e9atoire bonne foi subjective est sans rapport aucun avec la port\u00e9e objective et sociale de la mauvaise besogne qu\u2019ils font de chiens de garde du colonialisme.<\/em><\/p>\n<p><em>L\u2019oppresseur n\u2019entend pas ce que dit son opprim\u00e9 comme un langage mais comme son bruit. C\u2019est dans la d\u00e9finition de l\u2019oppression [&#8230;]<br \/>\nL\u2019oppresseur qui fait le louable effort d\u2019\u00e9couter (lib\u00e9ral intellectuel) n\u2019entend pas mieux.<br \/>\nCar m\u00eame lorsque les mots sont communs, les connotations sont radicalement diff\u00e9rentes. C\u2019est ainsi que de nombreux mots ont pour l\u2019oppresseur une connotation-jouissance, et pour l\u2019opprim\u00e9 une connotation-souffrance. Ou\u00a0: divertissement-corv\u00e9e. Ou\u00a0: loisir-travail. Etc. Allez donc causer sur ces bases.<\/em><\/p>\n<h1 id=\"pr\u00e9ambule-sur-soi-et-les-autres\">Pr\u00e9ambule sur soi et les autres<\/h1>\n<h2 id=\"ethnocentrisme-etou-androcentrisme\">Ethnocentrisme et\/ou androcentrisme<\/h2>\n<p>Que l\u2019anthropologie soit fille de l\u2019imp\u00e9rialisme occidental, non seulement historiquement mais dans l\u2019id\u00e9ologie m\u00eame qu\u2019elle a pour une grande part v\u00e9hicul\u00e9e \u00e0 travers ses descriptions &laquo;&nbsp;scientifiques&nbsp;&raquo;, est un point d\u00e9sormais \u00e0 peu pr\u00e8s acquis. De nos jours, nombre d\u2019ethnologues prennent des options ouverte de \u00ab\u00a0d\u00e9fense\u00a0\u00bb (et pas seulement d\u2019illustration) des cultures minoritaires\u00a0: d\u00e9nonciation de l\u2019imp\u00e9rialisme, des g\u00e9nocides, du fait n\u00e9ocolonial, ou de la colonisation int\u00e9rieure de certaines minorit\u00e9s par les nouvelles (ou anciennes) cultures nationales, d\u00e9nonciation de l\u2019\u00ab\u00a0ethnocide\u00a0\u00bb &#8211; l\u2019accent \u00e9tant mis (ce que faisait d\u00e9j\u00e0 une partie de l\u2019ethnologie traditionnelle \u00e0 sur les valeurs, les organisations socio-politique et\/ou les rationalit\u00e9s \u00e9conomiques, jug\u00e9es meilleurs que les n\u00f4tres, qu\u2019ont produites certaines de ces cultures en voie de disparition par \u00ab\u00a0notre faute\u00a0\u00bb &#8211; et, pour certains, appel \u00e0 un v\u00e9ritable \u00ab\u00a0engagement\u00a0\u00bb de l\u2019ethnologue aupr\u00e8s de la population avec laquelle il travaille.<\/p>\n<p>Dans les diff\u00e9rentes positions prises par des ethnologues occidentaux vis-\u00e0-vis des cultures minoritaires (qu\u2019elles soient encore isol\u00e9es, ou moins relativement, ou r\u00e9gionales ou nationales), on peut parfaitement discerner les orientations politiques qu\u2019ils ont <em>dans leur propre soci\u00e9t\u00e9<\/em>, et il s\u2019agit de fait d\u2019un d\u00e9bat politique.<\/p>\n<p>Soit. Mais la question que je pose est alors la suivante\u00a0: <em>quels<\/em> minoritaires d\u00e9fendent ces ethnologues \u00ab\u00a0engag\u00e9s\u00a0\u00bb\u00a0? \u00c0 quels minoritaires s\u2019int\u00e9resse ce noble d\u00e9bat, cette apologie de l\u2019<em>Autre<\/em>\u00a0? Et bien (sans doute par d\u00e9finition\u00a0: ethno-logie), aux \u00ab\u00a0ethnies\u00a0\u00bb minoritaires, aux \u00ab\u00a0cultures\u00a0\u00bb minoritaires, aux \u00ab\u00a0soci\u00e9t\u00e9s\u00a0\u00bb minoritaires, aux \u00ab\u00a0\u00e9conomies\u00a0\u00bb minoritaires, et m\u00eame aux \u00ab\u00a0groupes\u00a0\u00bb minoritaires.<\/p>\n<p>Certes d\u2019autres d\u00e9bats opposent diff\u00e9rentes d\u00e9finitions de ces r\u00e9alit\u00e9s. Mais <em>la<\/em> d\u00e9finition conceptuelle et politique commune, et cach\u00e9e parce qu\u2019\u00e9vidente, que recouvrent ces mots et ces discours et que les groupes, les ensembles humains (minoritaires comme majoritaires) auxquels s\u2019int\u00e9resse l\u2019ethnologie sont (= doivent \u00eatre) compos\u00e9s d\u2019hommes et de femmes, point \u00e0 la ligne, passons aux choses s\u00e9rieuses, par exemple les ethnies minoris\u00e9es, ethnocid\u00e9es, g\u00e9nocid\u00e9es. Et du m\u00eame coup nous voyons s\u2019op\u00e9rer une <em>dissociation<\/em> entre la notion de \u00ab\u00a0minoritaire\u00a0\u00bb, la notion de \u00ab\u00a0domin\u00e9\u00a0\u00bb, d\u2019\u00ab\u00a0ethnocid\u00e9\u00a0\u00bb, et la notion de (groupe de) sexe <a id=\"fnref1\" class=\"footnote-ref\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fn1\"><sup>1<\/sup><\/a>.<\/p>\n<p>Car dans tous ces minoritaires, ces Autres \u00e0 reconna\u00eetre, \u00e0 respecter, \u00e0 \u00ab\u00a0aider\u00a0\u00bb, ou m\u00eame \u00e0 &laquo;&nbsp;lib\u00e9rer&nbsp;&raquo;, point de femmes<a id=\"fnref2\" class=\"footnote-ref\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fn2\"><sup>2<\/sup><\/a>. M\u00eame dans les cas o\u00f9 il appara\u00eet bien \u00e0 certains ethnologues qu\u2019existe, dans telle soci\u00e9t\u00e9, une &laquo;&nbsp;domination&nbsp;&raquo; des hommes sur les femmes, en d\u00e9finitive, ou plus exactement en priorit\u00e9 (et les priorit\u00e9s sont toujours quelque part d\u00e9finitives), c\u2019est la soci\u00e9t\u00e9, la culture \u00ab\u00a0globale\u00a0\u00bb qu\u2019il faudra sauvegarder, prot\u00e9ger, ou \u00ab\u00a0lib\u00e9rer\u00a0\u00bb, au nom de la non-ing\u00e9rence dans les affaires int\u00e9rieures des soci\u00e9t\u00e9s<a id=\"fnref3\" class=\"footnote-ref\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fn3\"><sup>3<\/sup><\/a> Nous sommes bien en ethno-logie, et loin d\u2019une anthropo-logie, ou plut\u00f4t dans une anthropologie qui nous donne une preuve suppl\u00e9mentaire que la science de l\u2019\u00eatre humain demeure une science de l\u2019homme&#8230; Une politique pour l\u2019homme\u00a0?<\/p>\n<p>Aux ethnologues qui posent, \u00e0 juste titre, des questions sur une certaine pratique de l\u2019anthropologie, je peux seulement r\u00e9pondre que je ne saurais \u00ab\u00a0d\u00e9fendre\u00a0\u00bb aucune soci\u00e9t\u00e9, culture, option ou id\u00e9ologie (f\u00fbt-elle minoritaire d\u2019un certain point de vue) dont la survie en l\u2019\u00e9tat, le \u00ab\u00a0progr\u00e8s\u00a0\u00bb, la \u00ab\u00a0modernisation\u00a0\u00bb ou l\u2019expansion d\u00e9pendrait de l\u2019oppression des femmes, ou l\u2019am\u00e9nagerait.<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, les anthropologues \u00ab\u00a0f\u00e9ministes\u00a0\u00bb et les \u00ab\u00a0f\u00e9ministes\u00a0\u00bb occidentales en g\u00e9n\u00e9ral<a id=\"fnref4\" class=\"footnote-ref\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fn4\"><sup>4<\/sup><\/a> sont \u00e0 la fois accus\u00e9es d\u2019ethnocentrisme, d\u2019imp\u00e9rialisme, et m\u00eame de racisme, soit par leurs coll\u00e8gues hommes et femmes occidentaux \u00ab\u00a0d\u00e9fenseurs\u00a0\u00bb des peuples opprim\u00e9s<a id=\"fnref5\" class=\"footnote-ref\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fn5\"><sup>5<\/sup><\/a>, soit par <em>certain(e)s<\/em> repr\u00e9sentant(e)s de ces peuples. Non seulement elles se m\u00ealeraient des affaires \u00ab\u00a0int\u00e9rieures\u00a0\u00bb des autres \u00ab\u00a0peuples\u00a0\u00bb (les femmes en tant que peuple n\u2019existant pas, voir plus haut), mais elles projetteraient \u00ab\u00a0leurs probl\u00e8mes\u00a0\u00bb et leurs cat\u00e9gories sur des soci\u00e9t\u00e9s qui n\u2019en peuvent mais, et o\u00f9, au surplus, les femmes ne sont pas opprim\u00e9es ou, si elles le sont, pas du tout de la m\u00eame mani\u00e8re, ou ne le voient pas, ou ne voient pas de mal \u00e0 \u00e7a&#8230;<\/p>\n<p>Je tiens que ces accusations, lorsqu\u2019elles sont produites par des occidentaux\u00a0:<\/p>\n<p>A. &#8211; Proc\u00e8dent <em>d\u2019une forme d\u2019ethnocentrisme<\/em>, qui consistent en d\u00e9finitive \u00e0 vouloir maintenir nos soci\u00e9t\u00e9s occidentales <em>\u00e0 part<\/em>, donc \u00e0 les consid\u00e9rer comme exceptionnelles (puisqu\u2019on ne peut plus les dire sup\u00e9rieures) <em>sous le pr\u00e9texte<\/em> qu\u2019elles en dominent d\u2019autres. ceci permet alors d\u2019interdire qu\u2019un probl\u00e8me \u00ab\u00a0interne\u00a0\u00bb \u00e0 notre soci\u00e9t\u00e9 (l\u2019oppression des femmes) puisse \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme ayant quelque rapport que ce soit m\u00eame au niveau de la connaissance avec un probl\u00e8me \u00ab\u00a0interne\u00a0\u00bb qui se passe ailleurs. Or, semble-t-il, personne ne s\u2019est jamais vu interdire d\u2019aller \u00e9tudier la \u00ab\u00a0royaut\u00e9\u00a0\u00bb chez les X, Y, Z sous pr\u00e9texte que l\u00e0-bas le roi n\u2019y peut toucher le sol, ou est mis \u00e0 mort rituellement\u00a0; ni de r\u00e9fl\u00e9chir sur les \u00ab\u00a0rapports de production\u00a0\u00bb dans une soci\u00e9t\u00e9 quelconque sous pr\u00e9texte que la notion de travail n\u2019y est pas la m\u00eame, que les gens disent \u00ab\u00a0on se prom\u00e8ne\u00a0\u00bb lorsqu\u2019ils vont qu\u00eater leur subsistance.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9tude des diff\u00e9rences de formes, de contenus, ou de m\u00eames structures apparentes subsum\u00e9es sous un m\u00eame terme, relevant quelque part d\u2019une m\u00eame \u00ab\u00a0r\u00e9alit\u00e9\u00a0\u00bb (mettons \u00ab\u00a0l\u2019esclavage\u00a0\u00bb), n\u2019a jamais fait qu\u2019enrichir l\u2019appr\u00e9hension de m\u00e9canismes g\u00e9n\u00e9raux \u00e9ventuels et en \u00e9clairer en retour les sp\u00e9cificit\u00e9s historiques. Mais voil\u00e0 qu\u2019il est mal venu, apparemment, pour l\u2019oppression des femmes en tant que groupe.<\/p>\n<p>B. &#8211; Proc\u00e8dent de la n\u00e9gation, <em>\u00e0 l\u2019int\u00e9rieur m\u00eame<\/em> ce cet ethnocentrisme dont s\u2019entre-accusent si volontiers certains ethnologues, de l\u2019<em>androcentrisme<\/em> qui, s\u2019il est loin d\u2019\u00eatre propre \u00e0 notre soci\u00e9t\u00e9, en est partie int\u00e9grante puisque produit par le rapport du pouvoir entre les sexes <em>dans cette soci\u00e9t\u00e9<\/em>, rapport qui mod\u00e8le les cat\u00e9gories de la connaissance ethnologique tout autant que d\u2019autres rapports sociaux. (Montrer ceci fut l\u2019une de premi\u00e8res t\u00e2ches des anthropologues f\u00e9ministes, et plus g\u00e9n\u00e9ralement des f\u00e9ministes, universitaires ou non, dans divers domaines de la connaissance.) c &#8211; Proc\u00e8dent d\u2019une m\u00e9connaissance de la sociologie<a id=\"fnref6\" class=\"footnote-ref\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fn6\"><sup>6<\/sup><\/a>. J\u2019entends ici par \u00ab\u00a0sociologie\u00a0\u00bb deux choses\u00a0:<\/p>\n<p>a) le corps constitu\u00e9 du savoir acad\u00e9mique qui s\u2019intitule lui-m\u00eame ainsi et \u00e9tudie plut\u00f4t nos propres soci\u00e9t\u00e9s. Or, deux types de production de cette discipline, importants pour l\u2019\u00e9tude des rapports de sexe, sont d\u2019une part la sociologie de la connaissance, de l\u2019autre celle des minorit\u00e9s <em>int\u00e9rieures<\/em>. Notons qu\u2019il semble y avoir peu de rapports entre les ethnologues qui s\u2019int\u00e9ressent \u00e0 la notion d\u2019ethnie et les sociologues des minorit\u00e9s&#8230; Notons aussi qu\u2019il a fallu l\u2019intervention des f\u00e9ministes pour que les femmes soient consid\u00e9r\u00e9es en sociologie comme un groupe \u00ab\u00a0minoritaire\u00a0\u00bb<a id=\"fnref7\" class=\"footnote-ref\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fn7\"><sup>7<\/sup><\/a>.<\/p>\n<p>b) j\u2019entends surtout tout essai de r\u00e9flexion sur les m\u00e9canismes propres \u00e0 nos soci\u00e9t\u00e9s, ce qui, concernant les sexes, peut aussi bien s\u2019appeler (si on parle de \u00ab\u00a0disciplines\u00a0\u00bb) sociologie, histoire, etc. ou (si l\u2019on parle de \u00ab\u00a0politiques\u00a0\u00bb) f\u00e9minisme ou antif\u00e9minisme. Les mouvements politiques minoritaires constitu\u00e9s d\u2019universitaire et de non-universitaires ont parfois davantage contribu\u00e9 \u00e0 cette \u00ab\u00a0connaissance\u00a0\u00bb que tous les historiens, sociologues ou anthropologues en titre du monde.<\/p>\n<p>Et la m\u00e9connaissance, justement, de cette r\u00e9flexion minoritaire, <em>m\u00eame<\/em> sous sa forme acad\u00e9mique et \u00ab\u00a0intellectuelle\u00a0\u00bb, publi\u00e9e donc accessible, r\u00e9v\u00e8le d\u2019une id\u00e9ologie obtuse qui pr\u00e9f\u00e8re souvent fantasmer les probl\u00e9matiques f\u00e9ministes que les conna\u00eetre dans l\u2019espoir de se d\u00e9fendre.<\/p>\n<p>Car dissocier ainsi le notion de \u00ab\u00a0minoritaire\u00a0\u00bb de la notion de \u00ab\u00a0femme\u00a0\u00bb \u00e0 propos des cultures \u00ab\u00a0autres\u00a0\u00bb (y compris les minorit\u00e9s nationales) permet \u00e0 tout un courant de pens\u00e9e de nier un probl\u00e8me dont les ethnologues sont partie prenante dans leur propre soci\u00e9t\u00e9 nationale. Refuser une pr\u00e9tendue ing\u00e9rence dans les \u00ab\u00a0affaires int\u00e9rieures\u00a0\u00bb des autres soci\u00e9t\u00e9s consiste en fait, concernant les sexes, d\u2019une part \u00e0 refuser de penser nos affaires int\u00e9rieures, d\u2019autre part et corr\u00e9lativement \u00e0 continuer de dissimuler une r\u00e9alit\u00e9 fondamentale des soci\u00e9t\u00e9s \u00e9tudi\u00e9es. Ceci a donc des implications \u00ab\u00a0acad\u00e9miques\u00a0\u00bb, au niveau de la connaissance ethnologique, mais aussi d\u00e9ontologiques car politiques pour les groupes concern\u00e9s.<\/p>\n<p>Si bien qu\u2019on peut se demander qui est le plus \u00ab\u00a0ethnocentrique\u00a0\u00bb, des \u00ab\u00a0f\u00e9ministes\u00a0\u00bb qui veulent diversifier l\u2019\u00e9tude de l\u2019oppression des femmes (qu\u2019elles connaissent de l\u2019int\u00e9rieur) dans d\u2019autres structures sociales, ou des tenants d\u2019une \u00ab\u00a0neutralit\u00e9\u00a0\u00bb de bon aloi qui ne font \u2014 par leurs \u00e9crits et souvent leur attitude sur le terrain \u2014 que dupliquer le pouvoir des hommes sur les femmes, ici et ailleurs. L\u2019ethnocentrisme et l\u2019androcentrisme font alors bon m\u00e9nage.<\/p>\n<p>Non que tout ce qui se dit d\u2019un point de vue androcentrique soit \u00ab\u00a0faux\u00a0\u00bb, ni que tout ce qui se dit d\u2019un point de vue \u00ab\u00a0gynocentrique\u00a0\u00bb soit vrai. Mais on ne peut se contenter d\u2019avoir en cette mati\u00e8re un jugement de sym\u00e9trie. En effet, l\u2019un est un discours pr\u00e9gnant, majoritaire, ancien,et \u00e9tabli, l\u2019autre un discours d\u00e9butant, contradictoire parce que minoritaire et menac\u00e9 (mena\u00e7ant l\u2019ordre \u00e9tabli). Une question \u00ab\u00a0bien pos\u00e9e\u00a0\u00bb peut n\u2019\u00eatre que le vain raffinement d\u2019un discours creux mais assis sur la pl\u00e9nitude du pouvoir, une question \u00ab\u00a0mal pos\u00e9e\u00a0\u00bb d\u00e9voiler un questionnement&#8230; vertigineux devant le vide \u00e9pist\u00e9mologique\u00a0!<\/p>\n<p>L\u2019enjeu, les int\u00e9r\u00eats n\u2019\u00e9tant pas les m\u00eames de part et d\u2019autre (ils sont m\u00eame antagonistes), la connaissance ne sera pas la m\u00eame selon la place du locuteur dans le champ des rapports de sexe. Plus, rappelons que si l\u2019on peut \u2014 dans un rapport d\u2019exploitation donn\u00e9 \u2014 parler d\u2019<em>une<\/em> position objective de classe pour les dominants, et d\u2019une position objective de classe pour les domin\u00e9s, on ne retrouve pas cette opposition simple dans le champ de la conscience. Il existe chez les domin\u00e9s plusieurs types de conscience et de production de connaissance, fragment\u00e9s et contradictoires, dus justement aux m\u00e9canismes m\u00eames de l\u2019oppression, ce dont nous tenterons de montrer des exemples<a id=\"fnref8\" class=\"footnote-ref\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fn8\"><sup>8<\/sup><\/a>.<\/p>\n<p>Pour les opprim\u00e9(e)s, une position de classe objective ne donne pas une seule forme de conscience. Il n\u2019y a donc pas, concernant les rapports de sexe, la \u00ab\u00a0position de conscience\u00a0\u00bb des hommes et la position de conscience des femmes, mais la position des hommes (avec variantes plus ou moins subtiles) et les positions des femmes. Il y a un champ de conscience structur\u00e9 et donn\u00e9 pour les dominants, et de toute fa\u00e7on coh\u00e9rent face \u00e0 la moindre menace contre leur pouvoir<a id=\"fnref9\" class=\"footnote-ref\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fn9\"><sup>9<\/sup><\/a>\u00a0; et diverses modalit\u00e9s de fragmentation, de contradiction, d\u2019adaptation ou de refus&#8230; plus ou moins (d\u00e9)structur\u00e9es de la part des domin\u00e9(e)s<a id=\"fnref10\" class=\"footnote-ref\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fn10\"><sup>10<\/sup><\/a>, modalit\u00e9s dont l\u2019appr\u00e9hension semble particuli\u00e8rement malais\u00e9e pour un dominant.<\/p>\n<h2 id=\"lethnologue-lavocat-et-le-juge.-leurs-contradictions-et-celles-des-autres...\">L\u2019ethnologue, l\u2019avocat et le juge.<br \/>\nLeurs contradictions et celles des \u00ab\u00a0Autres\u00a0\u00bb&#8230;<\/h2>\n<p>Dans un livre r\u00e9cent, Derek Fremnan (1983) reproche \u00e0 Margaret Mead d\u2019avoir fait une description idyllique de Samoa pour ce qui est des relations sexuelles pr\u00e9maritales entre jeunes gens, et de n\u2019avoir pas vu l\u2019importance du viol (\u00ab\u00a0subreptice\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0par force\u00a0\u00bb ) et son caract\u00e8re tout \u00e0 fait courant \u00e0 Samoa.<\/p>\n<p>Avant d\u2019en venir \u00e0 l\u2019argumentation de l\u2019auteur, pr\u00e9cisons tout de suite que si j\u2019utilise ce livre, ce sera pour montrer un type de raisonnement simpliste (et fort courant) niant les contradictions que subissent les femmes. Pour ce faire \u2014 et bien que non qualifi\u00e9e pour juger de l\u2019ethnographie samoane \u2014, j\u2019admets comme <em>hypoth\u00e8se vraisemblable<\/em> que Mead ait pu effectivement sous-estimer la violence structurelle contre les femmes de la sexualit\u00e9 des hommes \u00e0 Samoa. Hypoth\u00e8se vraisemblable pour plusieurs raisons\u00a0: <em>a)<\/em> parce que cette violence est attest\u00e9e par d\u2019autres auteurs (cf. r\u00e9cemment Shore 1981\u00a0; et Ortner 1981, notamment sur \u00ab\u00a0le sexe comme vol\u00a0\u00bb en Polyn\u00e9sie, pp. 373-375)\u00a0; et <em>b)<\/em> parce que cette violence a \u00e9t\u00e9 longtemps sous-estim\u00e9e dans notre culture, qui produit l\u2019ethnologie (et ce particuli\u00e8rement par les femmes, nous reviendrons sur ce point)<a id=\"fnref11\" class=\"footnote-ref\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fn11\"><sup>11<\/sup><\/a>.<\/p>\n<p>La raison de \u00ab\u00a0l\u2019erreur\u00a0\u00bb de Mead est, selon Freeman (p. 245, mes italiques), que \u00ab\u00a0&#8230; \u00e0 Samoa Mead n\u2019eut en fait <em>pas de contact avec des groupes masculins<\/em>, si bien qu\u2019elle ne comprit pas cette situation\u00a0\u00bb \u2014 \u00e0 savoir que le viol est une pr\u00e9occupation fondamentale des jeunes hommes, une affirmation de masculinit\u00e9, et qu\u2019il est donc loin de se limiter dans les faits \u00e0 la d\u00e9floration rituelle des <em>taupou<\/em> (vierges c\u00e9r\u00e9monielles, filles de chefs).<\/p>\n<p>Nous avons l\u00e0 l\u2019argument, juste en lui-m\u00eame, qu\u2019en ne voyant qu\u2019une partie de la soci\u00e9t\u00e9 \u2014 ici en n\u2019entendant pas les hommes (pour une fois), mais seulement les femmes \u2014 des faits importants peuvent vous \u00e9chapper. Et certes, il se peut \u2014 \u00e0 supposer qu\u2019elle n\u2019ait effectivement pas eu contact avec des m\u00e2les en groupe (?) \u2014 que Mead ait ignor\u00e9 la <em>pr\u00e9occupation<\/em> des jeunes hommes. (On peut aussi ais\u00e9ment supposer que des hommes ne la lui auraient pas r\u00e9v\u00e9l\u00e9e\u00a0!) Quant \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 du viol \u2014 le taux de viols <em>effectifs<\/em> \u00e9tant apparemment \u00e9lev\u00e9 et les jeunes femmes (vierges ou cens\u00e9es l\u2019\u00eatre) en \u00e9tant les victimes \u2014 Mead n\u2019aurait donc pas eu connaissance <em>non plus par les femmes<\/em> de ces pratiques d\u00e9passant le cadre rituel, ce qui pose un autre probl\u00e8me. Mais revenons pour le moment \u00e0 l\u2019argumentation de l\u2019auteur.<\/p>\n<p>Freeman explique (p. 290) les \u00ab\u00a0fausses informations\u00a0\u00bb quant \u00e0 la pr\u00e9tendue libert\u00e9 et douceur des m\u0153urs sexuelles \u00e0 Samoa que Mead aurait recueillies de ses jeunes informatrices, par le fait (outre que l\u2019ethnologue \u00e9tait install\u00e9e dans un poste et un dispensaire du gouvernement et qu\u2019elle \u00e9tait donc per\u00e7ue comme proche du pouvoir colonial) que les Samoans en g\u00e9n\u00e9ral \u2014 et les <em>jeunes filles<\/em> en particulier \u2014 auraient une r\u00e9ticence marqu\u00e9e \u00e0 discuter de \u00ab\u00a0questions sexuelles\u00a0\u00bb avec des \u00e9trangers ou des repr\u00e9sentants d\u2019une autorit\u00e9 quelconque. Or, dit-il, \u00ab\u00a0c\u2019\u00e9tait pr\u00e9cis\u00e9ment ce genre d\u2019informations que Mead, <em>jeune Am\u00e9ricaine lib\u00e9r\u00e9e<\/em> arrivant de New York et r\u00e9sidant dans le poste du gouvernement \u00e0 Ta\u2019\u00f9, cherchait \u00e0 tirer des adolescentes [&#8230;]\u00a0\u00bb (p. 290, mes italiques). Conclusion\u00a0: elles lui racont\u00e8rent donc n\u2019importe quoi, des histoires d\u2019amours occasionnelles sous les palmiers&#8230;<\/p>\n<p>Outre les erreurs qu\u2019il d\u00e9nonce dans les donn\u00e9es de Mead sur la grande libert\u00e9 sexuelle pr\u00e9conjugale des adolescents, Freeman accuse d\u2019autre part Mead de <em>contradiction<\/em> dans son expos\u00e9 puisque, dit-il<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0&#8230; elle d\u00e9crit effectivement les Samoans comme exigeant (<em>demand<\/em>) qu\u2019une femme soit &nbsp;&raquo; \u00e0 la fois r\u00e9ceptive aux avances de nombreux amants et cependant capable de montrer les signes de la virginit\u00e9 lors du mariage &laquo;&nbsp;. Il devient \u00e9vident, \u00e0 ce point critique, que quelque chose cloche terriblement, car <em>aucune population humaine ne peut \u00eatre aussi d\u00e9sorient\u00e9e sur le plan cognitif au point de conduire son existence d\u2019une mani\u00e8re aussi schizophr\u00e9nique<\/em>\u00a0\u00bb (p. 289, mes italiques).<\/p><\/blockquote>\n<p>Pour Freeman, qui n\u2019est pas schizophr\u00e8ne, les faits sont simples, clairs et nets\u00a0: d\u2019une part la sous-culture masculine \u00e0 Samoa est v\u00e9ritablement obs\u00e9d\u00e9e du viol, et les jeune gens tentent de le r\u00e9aliser le plus possible pour prouver leur virilit\u00e9. D\u2019autre part, le culte de la virginit\u00e9 des filles est tr\u00e8s fort. Donc\u00a0: il <em>ne peut pas<\/em> y avoir de <em>norme<\/em> de r\u00e9ceptivit\u00e9 de la jeune fille aux gar\u00e7ons, et il ne peut pas y avoir \u00ab\u00a0promiscuit\u00e9\u00a0\u00bb sexuelle effective des jeunes gens, sauf viol, qu\u2019il d\u00e9crit.<\/p>\n<p>Or, si Freeman r\u00e9fl\u00e9chissait un peu sur les cultures occidentales actuelles dont il fait apparemment partie \u2014 et surtout s\u2019il \u00e9tait une femme \u2014 saurait que c\u2019est exactement ces <em>normes schizophr\u00e9niques<\/em> (en effet) qui sont <em>impos\u00e9es&#8230;aux femmes<\/em>. Quelle fille\/femme ayant c\u00e9d\u00e9 aux \u00ab\u00a0avances\u00a0\u00bb masculines ne s\u2019est-elle pas, t\u00f4t ou tard, fait traiter de \u00ab\u00a0putain\u00a0\u00bb\u00a0? Ne pas c\u00e9der est une norme et <em>en m\u00eame temps<\/em> c\u00e9der est une norme.<\/p>\n<p>Dans les soci\u00e9t\u00e9s patriarcales (justement celles qui privil\u00e9gient \u00e0 la fois \u00ab\u00a0l\u2019honneur\u00a0\u00bb de la femme \u2014 ou plut\u00f4t de ses fr\u00e8res et p\u00e8re \u2014 <em>et<\/em> le viol), il y a plusieurs normes <em>contraires<\/em> pour une femme. Contraires, mais qui, si elles sont v\u00e9cues de fa\u00e7on contradictoire au niveau <em>psychologique<\/em> par les femmes \u2014 la contradiction permanente \u00e9tant justement un facteur d\u2019ali\u00e9nation des femmes (qui fait que c\u00e9der n\u2019est pas \u00ab\u00a0consentir\u00a0\u00bb) \u2014, ne sont <em>pas<\/em> du tout contradictoires au niveau <em>sociologique<\/em><a id=\"fnref12\" class=\"footnote-ref\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fn12\"><sup>12<\/sup><\/a>.<\/p>\n<p>Freeman voit tr\u00e8s bien (en homme qu\u2019il est) que le viol et la virginit\u00e9 sont li\u00e9s \u00e0 Samoa, non seulement structurellement mais jusque la forme m\u00eame que prend le viol \u00ab\u00a0subreptice\u00a0\u00bb (pendant le sommeil de la jeune fille)\u00a0: p\u00e9n\u00e9tration digitale, analogue \u00e0 la \u00ab\u00a0d\u00e9floration rituelle\u00a0\u00bb publique de la <em>taupou<\/em> lors du mariage. Mais il ne voit pas que le viol et les \u00ab\u00a0avances\u00a0\u00bb sexuelles en toutes circonstances auxquelles le gar\u00e7on veut que la fille \u00ab\u00a0c\u00e8de\u00a0\u00bb sont une seule et m\u00eame chose. Pas de \u00ab\u00a0contradiction\u00a0\u00bb sociologique mais, en effet, v\u00e9cu de l\u2019oppression par les femmes dans la <em>coupure<\/em>, la schizophr\u00e9nie.<\/p>\n<p>D\u2019autre part, on peut se demander ce que Freeman entend \u2014 parlant de Mead qui avait vingt-trois ans et dont c\u2019\u00e9tait le premier terrain \u2014 par \u00ab\u00a0une jeune Am\u00e9ricaine <em>lib\u00e9r\u00e9e<\/em>\u00a0\u00bb. (Outre qu\u2019on se demande ce qu\u2019il en sait.) Dans le dialogue entre Mead et les jeunes Samoanes, plut\u00f4t que la rencontre entre une \u00ab\u00a0lib\u00e9ration\u00a0\u00bb de l\u2019ethnologue et un \u00ab\u00a0mensonge\u00a0\u00bb des informatrices, je verrais la rencontre entre deux ali\u00e9nations structurellement homologues. D\u2019un c\u00f4t\u00e9 (les Samoanes), un silence sur le viol, et qui n\u2019est pas <em>seulement<\/em> d\u00fb \u00e0 une pudeur impos\u00e9e sur les \u00ab\u00a0questions sexuelles\u00a0\u00bb, mais \u00e0 la <em>honte impos\u00e9e \u00e0 la victime<\/em> du viol (Freeman en cite d\u2019ailleurs d\u2019excellents exemples \u00e0 Samoa)\u00a0; de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 (Mead), peut-\u00eatre une ignorance, et non pas due \u00e0 une \u00ab\u00a0lib\u00e9ration\u00a0\u00bb (??) des femmes am\u00e9ricaines, mais \u00e0 son contraire\u00a0: les femmes occidentales elles-m\u00eames ignoraient, jusqu\u2019\u00e0 ce que les mouvements f\u00e9ministes r\u00e9cents organisent des groupes d\u2019assistance aux femmes viol\u00e9es et fassent l\u2019analyse du viol, qu\u2019un nombre si important de femmes \u00e9taient effectivement viol\u00e9es, et notamment dans le mariage ou par des hommes proches, alors que le viol n\u2019est pr\u00e9sent\u00e9 dans l\u2019\u00e9ducation des filles que comme une \u00e9ventualit\u00e9 tr\u00e8s exceptionnelle, une menace destin\u00e9e \u00e0 faire peur et \u00e0 \u00ab\u00a0bien se tenir\u00a0\u00bb (car c\u2019est la fille qui est tenue pour responsable). Mais on d\u00e9couvre de plus en plus l\u2019importance du nombre de viols dans nos soci\u00e9t\u00e9s (comme du nombre de femmes battues)<a id=\"fnref13\" class=\"footnote-ref\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fn13\"><sup>13<\/sup><\/a>.<\/p>\n<p>Donc Mead \u00e9tait peut-\u00eatre \u00ab\u00a0lib\u00e9r\u00e9e\u00a0\u00bb au sens que semble lui donner D. Freeman, c\u2019est-\u00e0-dire \u00ab\u00a0pouvait parler de questions sexuelles\u00a0\u00bb, mais elle \u00e9tait, comme toutes, non lib\u00e9r\u00e9e dans le sens de n\u2019avoir m\u00eame pas sans doute la connaissance de la r\u00e9alit\u00e9 quotidienne du viol dans de nombreuses soci\u00e9t\u00e9s, y compris la sienne\u2014 connaissance que poss\u00e8dent et se transmettent en effet, comme le note si bien Freeman , les \u00ab\u00a0<em>male groups<\/em>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Ainsi donc, une meilleure connaissance \u2014 non pas seulement de la culture de Samoa, comme le dit Freeman \u2014 mais <em>aussi de sa propre soci\u00e9t\u00e9<\/em> (pr\u00e9misse n\u00e9cessaire bien que non suffisante de l\u2019action pour la \u00ab\u00a0lib\u00e9ration\u00a0\u00bb de tout groupe domin\u00e9) aurait-elle peut-\u00eatre permis \u00e0 Mead de douter l\u00e9g\u00e8rement des dires de ses jeunes informatrices. Toutefois, elle avait bien not\u00e9 l\u2019existence de normes contradictoires impos\u00e9es aux filles (virginit\u00e9\/r\u00e9ceptivit\u00e9) \u2014 ce que Freeman, de par sa position de dominant dans les rapports de sexe chez lui, refuse de reconna\u00eetre.<\/p>\n<p>Ajoutons enfin que si Freeman aurait aim\u00e9 que Mead connaisse mieux les discours et les pratiques masculines, il commet \u2014 et ce n\u2019est pas pour nous \u00e9tonner \u2014 la m\u00eame erreur concernant des pratiques&#8230; f\u00e9minines. Comme le note E. Leacock (1983)\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Il pr\u00e9tend que Mead fut \u00e9galement dup\u00e9e par une femme qui lui raconta que des parentes \u00e2g\u00e9es pouvaient, si besoin \u00e9tait, habilement fournir du sang de poulet pour le rituel public o\u00f9 le fianc\u00e9 d\u00e9florait c\u00e9r\u00e9moniellement, de ses doigts, la <em>taupou<\/em> [..] Mais Freeman sait irr\u00e9vocablement qu\u2019une telle duplicit\u00e9 \u00e9tait impossible car il a interrog\u00e9 l\u00e0-dessus des hommes chefs qui &laquo;&nbsp;rejet\u00e8rent avec indignation &nbsp;&raquo; cette id\u00e9e\u00a0\u00bb (pp. 250-253).<\/p><\/blockquote>\n<p>Nous revenons ici \u00e0 la question de la \u00ab\u00a0connaissance\u00a0\u00bb de chaque groupe (dominant\/domin\u00e9) concernant la domination. La connaissance des faits et les id\u00e9es sur la domination sont-elles \u00ab\u00a0partag\u00e9es\u00a0\u00bb\u00a0? Rien n\u2019est moins s\u00fbr (<em>cf. infra, II<\/em>).<\/p>\n<p>Il est (il devrait \u00eatre, car trop de femmes ont tendance \u00e0 l\u2019oublier) hors de question, dans l\u2019analyse d\u2019un rapport de force, de ne pas tenter d\u2019obtenir le maximum d\u2019informations du dominant (<em>male groups<\/em>, dans l\u2019exemple), car <em>il conna\u00eet le mode d\u2019emploi<\/em>, les m\u00e9canismes \u00e9conomiques et les justifications id\u00e9ologiques, les contraintes mat\u00e9rielles et psychiques \u00e0 utiliser et utilis\u00e9es. Certes la conscience dominante peut \u00eatre aussi mystifi\u00e9e (les bourgeois n\u2019avaient pas fait l\u2019analyse de la plus-value), mais le dominant conna\u00eet les <em>moyens<\/em> de l\u2019exploitation et de la domination.<\/p>\n<p>Mais si un dominant conna\u00eet la <em>domination<\/em>, il ne conna\u00eet pas le v\u00e9cu de l\u2019<em>oppression<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019autre versant. C\u2019est pourquoi les \u00ab\u00a0explications\u00a0\u00bb donn\u00e9es et les notions qui les accompagnent sont souvent si d\u00e9cevantes, tels le \u00ab\u00a0consentement\u00a0\u00bb des domin\u00e9(e)s ou le concept de force ou de violence, sur lesquels nous reviendrons dans la suite de ce texte. Car un inconv\u00e9nient majeur est que si vivre en dominant n\u2019est pas conna\u00eetre l\u2019oppression, vivre en opprim\u00e9(e) est peut-\u00eatre encore moins conna\u00eetre (avoir la pleine connaissance de) la domination et l\u2019oppression&#8230;<\/p>\n<h2 id=\"et-une-solution-elle-naurait-pas-d\u00fb.-elle-la-bien-cherch\u00e9\">&#8230; et une solution\u00a0: Elle n\u2019aurait pas d\u00fb. Elle l\u2019a bien cherch\u00e9<\/h2>\n<p>Paris, le 30 mars 1983. \u00c0 un croisement, le feu passe au vert, je d\u00e9marre\u00a0: trois jeunes hommes<a id=\"fnref14\" class=\"footnote-ref\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fn14\"><sup>14<\/sup><\/a> d\u00e9cident de traverser quand m\u00eame, manifestant clairement que \u00ab\u00a0y en a marre des bagnoles\u00a0\u00bb, surtout si le conducteur est une conductrice. Je continue \u00e0 avancer, passe \u00e0 dix centim\u00e8tres d\u2019eux. Occup\u00e9e par l\u2019incident, je ne vois qu\u2019en derni\u00e8re extr\u00e9mit\u00e9, devant moi, une femme, qui regarde ailleurs. Je pile, lui fais signe que le feu \u00e9tait au vert, et je l\u2019entends qui dit\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Pardon.<\/em>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Voil\u00e0 sans doute ce que d\u2019aucuns appelleraient le \u00ab\u00a0consentement\u00a0\u00bb des femmes \u00e0 la domination (des automobilistes sur les pi\u00e9tons).<\/p>\n<p>On manque de la tuer, elle s\u2019excuse\u00a0: Pardon&#8230; Je n\u2019aurais pas d\u00fb&#8230; 1) Sa premi\u00e8re r\u00e9action (totalement concomitante de la peur), <em>r\u00e9flexe<\/em>, spontan\u00e9e, imm\u00e9diate, irr\u00e9fl\u00e9chie, subconsciente, est d\u2019avouer qu\u2019elle avait \u00ab\u00a0tort\u00a0\u00bb. 2) Elle ne sait pas \u2014 en tout cas elle n\u2019a pas int\u00e9gr\u00e9 dans ses r\u00e9actions profondes \u2014 qu\u2019un automobiliste qui heurte un pi\u00e9ton, <em>a fortiori<\/em> dans un passage prot\u00e9g\u00e9, a toujours tort, m\u00eame s\u2019il \u00e9tait th\u00e9oriquement en droit de passer.<\/p>\n<p>Nous avons d\u00e9j\u00e0 l\u00e0 quelques aspects propres \u00e0 la conscience et \u00e0 l\u2019inconscient (et \u00e0 l\u2019inconscience) des domin\u00e9(e)s\u00a0: <em>a)<\/em> la culpabilisation\u00a0; <em>b)<\/em> l\u2019in-connaissance des r\u00e8gles non dites qui r\u00e9gissent les rapports avec les dominants\u00a0; <em>c)<\/em> l\u2019inconnaissance du fonctionnement r\u00e9el de la soci\u00e9t\u00e9 <em>au-del\u00e0 des apparences<\/em> des r\u00e8gles, lois, coutumes, etc.<\/p>\n<p>On manque de la tuer, on l\u2019accuse, elle s\u2019excuse. Ou bien, on l\u2019accuse, alors on la tue. Deux formules par lesquelles on pourrait r\u00e9sumer, pour les soci\u00e9t\u00e9s patriarcales (majoritaires \u00e0 travers le monde), la position structurelle des femmes, <em>et ses effets dans la conscience.<\/em><\/p>\n<p>Une femme est-elle viol\u00e9e, \u00ab\u00a0elle n\u2019aurait pas d\u00fb\u00a0\u00bb (parler \u00e0 cet homme, se trouver \u00e0 cet endroit-l\u00e0, \u00e0 cette heure-l\u00e0, \u00eatre habill\u00e9e comme ci ou \u00eatre habill\u00e9e comme \u00e7a), et surtout elle n\u2019aurait pas d\u00fb se laisser faire, en un mot, elle n\u2019aurait pas d\u00fb se faire violer&#8230; D\u2019ailleurs, si une femme est viol\u00e9e dans des circonstances \u00ab\u00a0normales\u00a0\u00bb, par son mari, chez elle, dans sa chambre, eh bien elle n\u2019aurait pas d\u00fb \u2014 pas d\u00fb \u00e9nerver ce pauvre travailleur ou ce cadre cardiaque, pas d\u00fb se plaindre de sa fatigue, des enfants, pas d\u00fb <em>ne pas consentir<\/em>, pas d\u00fb r\u00e9sister \u00e0 ses \u00ab\u00a0besoins sexuels\u00a0\u00bb \u00e0 lui. R\u00e9siste-t-elle, il la viole et\/ou la menace et\/ou la tue.<\/p>\n<p>Elle n\u2019aurait pas d\u00fb. Et d\u2019ailleurs, au fond d\u2019elle-m\u00eame (quelque part, comme on dit en style n\u00e9o-lacanien), <em>n\u2019a-t-elle pas consenti<\/em>\u00a0???<\/p>\n<p>On sait que dans les proc\u00e8s de viol, l\u2019argumentation des avocats \u2014 comme le sens final des sentences (acquittements fr\u00e9quents des violeurs) \u2014 est presque toujours bas\u00e9e sur l\u2019id\u00e9e du consentement de la femme. Dans un proc\u00e8s r\u00e9cent pour viol collectif aux assises de Cr\u00e9teil (22-23 septembre 1982), l\u2019un des avocats des violeurs, ne pouvant d\u00e9montrer avec quelque cr\u00e9dibilit\u00e9 le consentement de la victime ni avant ni pendant le viol, tenta fort habilement d\u2019insinuer <em>son consentement apr\u00e8s\u00a0!<\/em> Son \u00ab\u00a0raisonnement\u00a0\u00bb fut que \u2014 les violeurs ayant, apr\u00e8s le viol, transport\u00e9 cette jeune femme en voiture, de nuit, aller et retour entre le boulevard Saint-Marcel (Paris 13<span class=\"math inline\"><sup><em>e<\/em><\/sup><\/span>) et le boulevard Saint-Germain (5<span class=\"math inline\"><sup><em>e<\/em><\/sup><\/span>)\u00a0: \u00ab\u00a0Je n\u2019ai pas compt\u00e9, mais enfin, il y a au moins treize feux rouges o\u00f9 elle aurait pu descendre, s\u2019\u00e9chapper\u00a0!\u00a0\u00bb Notons que c\u2019est justement au dernier feu rouge, en <em>r\u00e9arrivant sur le lieu du viol<\/em>, que la victime s\u2019est \u00e9chapp\u00e9e, mais voil\u00e0, pour monsieur l\u2019avocat, elle ne s\u2019est pas \u00e9chapp\u00e9e <em>assez t\u00f4t<\/em>, \u00e0 son avis autoris\u00e9 \u00e0 lui, qui ne s\u2019est jamais fait violer, \u00e0 plusieurs reprises, par trois hommes, pendant plusieurs heures. Parmi d\u2019autres arguments, celui-ci a d\u00fb compter dans le verdict des jur\u00e9s\u00a0: violeurs acquitt\u00e9s.<\/p>\n<p>Et pourtant, tous les juges ou jur\u00e9s ne sont pas du m\u00eame acabit, dans nos soci\u00e9t\u00e9s occidentales. Voici en opposition un autre jugement concernant des violences physiques et morales \u2014 ici d\u2019un mari contre son \u00e9pouse \u2014 o\u00f9 la justice s\u2019est prononc\u00e9e contre les paroles m\u00eames de la victime&#8230; qui avait pr\u00e9tendu <em>devant la Cour avoir consenti<\/em> \u00e0 la s\u00e9questration, et contre la d\u00e9fense qui parlait du \u00ab\u00a0volontariat\u00a0\u00bb de la victime\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0TOUS LES SOIRS, UN HOMME DE 50 ANS ENFERMAIT SA FEMME DANS UN COFFRE<\/p>\n<p>Maladivement jaloux, M.\u00a0Alfred Duclos, \u00e2g\u00e9 de 50 ans environ, obligeait sa femme \u00e0 passer ses nuits install\u00e9e, au pied de son lit, dans une esp\u00e8ce de coffre ferm\u00e9 de deux serrures.<\/p>\n<p>D\u00e9nonc\u00e9 par son \u00e9pouse qu\u2019il avait battue au mois d\u2019octobre, il a \u00e9t\u00e9 reconnu coupable hier de s\u00e9questration par le juge Gabriel Lassonde de la Cour des sessions de la paix, et conna\u00eetra sa sentence au mois de f\u00e9vrier.<\/p>\n<p>Les faits mis en preuve pour la poursuite lors du proc\u00e8s pour \u00e9tablir les \u00e9l\u00e9ments essentiels de cette accusation sont, de l\u2019avis du juge Lassonde, exceptionnels, incroyables et m\u00eame r\u00e9pugnants.<\/p>\n<p>Seul t\u00e9moin entendu au cours du proc\u00e8s, l\u2019\u00e9pouse, <em>qui avait demand\u00e9 que la plainte qu\u2019elle avait port\u00e9e contre son mari soit retir\u00e9e<\/em>, a relat\u00e9 qu\u2019il y a quelques ann\u00e9es d\u00e9j\u00e0 son mari avait fabriqu\u00e9 un genre de garde-robe dans lequel on serrait des v\u00eatements le jour, mais qui lui servait de lit la nuit, une fois install\u00e9e horizontalement au pied du lit de son mari. Apr\u00e8s y avoir d\u00e9pos\u00e9 un matelas et un oreiller, elle s\u2019y \u00e9tendait, apr\u00e8s quoi son mari fermait le tout \u00e0 cl\u00e9 avec deux serrures.<\/p>\n<p>En d\u2019autres occasions, Mme\u00a0Duclos passait <em>la nuit dans le lit conjugal<\/em>, mais son mari prenait la pr\u00e9caution de <em>lui menotter un poignet<\/em> \u00e0 l\u2019un des siens. Ces pr\u00e9cautions, selon la preuve entendue, \u00e9taient prises par le mari qui voulait ainsi s\u2019assurer que son \u00e9pouse ne fr\u00e9quentait pas d\u2019autres hommes pendant son sommeil.<\/p>\n<p>En plus de toutes ces pr\u00e9cautions, M.\u00a0Duclos, \u00e0 son r\u00e9veil, apr\u00e8s avoir regard\u00e9 sa femme dans les yeux, proc\u00e9dait en outre \u00e0 un examen gyn\u00e9cologique pour s\u2019assurer qu\u2019elle ne l\u2019avait pas tromp\u00e9 durant son sommeil.<\/p>\n<p>Lors du proc\u00e8s, Mme\u00a0Duclos a relat\u00e9 qu\u2019<em>elle couchait r\u00e9guli\u00e8rement dans ce coffre<\/em> depuis deux ans, <em>de son plein gr\u00e9, et que son mari ne l\u2019avait ni menac\u00e9e ni frapp\u00e9e pour l\u2019inciter<\/em> \u00e0 prendre cette couche. <em>Jamais<\/em>, a-t-elle affirm\u00e9, <em>je n\u2019ai oppos\u00e9 de r\u00e9sistance \u00e0 me coucher dans cette bo\u00eete<\/em>, ni pour y entrer ni pour en sortir.<\/p>\n<p>Mme\u00a0Duclos a expliqu\u00e9 qu\u2019elle <em>aimait s\u2019installer dans ce coffre<\/em>, qu\u2019elle le faisait seule ou que ses enfants l\u2019y aidaient parfois, et pr\u00e9cis\u00e9 qu\u2019elle y \u00e9tait bien couch\u00e9e. <em>En se pr\u00eatant volontairement \u00e0 ce man\u00e8ge<\/em>, a-t-elle d\u00e9clar\u00e9 au tribunal, <em>je prouve \u00e0 mon mari<\/em> que je ne sors pas durant la nuit et <em>je ne suis donc pas accus\u00e9e pour rien<\/em>.<\/p>\n<p>Du 28 avril 1982 jusqu\u2019au 20 octobre dernier, elle a pass\u00e9 toutes ses nuits dans ce coffre mais, le 20 octobre, apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 victime de s\u00e9vices corporels de la part de son mari, elle a port\u00e9 plainte et c\u2019est ainsi que M.\u00a0Duclos s\u2019est retrouv\u00e9 accus\u00e9 de s\u00e9questration devant les tribunaux.<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois qu\u2019elle portait plainte contre M.\u00a0Duclos, qu\u2019elle conna\u00eet depuis trente ans.<\/p>\n<p><em>La d\u00e9fense a parl\u00e9 du &laquo;&nbsp;volontariat de l\u2019\u00e9pouse&nbsp;&raquo;<\/em> mais, pour le juge Lassonde, en fonction de la jurisprudence la victime a bel et bien \u00e9t\u00e9 s\u00e9questr\u00e9e, puisqu\u2019elle passait ses nuits dans un coffre ferm\u00e9 de deux serrures. Il lui \u00e9tait impossible d\u2019en sortir et de circuler librement.<\/p>\n<p>Dans une telle situation, note-t-il dans son jugement, <em>la Cour ne peut se convaincre que cette femme voulait ainsi \u00eatre s\u00e9questr\u00e9e<\/em>, surtout que, depuis l\u2019incarc\u00e9ration de son mari, elle ne passe plus ses nuits dans ce coffre.<\/p>\n<p>Le juge Lassonde en vient donc \u00e0 la conclusion que <em>les gestes pos\u00e9s par M.\u00a0Duclos constituaient de la contrainte et une manifestation force<\/em>. Les examens gyn\u00e9cologiques qu\u2019il pratiquait constituent pour le tribunal une attaque \u00e0 l\u2019int\u00e9grit\u00e9 de la personne de son \u00e9pouse et c\u2019est l\u00e0 \u00e9galement une manifestation de force.\u00a0\u00bb <em>Le Devoir<\/em>, Montr\u00e9al, 21 d\u00e9cembre 1982 (mes italiques)<a id=\"fnref15\" class=\"footnote-ref\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fn15\"><sup>15<\/sup><\/a>.<br \/>\nCet exemple est caricatural, mais \u2014 dans cette mesure m\u00eame \u2014 il est riche d\u2019enseignements. Ce sont souvent soit les d\u00e9tails les plus t\u00e9nus (le \u00ab\u00a0pardon\u00a0\u00bb de la femme que je manque de tuer) soit les extr\u00e9mit\u00e9s les plus sordides qui jouent comme r\u00e9v\u00e9lateurs d\u2019une structure de pouvoir. \u00c0 l\u2019inverse, c\u2019est l\u2019apparence quotidienne et banale de d\u00e9roulement \u00ab\u00a0normal\u00a0\u00bb des choses qui peut obscurcir, pour les victimes et les auteurs de l\u2019oppression comme pour leurs \u00ab\u00a0analystes\u00a0\u00bb, ses m\u00e9canismes. Mais, dirais-je, encore plus pour les victimes\u00a0: moins de femmes que d\u2019hommes voient une continuit\u00e9, une homog\u00e9n\u00e9it\u00e9, en situation de domination des hommes, entre relations sexuelles \u00ab\u00a0normales\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0viol\u00a0\u00bb. Moins de femmes que d\u2019hommes voient dans le mariage ce que rappelle pourtant \u00e0 chaque touriste le guide Michelin\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Noces de Venise et de la mer.\u2014 De 1173 \u00e0. 1797, une somptueuse c\u00e9r\u00e9monie exprimait admirablement ce qui faisait la grandeur de Venise et ce qui fait encore sa beaut\u00e9. La R\u00e9publique ayant soutenu le pape Alexandre III dans sa lutte contre l\u2019empereur Fr\u00e9d\u00e9ric Barberousse, le Pontife donna au Doge un anneau, &nbsp;&raquo; symbole de votre empire sur la mer &laquo;&nbsp;. En souvenir, chaque ann\u00e9e, le jour de l\u2019Ascension, le Doge, v\u00eatu de drap d\u2019or, montait Bucentaure, sa gal\u00e8re de parade toute dor\u00e9e, et allait jeter \u00e0 la mer un anneau en disant\u00a0: <em>&laquo;&nbsp;Nous t\u2019\u00e9pousons, mer, en signe de perp\u00e9tuelle domination.&nbsp;&raquo;<\/em> Voltaire niait que le mariage f\u00fbt valable\u00a0: il manquait, disait-il, le <em>consentement de la mari\u00e9e<\/em>.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><em>Guide vert Italie<\/em>, Michelin, 9e \u00e9cl., 1971, p. 234 (mes italiques).<\/p><\/blockquote>\n<p>Du Pontife du XII<span class=\"math inline\"><sup><em>e<\/em><\/sup><\/span> si\u00e8cle au guide du touriste moderne en passant par les Lumi\u00e8res voltairiennes, nul doute, dans les esprits masculins\u00a0: le mariage est le sceau de la domination de l\u2019homme sur l\u2019\u00e9pouse \u2014 \u00e0 quoi elle doit, humanisme oblige, de pr\u00e9f\u00e9rence consentir. La premi\u00e8re partie de la proposition me semble (quoique jamais assez) d\u00e9montr\u00e9e pour les soci\u00e9t\u00e9s patriarcales, c\u2019est surtout sur la seconde partie que portera mon interrogation\u00a0: 1) \u00c0 quoi en effet la femme \u00ab\u00a0consent-elle\u00a0\u00bb\u00a0: au mariage (par exemple) ou&#8230; \u00e0 la domination\u00a0? 2) Quel sens y a-t-il \u00e0 parler de consentement\u00a0?<\/p>\n<p>On trouve fr\u00e9quemment dans les textes concernant les femmes (ou d\u2019autres domin\u00e9s) des \u00e9nonc\u00e9s sur leur \u00ab\u00a0acceptation\u00a0\u00bb (de la situation), leur \u00ab\u00a0adh\u00e9sion \u00e0 l\u2019id\u00e9ologie\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0partage des id\u00e9es dominantes\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0coop\u00e9ration\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0consentement \u00e0 la domination\u00a0\u00bb. Ces termes peuvent \u00eatre pos\u00e9s l\u00e0 sans autre forme de proc\u00e8s, comme une explication suffisante ne requ\u00e9rant pas de commentaires (nous les retrouverons au passage chez quelques auteurs). On sait en fait qu\u2019ils font partie, et depuis longtemps, des \u00e9laborations th\u00e9oriques sur la domination.<\/p>\n<p>En philosophie, J. Label par exemple \u2014 apr\u00e8s avoir cit\u00e9 le <em>Discours sur la servitude volontaire<\/em> de La Bo\u00e9tie comme \u00ab\u00a0classique m\u00e9connu du probl\u00e8me de l\u2019ali\u00e9nation\u00a0\u00bb \u2014 mentionnait toutefois que l\u2019acceptation n\u2019est qu\u2019<em>un<\/em> des \u00e9l\u00e9ments possibles du m\u00e9canisme psychique en question\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Or l\u2019oppression accept\u00e9e n\u2019est qu\u2019une \u00e9tape de l\u2019ali\u00e9nation. L\u2019\u00e9tape suivante \u2014 la plus importante et notre sens \u2014 est celle de l\u2019oppression \u2014 ou de l\u2019inf\u00e9riorit\u00e9 \u2014 m\u00e9connue, &laquo;&nbsp;scotomis\u00e9e<a id=\"fnref16\" class=\"footnote-ref\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fn16\"><sup>16<\/sup><\/a>&nbsp;&raquo;\u00a0: l\u2019illusion de l\u2019ouvrier qui &laquo;&nbsp;croit \u00eatre au pouvoir&nbsp;&raquo; dans un pays o\u00f9 il n\u2019exerce pas la moindre influence sur la marche des affaires, celle du sous-homme nazi qui croit que son appartenance \u00e0 la race sup\u00e9rieure lui conf\u00e8re la &laquo;&nbsp;participation&nbsp;&raquo; \u00e0 une &laquo;&nbsp;valeur&nbsp;&raquo; extra-historique [&#8230;], celle de la femme qui accepte passivement son &laquo;&nbsp;r\u00f4le&nbsp;&raquo; de femme comme expression d\u2019une inf\u00e9riorit\u00e9 suppos\u00e9e [&#8230;], celle du <em>poor white<\/em> sudiste qui, en faisant cause commune avec le gros planteur, se donne l\u2019illusion d\u2019appartenir \u00e0 une \u00e9lite, et j\u2019en passe&#8230; Dans tous ces cas, l\u2019illusion tenace, &laquo;&nbsp;existentielle&nbsp;&raquo;, <em>comportant parfois une n\u00e9o-structuration des bases logiques de la pens\u00e9e<\/em>, appara\u00eet ins\u00e9parable de la d\u00e9finition d\u2019un concept de l\u2019ali\u00e9nation qui se voudrait op\u00e9rationnel\u00a0\u00bb (Gabel 1970\u00a0: 56\u00a0; soulign\u00e9 par moi \u2014 et sans m\u2019attarder pour le moment sur le fait que seule la femme est cens\u00e9e accepter \u00ab\u00a0passivement\u00a0\u00bb&#8230;).<\/p><\/blockquote>\n<p>En ethnologie, M.\u00a0Godelier semble restreindre le probl\u00e8me par les th\u00e8ses qu\u2019il d\u00e9fend en \u00e9crivant, par exemple dans \u00ab\u00a0La part id\u00e9elle du r\u00e9el\u00a0\u00bb\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0des deux composantes du pouvoir la force la plus forte n\u2019est pas la violence des dominants mais le consentement des domin\u00e9s \u00e0 leur domination\u00a0\u00bb (1978 c\u00a0: 176\u00a0; cf. aussi Goclelier 1976,1977, 1978 a et b,1982).<\/p><\/blockquote>\n<p>Nous aborderons plus pr\u00e9cis\u00e9ment leur discussion dans la troisi\u00e8me partie de ce texte, apr\u00e8s avoir tent\u00e9 de reconsid\u00e9rer un certain nombre de faits concernant les rapports de sexe.<\/p>\n<h1 id=\"la-part-r\u00e9elle-de-lid\u00e9el-pour-les-femmes\">La part r\u00e9elle de l\u2019id\u00e9el, pour les femmes<\/h1>\n<p>L\u2019id\u00e9e de consentement des domin\u00e9(e)s, comme celle du partage des id\u00e9es dominantes, renvoie \u00e0 la subjectivit\u00e9, \u00e0 la conscience du sujet domin\u00e9. Mais, justement, quelle est-elle\u00a0? Avant de conclure au \u00ab\u00a0consentement\u00a0\u00bb, il faudrait s\u2019assurer que, pour chaque soci\u00e9t\u00e9, on ait pris la mesure des limitations de la conscience que les femmes peuvent subir. Une partie des limitations mentales est inextricablement li\u00e9e \u00e0 des contraintes physiques dans l\u2019organisation des relations avec les hommes, l\u2019autre est plus imm\u00e9diatement une limitation de la connaissance sur la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>Nous esquisserons d\u2019abord un r\u00e9sum\u00e9 des contraintes mat\u00e9rielles que \u2014 <em>\u00e0 la diff\u00e9rence et au profit des hommes<\/em> \u2014 peuvent subir les femmes, avec leurs implications mentales limitatives<a id=\"fnref17\" class=\"footnote-ref\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fn17\"><sup>17<\/sup><\/a>\u00a0; puis nous aborderons la question de la conscience des femmes m\u00e9diatis\u00e9e par l\u2019homme, enfin celle du \u00ab\u00a0partage\u00a0\u00bb des id\u00e9es et des valeurs, en nous demandant quelle peut \u00eatre \u00ab\u00a0la part r\u00e9elle de l\u2019id\u00e9el\u00a0\u00bb pour les femmes.<\/p>\n<p>Les exemples que je donnerai sont emprunt\u00e9s \u00e0 des soci\u00e9t\u00e9s tr\u00e8s diverses, mais essentiellement patrilin\u00e9aires<a id=\"fnref18\" class=\"footnote-ref\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fn18\"><sup>18<\/sup><\/a> et patri-virilocales<a id=\"fnref19\" class=\"footnote-ref\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fn19\"><sup>19<\/sup><\/a> o\u00f9 il y a parfaite congruence, pour les hommes, entre modes d\u2019assignation de l\u2019appartenance personnelle, des biens et de la r\u00e9sidence, et pouvoir \u00e9conomique, juridique et mental des hommes sur les femmes\u00a0; bref, soci\u00e9t\u00e9s que j\u2019appellerais \u00ab\u00a0homog\u00e8nement viriarcales<a id=\"fnref20\" class=\"footnote-ref\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fn20\"><sup>20<\/sup><\/a>\u00a0\u00bb. Elles pr\u00e9sentent l\u2019avantage de rendre plus lisibles des m\u00e9canismes qui jouent aussi dans d\u2019autres soci\u00e9t\u00e9s, plus \u00ab\u00a0hypocrites\u00a0\u00bb, comme les n\u00f4tres o\u00f9 sont produites les donn\u00e9es et les interpr\u00e9tations ethnologiques. Inversement, ce choix tend \u00e0 souligner que ces donn\u00e9es et interpr\u00e9tations peuvent \u00eatre utilement relues en fonction de la connaissance et du v\u00e9cu de l\u2019oppression des femmes dans les soci\u00e9t\u00e9s occidentales.<\/p>\n<p>Toutefois, je propose ces exemples comme une \u00e9bauche de guide de lecture et d\u2019interpr\u00e9tation, comme des questions \u00e0 se poser pour <em>chaque soci\u00e9t\u00e9<\/em> en y consid\u00e9rant l\u2019agencement des rapports de sexe qui lui est propre, et non comme des \u00ab\u00a0v\u00e9rit\u00e9s universelles\u00a0\u00bb. Certains exemples ne sont pas <em>directement<\/em> transposables d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019autre (ce qui n\u2019exclut aucunement qu\u2019ils soient lisibles dans une grille d\u2019interpr\u00e9tation g\u00e9n\u00e9rale). Par contre d\u2019autres faits sont tout bonnement les m\u00eames dans un grand nombre de soci\u00e9t\u00e9s.<\/p>\n<h2 id=\"les-contraintes-physiques-et-leurs-implications-mentales-limitatives\">Les contraintes physiques et leurs implications mentales limitatives<\/h2>\n<p>La moindre disponibilit\u00e9 corporelle des femmes par rapport aux hommes est souvent mentionn\u00e9e dans les \u00e9tudes, mais il semble qu\u2019on n\u2019ait pas pris toute la mesure de ses implications psychiques. La fatigue continue du corps entra\u00eene celle de l\u2019esprit.<\/p>\n<p>Dans beaucoup de soci\u00e9t\u00e9s, les femmes font un travail <em>apparemment<\/em> moins p\u00e9nible que les hommes (voir les fameux \u00ab\u00a0efforts violents et brefs\u00a0\u00bb requis de ceux-ci et qui fascinent tant les ethnologues), mais 1) ceci est probablement faux car les efforts physiques des femmes sont mal et sous-\u00e9valu\u00e9s, leur fatigue est m\u00e9connue\u00a0; 2) ce travail dure beaucoup plus longtemps et surtout est <em>dispers\u00e9<\/em> dans une s\u00e9rie de t\u00e2ches cumul\u00e9es et souvent interrompues (et ce, particuli\u00e8rement du fait de la pr\u00e9sence des jeunes enfants). En outre et cons\u00e9quemment, il est rare qu\u2019une femme ait des moments de loisir v\u00e9ritable comme peuvent s\u2019en r\u00e9server les hommes. Comment pourrait-elle <em>en plus<\/em> penser clairement&#8230; par exemple sa situation\u00a0?<\/p>\n<p>Ceci est devenu relativement connu pour nos soci\u00e9t\u00e9s modernes (\u00ab\u00a0double journ\u00e9e\u00a0\u00bb des femmes), mais m\u00eame en prenant l\u2019exemple d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 \u00ab\u00a0primitive\u00a0\u00bb o\u00f9 l\u2019on travaille moins, o\u00f9 le travail semble mieux r\u00e9parti entre les sexes et o\u00f9 le rapport travail\/productivit\u00e9 est meilleur que chez nous, comme les Yanomami du Venezuela (horticulteurs-chasseurs-collecteurs), on peut d\u00e9duire des tableaux \u00e9tablis par Jacques Lizot (1978) que les hommes ont, en saison s\u00e8che, <em>1h50 par jour<\/em> de \u00ab\u00a0repos et loisir\u00a0\u00bb <em>de plus<\/em> que les femmes, et 3\/4 d\u2019heure de plus en saison humide (p. 78). De m\u00eame, si l\u2019on reprend les tableaux 9 et 10 de cet article (co\u00fbt \u00e9nerg\u00e9tique des activit\u00e9s), on peut calculer, en regroupant les cat\u00e9gories \u00ab\u00a0Endormi, allong\u00e9\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Assis inactif\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0Debout inactif\u00a0\u00bb, que les hommes ont 64 minutes par jour en saison s\u00e8che, et 39 minutes par jour en saison humide, de sommeil ou inactivit\u00e9 en plus que les femmes. En saison s\u00e8che, <em>les hommes ont donc \u00e0 leur profit 55 heures par mois<\/em> de repos et loisir <em>pendant lesquelles les femmes travaillent<\/em> (donc une grosse semaine d\u2019un travailleur occidental) \u2014 dont 32 heures de sommeil et inactivit\u00e9, pendant lesquelles les femmes.. \u00ab\u00a0s\u2019activent\u00a0\u00bb\u00a0!<a id=\"fnref21\" class=\"footnote-ref\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fn21\"><sup>21<\/sup><\/a><\/p>\n<p>Pour la d\u00e9termination du besoin \u00e9nerg\u00e9tique par personne, il est not\u00e9 que, si l\u2019on fait une moyenne, et compte tenu du poids\u00a0: \u00ab\u00a0L\u2019activit\u00e9 d\u2019un Yanornami adulte de sexe masculin tombe clans la cat\u00e9gorie &laquo;&nbsp;activit\u00e9 l\u00e9g\u00e8re&nbsp;&raquo; [&#8230;] l\u2019activit\u00e9 d\u2019un Yanomami de sexe f\u00e9minin est &laquo;&nbsp;mod\u00e9r\u00e9e&nbsp;&raquo; [&#8230;]\u00a0\u00bb. (p. 94).<\/p>\n<p>Si l\u2019on ajoute que le <em>portage des jeunes enfants<\/em>, essentiellement accompli par les femmes tout au long de la journ\u00e9e et au cours des d\u00e9placements, n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 compt\u00e9 dans la d\u00e9pense \u00e9nerg\u00e9tique (qui n\u2019est calcul\u00e9e que par rapport au travail fait pour les activit\u00e9s de subsistance), il est clair que les besoins \u00e9nerg\u00e9tiques des femmes sont sous-\u00e9valu\u00e9s, parce que leur travail est sous-\u00e9valu\u00e9 en d\u00e9pense physique (comme en temps). Selon J. Lizot<a id=\"fnref22\" class=\"footnote-ref\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fn22\"><sup>22<\/sup><\/a>, les enfants sont presque constamment port\u00e9s par les femmes jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e2ge de deux ans, mais \u00ab\u00a0les enfants yanornami ne sont pas bien lourds\u00a0\u00bb. Or d\u2019apr\u00e8s les tableaux, un gar\u00e7on de deux ans p\u00e8se en moyenne 6,4 kg et une fille 5,9 kg \u2014 pour une femme adulte de 41,7 kg en moyenne (tableau 11\u00a0; un homme adulte p\u00e8se, lui, 48,1 kg).<\/p>\n<p>Interrog\u00e9 par moi sur une \u00e9ventuelle consommation alimentaire diff\u00e9rentielle selon le sexe, J. Lizot pense qu\u2019elle n\u2019existe pas, mais n\u2019a pas pour le moment \u00e9tudi\u00e9 la question. En tout cas, vu l\u2019\u00e9cart d\u2019activit\u00e9 physique entre hommes et femmes, il estime que \u2014 dans la formule g\u00e9n\u00e9rale qu\u2019il a donn\u00e9e pour les Yanomami\u00a0: \u00ab\u00a0L\u2019apport \u00e9nerg\u00e9tique est \u00e0 peine sup\u00e9rieur aux besoins, l\u2019apport prot\u00e9ique est trois fois sup\u00e9rieur\u00a0\u00bb (p. 96) \u2014 la marge concernant l\u2019apport \u00e9nerg\u00e9tique est encore plus critique pour les femmes que pour les hommes.<\/p>\n<p>Mais que pouvons-nous supposer de la consommation alimentaire\u00a0? D\u00e8s un an, la diff\u00e9rence de poids entre gar\u00e7ons et filles yanomami est marqu\u00e9e\u00a0: 5,5 kg pour le gar\u00e7on, 4,4 pour la fille. Or des \u00e9tudes de comportement men\u00e9es en Europe par des psychologues (<em>cf.<\/em> par exemple L\u00e9zine 1965, abondamment cit\u00e9e in Belotti 1974) ont fait appara\u00eetre le nourrissement diff\u00e9rentiel des b\u00e9b\u00e9s selon le sexe, \u00e0 la fois en quantit\u00e9 et en qualit\u00e9 d\u2019attention (ce qui entra\u00eene en plus davantage de difficult\u00e9s psychologiques \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la nourriture chez les filles).<\/p>\n<p>D\u2019autre part, on sait maintenant que la taille et le poids des individus augmentent avec le \u00ab\u00a0niveau de vie\u00a0\u00bb (diff\u00e9rences diachroniques<a id=\"fnref23\" class=\"footnote-ref\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fn23\"><sup>23<\/sup><\/a> pour un m\u00eame pays, diff\u00e9rences synchroniques entre classes sociales ou entre pays plus ou moins riches). Il semble donc qu\u2019on devrait \u00e9tudier s\u00e9rieusement la question pour les sexes\u00a0: la diff\u00e9rence importante de taille et de poids entre les hommes et les femmes dans un grand nombre de populations (par exemple, 10 cm d\u2019\u00e9cart moyen entre hommes et femmes chez les Yanomarni) n\u2019est-elle pas due, de fait, \u00e0 une alimentation moindre ou plus mal \u00e9quilibr\u00e9e des femmes (ajout\u00e9e \u00e0 une plus grande d\u00e9pense \u00e9nerg\u00e9tique et \u00e0 un moindre repos)\u00a0? Il a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 montr\u00e9 pour certaines soci\u00e9t\u00e9s \u00e0 domination masculine une diff\u00e9rence tr\u00e8s nette en quantit\u00e9 et en qualit\u00e9 dans l\u2019alimentation des hommes et des femmes (cf. par exemple pour la Tunisie, Ferchiou 1968\u00a0; pour la France, Delphy 1975\u00a0; pour la Turquie, Kandiyoti 1983\u00a0; pour les Gainj de Nouvelle-Guin\u00e9e, Lyons Johnson 1981).<\/p>\n<p>Dans nombre de populations pauvres, o\u00f9 existent de v\u00e9ritables carences nutritionnelles, celles-ci affectent davantage les femmes que les hommes, et si l\u2019on consid\u00e8re hommes, femmes et enfants, ce sont souvent les adultes m\u00e2les les moins touch\u00e9s<a id=\"fnref24\" class=\"footnote-ref\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fn24\"><sup>24<\/sup><\/a>.<\/p>\n<p>Cette malnutrition relative des femmes par rapport aux hommes ne peut manquer d\u2019avoir des incidences psychiques, d\u2019augmenter la fatigue et de diminuer les capacit\u00e9s de r\u00e9sistance physique et mentale des femmes.<\/p>\n<p>En outre, dans la mesure o\u00f9 ce qui est compt\u00e9 comme \u00ab\u00a0travail\u00a0\u00bb pour les femmes est g\u00e9n\u00e9ralement sous-\u00e9valu\u00e9 dans les \u00e9tudes, ce qui leur est compt\u00e9 comme \u00ab\u00a0loisir\u00a0\u00bb est bien entendu sur\u00e9valu\u00e9. On peut de plus se demander, pour d\u2019autres soci\u00e9t\u00e9s comme pour la n\u00f4tre, ce que peuvent signifier les mots \u00ab\u00a0loisir\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0inactivit\u00e9\u00a0\u00bb pour une femme avec de jeunes enfants. Ce que les ethnologues d\u00e9crivent parfois comme \u00ab\u00a0les enfants trottinent \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des adultes\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0les enfants jouent non loin\u00a0\u00bb voudra dire bien souvent qu\u2019ils sont dans les jambes&#8230; des femmes, qu\u2019elles \u00ab\u00a0travaillent\u00a0\u00bb ou qu\u2019elles \u00ab\u00a0se reposent\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>La pr\u00e9occupation et la fatigue physique et mentale que l\u2019\u00e9ducation quotidienne et la surveillance constante de jeunes enfants impliquent pour les femmes ne sont gu\u00e8re prises en compte \u2014 pas plus que la contradiction que cette t\u00e2che pr\u00e9sente avec d\u2019autres t\u00e2ches aussi quasi universellement \u00ab\u00a0f\u00e9minines\u00a0\u00bb, telle la cuisine (utilisation du feu, de l\u2019eau bouillante et dangers divers selon les soci\u00e9t\u00e9s), comme le montre un article intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Le cru, le cuit et le b\u00e2cl\u00e9 [le mi-cuit]\u00a0\u00bb (Guyer 1980\u00a0: 7) \u00e0 propos des hypoth\u00e8ses faites et \u00e0 faire sur le lien entre les soins aux enfants et la cuisine dans la r\u00e9partition sexuelle du travail\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0On pourrait soutenir cependant que la cuisine est une simple extension de l\u2019allaitement (<em>nursing<\/em>) et qu\u2019elle est donc subsum\u00e9e sous l\u2019argument des soins aux enfants (<em>child care and nurturing<\/em>). Au contraire, je dirais que, bien qu\u2019elles semblent li\u00e9es au niveau id\u00e9ologique, [ces deux activit\u00e9s] sont beaucoup plus difficiles \u00e0 combiner dans la pratique que les arguments fonctionnels ne le laissent penser.<\/p>\n<p>Il n\u2019est ni commode ni sans danger qu\u2019une femme cuisine et s\u2019occupe en m\u00eame temps d\u2019enfants petits. Faire cela est nerveusement \u00e9puisant (<em>nerve-wrecking<\/em>), et il suffit de l\u2019observer au cours du travail de terrain pour voir que la premi\u00e8re exp\u00e9rience de l\u2019imp\u00e9ratif cat\u00e9gorique pour tout enfant a lieu dans la cuisine de sa m\u00e8re, et que l\u2019un des tout premiers mots qu\u2019il comprend est &laquo;&nbsp;chaud&nbsp;&raquo;.\u00a0\u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>Pour ce qui est du portage des enfants, il n\u2019est pas inutile de citer le t\u00e9moignage de Mary Jemison<a id=\"fnref25\" class=\"footnote-ref\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fn25\"><sup>25<\/sup><\/a> sur un long voyage qu\u2019elle entreprit avec ses \u00ab\u00a0fr\u00e8res\u00a0\u00bb pour aller visiter leur famille (elle devait avoir approximativement 16-17 ans)\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Shenin-jee [son mari] consentit \u00e0 me laisser aller avec mes fr\u00e8res [&#8230;] nous part\u00eemes ensemble pour Genishau, mes trois fr\u00e8res et moi, <em>mon petit gar\u00e7on sur le dos<\/em> [&#8230;]\u00a0; [Le voyage se fait bien entendu \u00e0 pied, sauf \u00e0 un moment, o\u00f9 ils ont trouv\u00e9 des chevaux.] Finalement, en faisant nager nos chevaux, nous r\u00e9uss\u00eemes \u00e0 atteindre la rive oppos\u00e9e\u00a0; mais <em>avec mon petit gar\u00e7on<\/em>, j\u2019\u00e9chappai de justesse \u00e0 la noyade [&#8230;].<\/p>\n<p>Seuls ceux qui ont parcouru, \u00e0 pied, la distance de cinq ou six cents miles, \u00e0 travers des contr\u00e9es sauvages, presque sans chemin fray\u00e9, peuvent se faire une id\u00e9e de la fatigue et des souffrances que j\u2019ai endur\u00e9es durant ce voyage. [Elle donne des d\u00e9tails.] <em>Il me fallait en plus porter mon enfant<\/em>, alors \u00e2g\u00e9 d\u2019environ six mois, tout au long de la journ\u00e9e, sur mon dos ou dans mes bras, subvenir \u00e0 ses besoins, pr\u00e9venir ses souffrances dans la mesure de mes faibles moyens. Ma fatigue \u00e9tait telle que je me sentais parfois incapable d\u2019aller plus loin, pr\u00eate \u00e0 abandonner\u00a0; mes fr\u00e8res \u00e9taient attentionn\u00e9s [&#8230;]\u00a0\u00bb (pp. 84-86, soulign\u00e9 par moi).<\/p><\/blockquote>\n<p>Attentionn\u00e9s, sans doute. Mais c\u2019est elle qui portait l\u2019enfant&#8230;<\/p>\n<p>La limitation physique et mentale des femmes du fait qu\u2019elles sont litt\u00e9ralement <em>li\u00e9es<\/em> aux enfants est encore plus \u00e9vidente dans les cas d\u2019urgence et de danger et notamment dans les cas de <em>r\u00e9sistances<\/em> des femmes par la <em>fuite<\/em> \u00e9ventuelle. Point n\u2019est besoin de faire appel au \u00ab\u00a0consentement \u00e0 la domination\u00a0\u00bb quand on sait que, tr\u00e8s mat\u00e9riellement, ce sont les enfants qui emp\u00eachent les femmes d\u2019\u00e9chapper (ne serait-ce que provisoirement) \u00e0 leur situation.<\/p>\n<p>Sous l\u2019esclavage de plantation en Am\u00e9rique, ce sont des esclaves <em>hommes<\/em> qui se sont enfuis en premier, comme le montre l\u2019autobiographie, publi\u00e9e en 1845, d\u2019un esclave am\u00e9ricaine (Douglass 1980). Par contre, pour les Antilles, Arlette Gautier (1984) note \u00e0 la fois que beaucoup d\u2019esclaves femmes marronnaient (\u00ab\u00a0toujours sans homme, parfois avec d\u2019autres femmes\u00a0\u00bb) <em>et<\/em> que dans la population esclave en g\u00e9n\u00e9ral le taux de natalit\u00e9 \u00e9tait tr\u00e8s faible (\u00ab\u00a0parmi les m\u00e8res, une sur deux n\u2019a qu\u2019un seul enfant\u00a0\u00bb).<\/p>\n<p>Certes c\u2019est au prix de sa vie qu\u2019on s\u2019\u00e9chappe, mais s\u2019il para\u00eet fort noble de risquer sa vie pour la libert\u00e9, il est beaucoup plus difficile moralement de risquer <em>en plus<\/em> celle de son enfant. Enfin, l\u2019enfant entra\u00eene une limitation physique qui fait qu\u2019une femme n\u2019ira pas bien loin&#8230; Le poids de la libert\u00e9 est plus lourd pour les femmes.<\/p>\n<p>D\u2019autre part, si d\u2019un c\u00f4t\u00e9 on peut trouver plus d\u2019\u00e9nergie mentale pour survivre quand on a un enfant \u00e0 soutenir (lors de leur capture par des Indiens, le p\u00e8re de Mary Jemison \u00e9tait totalement abattu. Sa m\u00e8re \u00ab\u00a0manifesta une grande force d\u2019\u00e2me\u00a0\u00bb, parlait aux enfants et les obligeait \u00e0 manger, <em>op. cit.<\/em>, pp. 51-52), d\u2019un autre c\u00f4t\u00e9 la limitation physique due aux enfants peut rendre ce courage quasi <em>inutile<\/em>, quelque part ineffectif.<\/p>\n<p>Le fait d\u2019avoir la responsabilit\u00e9 constante des enfants est non seulement un travail physique \u2014 souvent non \u00e9valu\u00e9 \u2014 mais aussi un travail mental constant et de surcro\u00eet un travail mental <em>ali\u00e9nant<\/em>, \u00e0 tout le moins <em>limitatif<\/em> de la pens\u00e9e (\u00e0 force de tout simplifier dans les explications aux enfants, est-ce qu\u2019on peut d\u00e9velopper une pens\u00e9e complexe, \u00ab\u00a0libre\u00a0\u00bb\u00a0?).<\/p>\n<p>Ceci est particuli\u00e8rement grave dans les soci\u00e9t\u00e9s occidentales, o\u00f9 nombre de femmes sont isol\u00e9es dans \u00ab\u00a0leur foyer\u00a0\u00bb toute la journ\u00e9e. Certaines expriment cette limitation ainsi\u00a0: \u00ab\u00a0\u00c0 force de parler seulement aux enfants, je me sens devenir b\u00eate.\u00a0\u00bb On r\u00e9pondra qu\u2019au contraire, adapter pour de jeunes enfants l\u2019explication du monde et des relations entre les gens est un exercice intellectuel complexe.<\/p>\n<p>Mais la sophistication m\u00eame d\u2019un exercice intellectuel n\u2019implique nullement qu\u2019il ne puisse pas briser l\u2019esprit si la technique est strictement maintenue dans certaines <em>limites<\/em>, et <em>consiste m\u00eame<\/em> en fait \u00e0 maintenir l\u2019esprit et la personne \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des fronti\u00e8res d\u2019une situation. Un excellent exemple (qui concerne non le rapport aux enfants, mais aux hommes) en est fourni dans un article de Roberte Hamayon (1979).<\/p>\n<p>Dans la soci\u00e9t\u00e9 mongole, \u00ab\u00a0l\u2019entra\u00eenement \u00e0 l\u2019encodage et au d\u00e9codage symbolique fait partie de l\u2019\u00e9ducation\u00a0\u00bb pour tous, d\u00e8s la petite enfance, car ni le nom des a\u00een\u00e9s ne doit \u00eatre prononc\u00e9, ni un certain nombre de choses redoutables ne doivent \u00eatre nomm\u00e9es. On doit user de substituts. Mais une fois mari\u00e9es, les femmes se trouvent de plus confront\u00e9es \u00e0 une situation sp\u00e9cifique, les deux positions extr\u00eames des hi\u00e9rarchies de sexe et d\u2019\u00e2ge (comportant des interdits de langage) \u00e9tant incarn\u00e9es dans la relation entre beau-p\u00e8re et belle-fille. Celle-ci est soumise \u00e0 un certain nombre d\u2019interdits, en rapport notamment avec les noms de ses beaux-parents (chaque femme doit donc innover dans l\u2019exercice linguistique en fonction de \u00ab\u00a0sa\u00a0\u00bb belle-famille particuli\u00e8re). N\u2019\u00e9changeant avec son beau-p\u00e8re que des propos symboliques, la belle-fille doit user d\u2019euph\u00e9mismes, par d\u00e9formation phon\u00e9tique ou n\u00e9ologismes, mais en utilisant tout au plus la <em>m\u00e9tonymie<\/em>, \u00ab\u00a0proc\u00e9d\u00e9 rh\u00e9torique inf\u00e9rieur qui fait dire au substitut moins qu\u2019\u00e0 l\u2019original interdit et permet donc toujours, du moins en principe, d\u2019identifier ce dernier\u00a0\u00bb (p. 126). En effet, la belle-fille ne doit \u00ab\u00a0employer que des figures susceptibles d\u2019\u00eatre \u00e0 coup s\u00fbr d\u00e9cod\u00e9s par lui\u00a0\u00bb le beau-p\u00e8re, qui, par contre, use envers elle \u00e0 loisir, et \u00e0 plaisir, de <em>m\u00e9taphores<\/em> qui \u00ab\u00a0lui fournissent un moyen de mettre \u00e0 l\u2019\u00e9preuve la perspicacit\u00e9 de ses inf\u00e9rieurs, de sa belle-fille en particulier, et sont par ailleurs un gage de son <em>droit de cr\u00e9ation<\/em>\u00a0\u00bb (p. 126\u00a0; mes italiques).<\/p>\n<p>Ainsi, \u00ab\u00a0faire respecter les prohibitions qu\u2019impose la coutume, voire y ajouter celles que lui sugg\u00e8re sa propre fantaisie revient, pour le beau-p\u00e8re, \u00e0 affirmer sa domination\u00a0; user d\u2019euph\u00e9mismes, c\u2019est, pour la belle-fille, avouer et accepter sa subordination\u00a0\u00bb (p. 127).<\/p>\n<p>On voit donc que la limitation des proc\u00e9d\u00e9s rh\u00e9toriques utilisables par la femme vis-\u00e0-vis de l\u2019homme dominant \u2014 limitation tant sur le plan de la qualit\u00e9 du proc\u00e9d\u00e9 lui-m\u00eame que sur le plan du choix parmi les proc\u00e9d\u00e9s th\u00e9oriquement possibles \u2014 est \u00e0 la fois un exercice plus complexe (puisqu\u2019elle ne peut laisser vagabonder son imagination, sa cr\u00e9ativit\u00e9 linguistique, au risque de produire une m\u00e9taphore), et plus appauvrissant. Car, dans cette soci\u00e9t\u00e9, la \u00ab\u00a0perspicacit\u00e9\u00a0\u00bb et l\u2019<em>ing\u00e9niosit\u00e9<\/em> intellectuelle requises des inf\u00e9rieurs (cadets, et surtout femmes), et reconnues dans les mythes et les valeurs, ne sont pas la <em>libert\u00e9 cr\u00e9atrice<\/em>.<\/p>\n<p>Pour en revenir aux rapports m\u00e8re-enfants, il faut bien voir aussi que l\u2019enfant se sert de sa m\u00e8re (physiquement et intellectuellement), comme chez les Mongols le beau-p\u00e8re se sert de sa belle-fille, et les hommes des femmes. L\u00e0, dit R. Hamayon (p. 125\u00a0; mes italiques), \u00ab\u00a0l\u2019homme, disposant du droit d\u2019instaurer la conversation, d\u2019en choisir le th\u00e8me et de poser des questions, jouit d\u2019une libert\u00e9 de parole qui n\u2019a pour limites que la pr\u00e9sence d\u2019a\u00een\u00e9s ou d\u2019\u00e9ventuelles restrictions impos\u00e9es par les circonstances. <em>La femme ne peut que r\u00e9pondre, \u00e9couter ou se taire<\/em>, n\u2019acqu\u00e9rant quelque droit d\u2019initiative qu\u2019avec sa maturit\u00e9 de m\u00e8re combl\u00e9e\u00a0\u00bb (par la naissance d\u2019un <em>fils<\/em>).<\/p>\n<p>Or, face \u00e0 des enfants, une m\u00e8re ne peut pas <em>parler<\/em>, ses pr\u00e9occupations (d\u2019adulte), c\u2019est l\u2019enfant qui impose ses questions. L\u00e0 aussi, elle ne peut que r\u00e9pondre, \u00e9couter ou se taire&#8230; La seule diff\u00e9rence est qu\u2019en \u00ab\u00a0r\u00e9pondant\u00a0\u00bb \u00e0 l\u2019enfant, la m\u00e8re a affaire en lui \u00e0 un <em>moyen<\/em> de limitation, et qu\u2019en \u00ab\u00a0r\u00e9pondant\u00a0\u00bb au beau-p\u00e8re, la belle-fille est directement confront\u00e9e \u00e0 la <em>cause<\/em>.<\/p>\n<p>Le fait que les femmes soient limit\u00e9es physiquement et mentalement par la charge (au sens propre) des enfants et par leur pr\u00e9occupation \u00e0 leur \u00e9gard est d\u2019ailleurs parfaitement connu du pouvoir masculin, qui simplement inverse, pour se justifier, la cause et l\u2019effet, faisant de cette limitation des femmes la raison de leur non-pouvoir alors qu\u2019elle en est l\u2019effet.<\/p>\n<p>Un mythe kikuyu (cf. Beecher 1938) nous en donne un extraordinaire exemple, qui explique \u00ab\u00a0comment les hommes arrach\u00e8rent le royaume aux femmes\u00a0\u00bb\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Il y a tr\u00e8s, tr\u00e8s longtemps, les femmes dirigeaient le royaume. <em>Les hommes<\/em> commenc\u00e8rent \u00e0 trouver que ce n\u2019\u00e9tait pas une bonne chose, et appel\u00e8rent \u00e0 une r\u00e9union pour discuter de ce qu\u2019il y avait lieu de faire. <em>Ils d\u00e9cid\u00e8rent de r\u00e9unir les femmes<\/em> et de <em>les faire danser nues<\/em> devant eux. Quand les femmes arriv\u00e8rent et que <em>les hommes leur dirent<\/em> ce qu\u2019elles <em>devaient faire<\/em>, elles refus\u00e8rent car, dirent-elles, elles avaient honte de faire une telle chose. Les hommes r\u00e9pliqu\u00e8rent que quand on dirige un royaume, on ne doit pas conna\u00eetre une chose comme la honte. Il fut d\u00e9cid\u00e9 d\u2019avoir une autre r\u00e9union des hommes et des femmes ensemble afin de r\u00e9soudre la question.<br \/>\nLes femmes <em>vinrent \u00e0 la r\u00e9union, en amenant leurs enfants<\/em>. Elles discut\u00e8rent longtemps jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il commen\u00e7\u00e2t \u00e0 faire froid et obscur. <em>Une \u00e0 une<\/em>, les femmes <em>partirent parce qu\u2019elles avaient peur que leurs enfants<\/em> souffrent du froid. <em>Cela trancha la question.<\/em> Les hommes venaient de r\u00e9aliser que non seulement les femmes avaient honte de danser nues devant eux, mais aussi qu\u2019<em>elles avaient peur<\/em>. Ils d\u00e9cid\u00e8rent que de telles personnes \u00e9taient totalement indignes de r\u00e9gner et que la meilleure chose qu\u2019ils avaient \u00e0 faire \u00e9tait de leur \u00f4ter le pouvoir\u00a0\u00bb (mes italiques).<\/p><\/blockquote>\n<p>J\u2019ai cit\u00e9 ce mythe pour montrer la connaissance du handicap physique et mental que repr\u00e9sente pour les femmes la responsabilit\u00e9 des enfants, ce qui est tr\u00e8s exactement ce que le mythe veut dire. (Notons aussi que cette responsabilit\u00e9 est <em>individuelle<\/em>\u00a0: ce n\u2019est pas toutes ensemble que les femmes quittent les hommes, comme un corps collectif \u00ab\u00a0ayant le pouvoir\u00a0\u00bb pourrait le faire, mais \u00ab\u00a0une \u00e0 une\u00a0\u00bb&#8230;) Mais il est passionnant \u00e0 plus d\u2019un titre, et notamment en ce qu\u2019il montre en quoi les hommes \u2014 qui ont effectivement le pouvoir chez les Kikuyu \u2014 <em>ne peuvent pas \u00eatre imagin\u00e9s, con\u00e7us<\/em> comme ne l\u2019ayant pas, ce dont t\u00e9moigne le langage du mythe\u00a0: parfaite contradiction avec ce qui est cens\u00e9 \u00eatre dit (que les femmes avaient le pouvoir), ils <em>d\u00e9cident de r\u00e9unir<\/em> les femmes, ils leur disent <em>ce qu\u2019elles doivent faire<\/em> \u2014 d\u2019o\u00f9 elles \u00ab\u00a0r\u00e9pondent\u00a0\u00bb, voir plus haut\u00a0! \u2014 etc. M\u00eame cens\u00e9ment \u00ab\u00a0sans pouvoir\u00a0\u00bb, les hommes ne peuvent s\u2019imaginer que dirigeant et contr\u00f4lant les femmes, jusque dans la \u00ab\u00a0honte\u00a0\u00bb \u2014 ce qui est bien vrai.<\/p>\n<p>Un second mythe kikuyu \u00ab\u00a0comment l\u2019homme devint le chef de la famille\u00a0\u00bb\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Il y a tr\u00e8s, tr\u00e8s longtemps, l\u2019homme pensait que tous les enfants appartenaient \u00e0 son \u00e9pouse\u00a0; c\u2019\u00e9tait elle qui leur donnait naissance, c\u2019\u00e9tait elle qui les nourrissait. C\u2019est pourquoi il n\u2019osait pas leur donner des ordres, car il avait peur de sa femme.<\/p>\n<p>Un jour, au retour de la chasse, il s\u2019arr\u00eata un moment \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de la hutte, car il entendait le plus jeune enfant pousser des cris aigus. Comme il restait l\u00e0 \u00e0 \u00e9couter, il entendit sa femme essayer de consoler l\u2019enfant, <em>qui s\u2019\u00e9tait br\u00fbl\u00e9 dans le feu.<\/em> &nbsp;&raquo; Tais-toi, disait-elle, si jamais ton p\u00e8re rentrait et te trouvait en train de pleurer. S\u2019il devait trouver <em>son enfant<\/em> en train de crier, <em>je suis s\u00fbre qu\u2019il me battrait<\/em>. &nbsp;&raquo;<\/p>\n<p>Elle disait cela parce qu\u2019<em>elle pensait que c\u2019\u00e9tait son mari qui \u00e9tait le maitre des enfants.<\/em><\/p>\n<p>De ce jour, l\u2019homme sut qu\u2019il n\u2019avait absolument rien \u00e0 craindre, et il fit faire aux enfants tout ce qu\u2019il d\u00e9sirait d\u2019eux\u00a0\u00bb (mes italiques).<\/p><\/blockquote>\n<p>L\u00e0 encore, des v\u00e9rit\u00e9s sont dites par le mythe sur l\u2019organisation sociale actuelle \u2014 aussi bien le danger du feu de cuisine, le fait que les femmes sont tenues pour seules responsables des b\u00eatises des enfants, le fait qu\u2019elles sont battues par leur mari, et leur <em>peur<\/em> (nous y reviendrons plus loin), cette fois-ci de l\u2019<em>homme<\/em> (dans le mythe pr\u00e9c\u00e9dent, c\u2019\u00e9tait <em>pour les enfants<\/em>). Les femmes ont peur \u00e0 cause du pouvoir des hommes, en particulier du mari, sur elles et c\u2019est <em>cette peur<\/em> m\u00eame qui sert dans l\u2019id\u00e9ologie de justification au pouvoir.<\/p>\n<p>Or la peur paralyse, non seulement le corps, mais l\u2019esprit.<\/p>\n<h2 id=\"une-conscience-m\u00e9diatis\u00e9e-pour-les-femmes\">Une conscience m\u00e9diatis\u00e9e, pour les femmes<\/h2>\n<h3 id=\"entre-leur-vie-et-elles-un-\u00e9cran-les-hommes\">Entre leur vie et elles, un \u00e9cran\u00a0: les hommes<\/h3>\n<p>Si les enfants peuvent \u00eatre consid\u00e9r\u00e9s d\u00e9j\u00e0 comme un interm\u00e9diaire limitatif dans le rapport \u00e0 soi-m\u00eame, on peut se demander si les hommes qui contr\u00f4lent la femme (maris, fr\u00e8res, p\u00e8res, fils, oncles, avec des modalit\u00e9s diverses selon les soci\u00e9t\u00e9s) ne lui sont pas un v\u00e9ritable \u00e9cran, dans le double sens d\u2019objet <em>interpos\u00e9<\/em> dans sa conscience, et de surface opaque d\u2019o\u00f9 lui est renvoy\u00e9e une sorte de <em>logique de la contradiction<\/em> dans la conduite de sa propre vie \u2014 les deux pouvant avoir des cons\u00e9quences mortelles&#8230;et pas seulement pour l\u2019esprit.<\/p>\n<p>Nous commencerons par un exemple extr\u00eame, o\u00f9 la faute de l\u2019homme \u00e0 son \u00e9gard entra\u00eene le suicide de la femme.<\/p>\n<p>Chez les Gainj de Papouasie, Patricia Lyons Johnson (1981) montre que \u00ab\u00a0le suicide est une r\u00e9action logique \u00e0, et un aboutissement du syst\u00e8me traditionnel de croyances concernant les hommes et les femmes\u00a0\u00bb (p. 325). Le taux de suicides dans cette population est extr\u00eamement \u00e9lev\u00e9 par rapport aux statistiques mondiales. Au cours de ses quatorze mois d\u2019observation, l\u2019auteur a pu constater que \u00ab\u00a0seules les femmes se tuent, et parmi les femmes, seules les femmes mari\u00e9es\u00a0\u00bb, et que ces suicides repr\u00e9sentaient plus de la moiti\u00e9 des morts de femmes entre 20 et 49 ans. Bien que, comme elle le note, la population soit restreinte et donc les nombres petits (4 suicides pour 277 femmes), la d\u00e9monstration semble convaincante car parfaitement reli\u00e9e au syst\u00e8me de valeurs et \u00e0 l\u2019organisation mat\u00e9rielle de la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>Chez les Gainj, les femmes font quasiment tout le travail physique, les hommes m\u00fbrs quelques travaux physiques et surtout le travail \u00ab\u00a0social\u00a0\u00bb, politique. Mais la principale d\u00e9finition qu\u2019ils donnent de leur \u00ab\u00a0travail\u00a0\u00bb est\u00a0: \u00ab\u00a0&laquo;&nbsp;prendre soin des femmes&nbsp;&raquo; (<em>taking tare of women<\/em>), ce qui signifie prot\u00e9ger les femmes, diriger (<em>manage<\/em>) les femmes, contr\u00f4ler les femmes\u00a0\u00bb. (p. 330). Ceci est assorti, comme dans beaucoup d\u2019autres populations de cette r\u00e9gion, d\u2019une peur consid\u00e9rable des femmes et du mariage chez les gar\u00e7ons c\u00e9libataires\u00a0; peur qu\u2019elles leur enl\u00e8vent de la \u00ab\u00a0force\u00a0\u00bb (ce qui implique des aspects physiques et non physiques) \u2014 concept central pour les hommes gainj, et concept <em>relatif<\/em> (l\u2019augmentation de la force de quelqu\u2019un impliquant une diminution de la force chez l\u2019autre), ce qui est tr\u00e8s important entre hommes, mais <em>surtout<\/em> entre hommes et femmes\u00a0: une fois mari\u00e9, l\u2019homme, sous risque de mort, doit emp\u00eacher la femme de montrer de la \u00ab\u00a0force\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Le mari doit donc entre autres \u00ab\u00a0prot\u00e9ger\u00a0\u00bb sa femme\u00a0: c\u2019est-\u00e0-dire notamment la soutenir, prendre son parti, lorsqu\u2019elle a une contestation publique l\u00e9gitime avec une autre femme (il est hors de question qu\u2019une femme puisse avoir une telle contestation avec un homme), et aussi ne la battre (ou lui donner un coup de lance) <em>que<\/em> lorsqu\u2019elle \u00ab\u00a0a tort\u00a0\u00bb, \u00e0 savoir lorsqu\u2019elle n\u2019a pas rempli ses devoirs d\u2019\u00e9pouse, de m\u00e8re, ou ses taches agricoles, ou lorsqu\u2019elle \u00ab\u00a0se montre volontaire (<em>exhibits willfulness<\/em>)\u00a0\u00bb \u2014 auxquels cas c\u2019est non seulement le droit du mari, mais son devoir de la battre.<\/p>\n<p>Dans tous les cas de suicides de femmes observ\u00e9s, le mari n\u2019avait pas rempli ses devoirs de protection envers l\u2019\u00e9pouse (deux renvoient une de leurs co-\u00e9pouses qui se disputaient, l\u2019autre soutient sa m\u00e8re contre sa femme, l\u2019autre bat \u00ab\u00a0\u00e0 tort\u00a0\u00bb sa femme, et publiquement). Dans tous les cas, le fait de ne pas avoir \u00e9t\u00e9 trait\u00e9e correctement par son mari est psychologiquement insurmontable pour la femme puisque sa d\u00e9finition m\u00eame (apprise de longue date) est d\u2019\u00eatre soumise <em>mais<\/em> \u00ab\u00a0prot\u00e9g\u00e9e\u00a0\u00bb. Il s\u2019agit l\u00e0 pour elle, dit l\u2019auteur, d\u2019un sentiment de rejet social. De fait, l\u2019attente de la femme quant \u00e0 sa propre personne est bafou\u00e9e. Mais l\u2019auteur expose par ailleurs les raisons pour lesquelles ni le retour dans le territoire de leurs fr\u00e8res (ce serait pour elles reconna\u00eetre qu\u2019elles ont \u00e9chou\u00e9 (!) et elles y seraient tr\u00e8s mal accept\u00e9es, non int\u00e9gr\u00e9es socialement), ni le recours aux tribunaux, ext\u00e9rieurs et lointains, ne sont des <em>solutions<\/em> possibles pour ces femmes.<\/p>\n<p>On voit donc que devant la contradiction\u00a0: \u00eatre <em>oblig\u00e9e de rester<\/em> dans cette soci\u00e9t\u00e9 et <em>ne plus pouvoir y \u00eatre<\/em> en tant que personne sociale, la seule solution est le suicide&#8230; pour elle.<\/p>\n<p>Quant \u00e0 l\u2019homme dont la femme se suicide, il sera \u00ab\u00a0un objet de ridicule parmi les Gainj. Il a totalement \u00e9chou\u00e9 \u00e0 contr\u00f4ler sa femme\u00a0\u00bb. En se tuant, sa femme l\u2019a humili\u00e9 socialement (en plus, il va perdre la dot et payer une compensation \u00e0 la famille, sans compter que, sur le plan surnaturel, sa femme morte pourra revenir le rendre malheureux, ce qui donne aussi au suicide de l\u2019\u00e9pouse un caract\u00e8re de vengeance)&#8230; mais on voit que, chez les Gainj non plus, le ridicule ne tue pas<a id=\"fnref26\" class=\"footnote-ref\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fn26\"><sup>26<\/sup><\/a>.<\/p>\n<p>Les Gainj expliquent volontiers pourquoi les femmes se tuent. Le suicide, dit P. Lyons Johnson, est certes une trag\u00e9die, mais \u00ab\u00a0une trag\u00e9die avec pr\u00e9c\u00e9dents, un \u00e9l\u00e9ment av\u00e9r\u00e9 et pr\u00e9visible de leur mode de vie. Le suicide, ainsi que l\u2019expliquait une femme, est &laquo;&nbsp;ce qu\u2019une une femme peut faire lorsqu\u2019elle a trop honte parce que personne ne va prendre soin d\u2019elle&nbsp;&raquo;\u00a0\u00bb (p. 326). (De m\u00eame c\u2019est pour \u00e9viter aux hommes la honte qu\u2019ils ressentiraient \u00e0 voir une femme dont personne ne prend soin que les veuves sont recluses environ six mois\u00a0; <em>ibid.<\/em>, note 3.)<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Les femmes gainj ne se tuent pas discr\u00e8tement. Elles le font \u00e0 un moment qui exclut qu\u2019on puisse les secourir (habituellement juste avant l\u2019aube), d\u2019une mani\u00e8re qui ne laisse aucun doute gluant \u00e0 l\u2019intention (pendue \u00e0 un arbre) et en des lieux qui imposent un constat public (d\u2019ordinaire pr\u00e8s d\u2019un chemin tr\u00e8s fr\u00e9quent\u00e9). C\u2019est peut-\u00eatre le seul moment dans la vie d\u2019une femme o\u00f9 elle cr\u00e9e un \u00e9v\u00e9nement public et calcul\u00e9, de plus, pour humilier compl\u00e8tement son mari [&#8230;]\u00a0\u00bb (p. 332).<\/p><\/blockquote>\n<p>Sans doute\u00a0; mais il semble qu\u2019on puisse n\u2019\u00eatre pas d\u2019accord avec cette conclusion de l\u2019auteur\u00a0: \u00ab\u00a0Le suicide est un acte drastique, d\u00e9finitif, mais un acte magnifiquement <em>autonome<\/em>\u00a0; il ne laisse aucun doute quant \u00e0 qui contr\u00f4le sa propre vie\u00a0\u00bb (p. 332). Une telle conclusion me semble certes compr\u00e9hensible de la part d\u2019une femme (jusqu\u2019o\u00f9 n\u2019irions-nous pas chercher une lueur de libert\u00e9), mals je serai plus (vulgairement\u00a0?) mat\u00e9rialiste\u00a0: <em>qui<\/em>, de fait, contr\u00f4le la propre d\u00e9cision de la femme gainj sur sa propre vie (mort)\u00a0? Nous l\u2019avons d\u00e9j\u00e0 vu, la \u00ab\u00a0libert\u00e9\u00a0\u00bb ou l\u2019\u00ab\u00a0autonomie\u00a0\u00bb semblent plus lourdes pour les femmes, surtout \u00ab\u00a0lorsque mieux vaut mourir que vivre\u00a0\u00bb (titre de l\u2019article).<\/p>\n<p>Le contr\u00f4le des hommes sur une femme peut \u00eatre tel que, m\u00eame pour respecter et soutenir <em>ses propres d\u00e9cisions<\/em> quant \u00e0 son existence, ils peuvent se sentir obliger de&#8230; la tuer. Ce que nous montre l\u2019histoire de Mary Jemison (<em>op. cit<\/em>, et <em>cf. supra<\/em>, note 20) apr\u00e8s qu\u2019elle fut devenue veuve.<\/p>\n<p>Les Anglais avaient offert des ran\u00e7ons pour tous les prisonniers qui seraient ramen\u00e9s \u00e0 un poste militaire. Mary ayant d\u00e9j\u00e0 r\u00e9ussi \u00e0 \u00e9chapper \u00e0 un Hollandais qui avait voulu la capturer alors qu\u2019elle travaillait seule dans un champ de ma\u00efs d\u00e9cida, en accord total avec ses s\u0153urs et fr\u00e8res indiens et les chefs r\u00e9unis en conseil, de ne pas se laisser \u00ab\u00a0lib\u00e9rer\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 l\u2019avis de Mary et de tous, celui qu\u2019elle appelle \u00ab\u00a0le vieux roi de notre tribu\u00a0\u00bb fait savoir \u00e0 l\u2019un des fr\u00e8res de Mary qu\u2019il emm\u00e8nera celle-ci \u00e0 Niagara pour la rendre avec d\u2019autres prisonniers.<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Violemment <em>irrit\u00e9 contre le vieux roi<\/em>, mon fr\u00e8re vint \u00e0 la maison de ma s\u0153ur, o\u00f9 j\u2019habitais, et la mit au courant de tout ce qui s\u2019\u00e9tait pass\u00e9 <em>me concernant<\/em>\u00a0; il r\u00e9p\u00e9ta que, si le vieux roi tentait de m\u2019emmener, comme il en \u00e9tait fermement convaincu, <em>il me tuerait<\/em> aussit\u00f4t et en supporterait les cons\u00e9quences. Il retourna chez le vieux roi. D\u00e8s que je rentrai, ma s\u0153ur m\u2019informa de tout ce qu\u2019elle venait d\u2019entendre, et de <em>ce qui, \u00e0 son avis, m\u2019arriverait sans doute<\/em>\u00a0\u00bb (p. 95\u00a0; mes italiques).<\/p><\/blockquote>\n<p>En attendant la d\u00e9cision finale du roi (et donc du fr\u00e8re), sa s\u0153ur lui conseille de se cacher <em>avec son enfant<\/em> dans les hautes herbes et lui indique le signal par lequel elle lui fera savoir <em>si elle doit \u00eatre tu\u00e9e<\/em>, auquel cas il lui faudra fuir vers une source. Le soir, le signal (de mauvais augure) est l\u00e0\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Je compris que mon sort \u00e9tait fix\u00e9, \u00e0 moins que je ne me cache jusqu\u2019\u00e0 ce que l\u2019orage soit pass\u00e9. Je rebroussai subrepticement chemin vers les buissons o\u00f9 se trouvait mon petit Thomas, <em>le pris sur mon dos et courus<\/em> vers la source, aussi vite que mes jambes pouvaient me porter. Thomas avait presque <em>trois ans, il \u00e9tait grand et lourd<\/em>. J\u2019arrivai \u00e0 la source le matin de bonne heure, bris\u00e9e de fatigue et craignant d\u2019\u00eatre poursuivie et captur\u00e9e\u00a0; ma vie m\u2019apparut alors comme un insupportable fardeau. Je m\u2019assis avec mon enfant [&#8230;]\u00a0\u00bb (pp. 96-97\u00a0; mes italiques).<\/p><\/blockquote>\n<p>Vers midi, elle voit arriver son fr\u00e8re (ne sachant \u00e9videmment pas que le roi, ne la trouvant pas, est parti avec les autres prisonniers)\u00a0;<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0D\u00e8s que je le vis, je me mis \u00e0 trembler, <em>de peur de mourir<\/em>, mais quand il fut assez pr\u00e8s, et que je pus voir son visage, des larmes de joie coul\u00e8rent sur mes joues et je ressentis un grand soulagement dont nul ne peut faire l\u2019exp\u00e9rience, \u00e0 moins que, menac\u00e9 de mort, il n\u2019ait re\u00e7u <em>une gr\u00e2ce<\/em> d\u00e9finitive\u00a0\u00bb (p. 97\u00a0; mes italiques).<\/p><\/blockquote>\n<p>Il est difficile, \u00e0 travers ce r\u00e9cit, de savoir si le fr\u00e8re <em>en tant qu\u2019individu<\/em> avait vraiment l\u2019intention de la tuer, si c\u2019\u00e9tait sous le coup de la col\u00e8re qu\u2019il avait prof\u00e9r\u00e9 sa menace de mort, si c\u2019\u00e9tait seulement du chantage aupr\u00e8s du roi, etc. Mais ceci n\u2019a gu\u00e8re d\u2019importance. En effet ce qui compte, c\u2019est que les deux femmes (Mary et sa s\u0153ur) <em>y croient<\/em>, et si elles y croient et ont si peur, c\u2019est bien que quelque chose dans la structure des relations entre hommes et femmes rendaient l\u2019acte non seulement vraisemblable, mais <em>probable<\/em>.<\/p>\n<p>Face aux d\u00e9cisions des hommes, le \u00ab\u00a0choix de vie\u00a0\u00bb de Mary s\u2019\u00e9tait pr\u00e9sent\u00e9 ainsi\u00a0: \u00eatre vivante mais \u00e9trang\u00e8re chez les Blancs, demeurer chez les siens, mais morte.<\/p>\n<p>Passons sur les soci\u00e9t\u00e9s o\u00f9 les hommes ont tout simplement droit de mort sur leurs femmes, filles, s\u0153urs, etc. Dans la n\u00f4tre, o\u00f9 \u00e7a n\u2019est th\u00e9oriquement plus le cas, on peut en d\u00e9celer comme un regret, compr\u00e9hensible dans la mesure o\u00f9 il y a une l\u00e9g\u00e8re contradiction pour les dominants entre d\u2019une part, la r\u00e9alit\u00e9 objective qui est qu\u2019ils continuent \u00e0 se servir \u00e9conomiquement et moralement des femmes et d\u2019autre part, le Droit qui fait th\u00e9oriquement des femmes des individus \u00ab\u00a0libres\u00a0\u00bb. Comme un regret donc, dans les justifications, les \u00ab\u00a0circonstances att\u00e9nuantes\u00a0\u00bb, accord\u00e9es aux hommes pour les meurtres (comme d\u2019ailleurs les viols) de leurs possessions\u00a0: les femmes et les enfants.<\/p>\n<p>Que ces justifications (qui \u00e9vitent de reconna\u00eetre la structure de pouvoir objectif entre les sexes) soient, par exemple, la \u00ab\u00a0d\u00e9pression\u00a0\u00bb ou la folie de l\u2019assassin et le \u00ab\u00a0mauvais caract\u00e8re\u00a0\u00bb (!) de la femme (cas Althusser\/H\u00e9l\u00e8ne Rythman), ou des consid\u00e9rations psychanalytico-attrist\u00e9es sur la place difficile de l\u2019homme comme \u00ab\u00a0p\u00e8re\u00a0\u00bb dans la famille matrifocale<a id=\"fnref27\" class=\"footnote-ref\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fn27\"><sup>27<\/sup><\/a>, ainsi qu\u2019en t\u00e9moigne un article r\u00e9cent utilisant les dossiers des Assises criminelles de la Guadeloupe, publi\u00e9 par la revue <em>L\u2019Homme<\/em>\u00a0: \u00ab\u00a0Tuer sa femme, ou de l\u2019ultime fa\u00e7on de devenir p\u00e8re\u00a0\u00bb (Andr\u00e9 1982). Comme dit l\u2019auteur en guise d\u2019introduction, \u00ab\u00a0la mort\u00a0\u00bb est \u00ab\u00a0excessive bien s\u00fbr\u00a0\u00bb mais \u00ab\u00a0avec elle au moins, on conna\u00eet le fin mot de l\u2019histoire\u00a0\u00bb. Le mot n\u2019est pas fin<a id=\"fnref28\" class=\"footnote-ref\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fn28\"><sup>28<\/sup><\/a>. Et sans avoir besoin de lire l\u2019article, on appr\u00e9ciera imm\u00e9diatement dans le titre le transfert du mot \u00ab\u00a0ultime\u00a0\u00bb, de l\u2019objet femme tu\u00e9e au sujet homme tueur. M\u00eame de leur solution finale, les femmes sont expropri\u00e9es.<\/p>\n<h3 id=\"entre-leurs-actes-et-elles-un-\u00e9cran-les-hommes\">Entre leurs actes et elles, un \u00e9cran\u00a0: les hommes<\/h3>\n<p>Le degr\u00e9 que peut atteindre l\u2019envahissement du conscient et de l\u2019inconscient des femmes par leur situation objective de d\u00e9pendance aux hommes et le type de structuration du moi qui en d\u00e9coule apparaissent nettement \u00e0 travers un article de Sarah LeVine (1982) sur les r\u00eaves de jeunes femmes gusii (agriculteurs du Sud-Ouest du Kenya). La recherche eut lieu en 1975-76 et 1979\u00a0; quatre-vingt-huit r\u00eaves de vingt-deux femmes entre 18 ans (enceinte du 1er enfant) et 45 ans (11 enfants) \u2014 et dont dix-sept \u00e9taient enceintes \u2014 ont \u00e9t\u00e9 analys\u00e9s. Nous utiliserons assez longuement cet article car on peut y trouver rassembl\u00e9s plusieurs aspects de la conscience domin\u00e9e des femmes. Prenons d\u2019abord un aper\u00e7u de la situation objective de ces femmes\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Dans cette soci\u00e9t\u00e9 exogame, les femmes \u00e9pousent des hommes de clans qui leur sont traditionnellement ennemis. \u00c0 l\u2019occasion du mariage, une femme doit quitter sa famille natale pour la maison de son mari, o\u00f9, au moins au d\u00e9but, elle est consid\u00e9r\u00e9e avec suspicion comme \u00e9trang\u00e8re (<em>omogeni<\/em>)\u00a0: quelqu\u2019un de socialement et moralement inf\u00e9rieur \u00e0 tous les adultes plus \u00e2g\u00e9s, tant hommes que femmes, de la ferme de son mari. On l\u2019estime d\u00e9nu\u00e9e de jugement et incapable de prendre quelque responsabilit\u00e9 que ce soit, autre que les soins aux enfants et le travail manuel\u00a0\u00bb (p.64).<\/p><\/blockquote>\n<p>Les Gusii ont un des taux de fertilit\u00e9 les plus \u00e9lev\u00e9s du monde. Les dix premi\u00e8res ann\u00e9es de la vie d\u2019une femme mari\u00e9e sont tr\u00e8s dures, physiquement et moralement. La jeune femme est surcharg\u00e9e par les travaux agricoles et domestiques, et par les enfants, elle doit \u00eatre souple (<em>compliant<\/em>) et respectueuse, etc. Mais c\u2019est uniquement par la maternit\u00e9, en fait en donnant des <em>fils<\/em>, qu\u2019elle peut s\u2019assurer un certain respect de la part des membres de la famille de son mari, et que (en cons\u00e9quence, dirais-je) elle \u00ab\u00a0<em>achieves an adequate measure of self-esteem<\/em>\u00a0\u00bb (p. 65).<\/p>\n<p>Encore la mise au monde d\u2019un fils n\u2019est-elle pas suffisante puisque la m\u00e8re ne progressera dans la consid\u00e9ration des autres \u00e0 son \u00e9gard qu\u2019en fonction de ce que j\u2019appellerais le parcours social de ce fils dans sa <em>carri\u00e8re d\u2019homme<\/em>\u00a0: sa circoncision (vers 10-11 ans), puis le fait que, mari\u00e9, il aura lui-m\u00eame (par l\u2019entremise de son \u00e9pouse) engendr\u00e9 un fils. C\u2019est ainsi seulement \u00e0 la naissance d\u2019un petit-fils que l\u2019\u00e9pouse gusii pourra \u00eatre nomm\u00e9e \u00ab\u00a0<em>respected elder<\/em>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>On voit que tout ceci n\u2019a rien de bien particulier\u00a0; on retrouve ce sch\u00e9ma dans presque toutes les soci\u00e9t\u00e9s compos\u00e9es d\u2019unit\u00e9s domestiques patrilin\u00e9aires et patri-virilocales, \u00e0 pouvoir masculin. Mais ceci est g\u00e9n\u00e9ralement d\u00e9crit dans les textes ethnographiques en terme de \u00ab\u00a0statut\u00a0\u00bb de l\u2019\u00e9pouse \u2014 dont on va alors pouvoir se contenter de dire qu\u2019il \u00ab\u00a0s\u2019am\u00e9liore\u00a0\u00bb (ce qui n\u2019est pas faux) avec l\u2019\u00e2ge, au fur et \u00e0 mesure de la progression allant de la position de jeune \u00e9pouse \u00e0 celle d\u2019\u00e9pouse avec fils puis \u00e0 celle de belle-m\u00e8re (et, dans certaines soci\u00e9t\u00e9s, de femme m\u00e9nopaus\u00e9e). La femme acquerrait ainsi une position de plus en plus forte au sein de la famille, et m\u00eame du \u00ab\u00a0pouvoir\u00a0\u00bb, sur sa ou ses belles-filles, ses fils, son mari&#8230; (nous reviendrons plus loin sur les interpr\u00e9tations du \u00ab\u00a0pouvoir\u00a0\u00bb des femmes).<\/p>\n<p>Or, paradoxalement, ceci me semble obscurcir par une description \u00ab\u00a0empirique\u00a0\u00bb, apparemment pourtant centr\u00e9e sur la femme, une r\u00e9alit\u00e9 th\u00e9orique \u00e0 effets empiriques plus fondamentaux\u00a0: <em>la d\u00e9finition m\u00eame de la personne<\/em> de la femme-\u00e9pouse par son rapport \u00e0 l\u2019homme, ou plut\u00f4t <em>en la personne de l\u2019homme<\/em> (e\u00fbt-il deux mois\u00a0; on voit assez clairement dans cet exemple gusii que l\u2019enfant m\u00e2le doit \u00eatre mis dans la cat\u00e9gorie \u00ab\u00a0homme\u00a0\u00bb et non \u00ab\u00a0enfant\u00a0\u00bb).<\/p>\n<p>Cette r\u00e9alit\u00e9 est en un sens reconnue dans certaines descriptions th\u00e9oriques de la patrilin\u00e9arit\u00e9 (cf. Schneider 1962), mais ses effets <em>dans la conscience des femmes<\/em>, qui nous int\u00e9ressent ici, ont peu retenu l\u2019attention \u00e0 ce niveau<a id=\"fnref29\" class=\"footnote-ref\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fn29\"><sup>29<\/sup><\/a>.<\/p>\n<p>Cette d\u00e9personnification des femmes (leur r\u00e9duction \u00e0 n\u2019\u00eatre que des supports biologiques et des servantes d\u2019une lign\u00e9e de m\u00e2les dans leurs belles-familles \u00e9trang\u00e8res) me semble paradoxalement confirm\u00e9e, chez les Gusii, par ce qui pourrait appara\u00eetre comme un <em>avantage<\/em> \u00e9conomique pour la femme et une am\u00e9lioration de son \u00ab\u00a0statut\u00a0\u00bb. En effet, par la mise au monde d\u2019un fils, la femme devient v\u00e9ritablement \u00ab\u00a0engag\u00e9e\u00a0\u00bb (<em>committed<\/em>), commise \u00e0 son mariage \u2014 et ce, que la compensation ait \u00e9t\u00e9 ou non pay\u00e9e pour elle \u2014 car\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0un fils conf\u00e8re \u00e0 sa m\u00e8re des droits sur les biens de son p\u00e8re. M\u00eame si une \u00e9pouse cesse d\u2019avoir des relations sexuelles avec son mari, celui-ci ne peut pas la forcer \u00e0 quitter la terre qu\u2019elle occupe au nom de son fils (<em>in trust for her son<\/em>)\u00a0\u00bb (p. 65).<\/p><\/blockquote>\n<p>On peut donc dire que cette stabilit\u00e9 dans la ferme de son mari (premi\u00e8re marque de \u00ab\u00a0statut\u00a0\u00bb) ne lui est accord\u00e9e que par fid\u00e9icommmis<a id=\"fnref30\" class=\"footnote-ref\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fn30\"><sup>30<\/sup><\/a> Cette terre qu\u2019elle travaille dur, elle y devient li\u00e9e non \u00e0 cause de son travail de femme mais du fait qu\u2019en tant que m\u00e8re d\u2019un fils, elle devient elle-m\u00eame, disons, une procuration vivante, un bon pour pouvoir, (De m\u00eame il est not\u00e9 plus loin (p. 72) que les femmes peuvent cumuler des biens et propri\u00e9t\u00e9s, mais seulement au nom de \u00ab\u00a0leur maison\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire leurs enfants, alors que les hommes ach\u00e8tent bien entendu pour eux-m\u00eames.)<\/p>\n<p>Peut-on penser que dans ces conditions un minimum de conscience autonome puisse exister chez ces femmes (conscience autonome qui seule pourrait permettre de parler de \u00ab\u00a0consentement\u00a0\u00bb \u00e0 la domination)\u00a0? Sarah Leine, citant un travail ant\u00e9rieur (Leine 1979), rappelle que certaines jeunes femmes, \u00e9prouvant d\u00e9j\u00e0 des difficult\u00e9s vis-\u00e0-vis de leur mariage, peuvent r\u00e9agir par la <em>panique<\/em> et en tout cas une forte ambivalence \u00e0 cette marque de \u00ab\u00a0stabilit\u00e9\u00a0\u00bb, de permanence dans la maison de leur mari que repr\u00e9sente la naissance d\u2019un fils. (p. 65).<\/p>\n<p>Enfin, pour \u00eatre, par la naissance d\u2019un fils, \u00ab\u00a0attach\u00e9es\u00a0\u00bb \u00e0 la maison du mari, elles n\u2019en font pas pour autant vraiment partie, elles demeurent <em>marginales<\/em> 1) tant que, nous l\u2019avons vu, ce fils n\u2019est pas circoncis (dix \u00e0 onze ans plus tard) et 2) tant que leur mari n\u2019a pas pay\u00e9 pour elle la bride-wealth \u2014 sujet de pr\u00e9occupation, de honte et de tristesse chez ces femmes. Or, certaines d\u2019entre elles avaient d\u00e9j\u00e0 cinq enfants sans que la compensation ait \u00e9t\u00e9 vers\u00e9e \u00e0 leurs parents.. dont elles devaient en plus subir l\u2019hostilit\u00e9.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but du travail de S. LeVine, il y avait 14 \u00ab\u00a0marginales\u00a0\u00bb \u00e0 un titre ou \u00e0 l\u2019autre sur les 22 femmes \u00e9tudi\u00e9es&#8230; De toute fa\u00e7on, m\u00eame lorsqu\u2019elles ne seront plus \u00e9trang\u00e8res ni marginales, elles seront toujours subordonn\u00e9es, et l\u2019auteur a pu constater, m\u00eame chez des femmes de quarante ans ayant dix enfants ou plus, la persistance d\u2019une sorte de \u00ab\u00a0conflit d\u2019adolescence\u00a0\u00bb <em>(conflict of youth)<\/em>\u00a0: rester chez ses parents\/partir se marier, et la nostalgie de leur jeunesse dans la maison natale. Chez toutes ces femmes mari\u00e9es, un intense sentiment de souffrance s\u2019exprime \u00e0 travers les r\u00eaves\u00a0; et elles s\u2019y repr\u00e9sentent essentiellement comme victimes de violence.<\/p>\n<h3 id=\"la-femme-comme-s\u00e9par\u00e9e-de-ce-quelle-accomplit-non-sujet-de-ses-actes\">La femme comme s\u00e9par\u00e9e de ce qu\u2019elle accomplit, non-sujet de ses actes<a id=\"fnref31\" class=\"footnote-ref\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fn31\"><sup>31<\/sup><\/a><\/h3>\n<p>Alors que leurs r\u00eaves sont concrets et r\u00e9alistes (pas d\u2019abstraction ni de m\u00e9taphores), et alors qu\u2019elles passent un temps consid\u00e9rable \u00e0 travailler la terre du mari et \u00e0 s\u2019occuper des animaux domestiques, ces femmes font tr\u00e8s peu \u00e9tat dans leurs r\u00eaves des actes mat\u00e9riels de leur existence. (Le seul r\u00eave o\u00f9 apparaisse la terre \u00e9tait celui d\u2019une femme qui en avait <em>effectivement la responsabilit\u00e9<\/em>, son mari \u00e9tant alcoolique et souvent en prison&#8230;) D\u2019une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale d\u2019ailleurs, les objets mat\u00e9riels apparaissent peu dans leurs r\u00eaves\u00a0; mais celui qui appara\u00eet le plus souvent est la voiture, symbole de richesse et de pouvoir&#8230; Symbole aussi, pour les femmes, de la possibilit\u00e9 de s\u2019\u00e9chapper, comme en t\u00e9moigne le r\u00eave d\u2019une jeune femme supportant tr\u00e8s mal sa situation conjugale (fils non circoncis, mari impuissant et jaloux, lui interdisant de quitter la ferme)\u00a0; elle r\u00eave qu\u2019elle conduit la voiture de l\u2019ethnologue\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0\u00c9veill\u00e9e comme endormie, elle voulait \u00eatre libre, mais elle redoutait que le prix \u00e0 payer pour la libert\u00e9 f\u00fbt l\u2019ostracisme et la mort\u00a0\u00bb (p. 73).<\/p><\/blockquote>\n<p>De m\u00eame, alors que la maison est un symbole central dans la culture gusii, et que les femmes sont dans la vie quotidienne tr\u00e8s concern\u00e9es par leur maison, elles en r\u00eavent tr\u00e8s peu, tout comme de la nourriture ou des r\u00e9coltes pour lesquelles elles travaillent tant (p. 75).<\/p>\n<h3 id=\"la-femme-comme-absente-delle-m\u00eame\">La femme comme absente d\u2019elle-m\u00eame<\/h3>\n<p>De m\u00eame que de leurs activit\u00e9s concr\u00e8tes, ces jeunes femmes sont en quelque sorte \u00ab\u00a0d\u00e9tach\u00e9es\u00a0\u00bb de leurs r\u00eaves et d\u2019elles-m\u00eames, et ce de plusieurs fa\u00e7ons\u00a0:<\/p>\n<p>1) LeVine note (pp. 69-70) une importante proportion de r\u00eaves d\u2019o\u00f9 ces femmes sont <em>absentes comme sujet participant<\/em> \u00e0 l\u2019action (26 fois sur 100) et interpr\u00e8te cette disparition du sujet comme l\u2019expression de la marginalit\u00e9 de leur statut et de la conscience de leur impuissance. (Dans les cas de ces femmes, dit-elle avec humour noir, il semble qu\u2019on ne saurait appliquer la th\u00e9orie, \u00e9labor\u00e9e par Adelson, selon laquelle seuls les gens ayant un sens artistique cr\u00e9atif sont capables d\u2019\u00eatre absents de leurs r\u00eaves&#8230;)<\/p>\n<p>2) Dans <em>deux r\u00eaves<\/em> seulement (sur 66 o\u00f9 il y avait violence ou danger), la femme agresse elle-m\u00eame quelqu\u2019un \u2014 ceci contrastant de mani\u00e8re frappante avec une \u00e9tude men\u00e9e aux USA o\u00f9 les femmes agressaient autant qu\u2019elles \u00e9taient agress\u00e9es.<\/p>\n<p>Certes, dit l\u2019auteur (pp. 70 et 75), l\u2019\u00e9ducation des enfants gusii (\u00e0 qui on \u00e9vite lorsqu\u2019ils sont b\u00e9b\u00e9s toute exp\u00e9rience frustrante ou d\u00e9sagr\u00e9able) d\u00e9courage l\u2019expression de l\u2019agressivit\u00e9 ou d\u2019une trop forte affirmation de soi, et la culture gusii elle-m\u00eame permet la projection de ces sentiments interdits sur d\u2019autres (qui peuvent donc devenir les agresseurs dans les r\u00eaves, par exemple).<\/p>\n<p>Mais la placidit\u00e9 et la passivit\u00e9 sont inculqu\u00e9es plus fortement aux filles qu\u2019aux gar\u00e7ons, filles qui auront \u00e0 subir dans le mariage, en tant qu\u2019\u00e9trang\u00e8res soumises, les conditions psychologiques de d\u00e9fiance et de soup\u00e7on \u00e9voqu\u00e9es plus haut.<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0L\u00e0, en tant qu\u2019\u00e9trang\u00e8res, elles doivent se conduire avec pr\u00e9caution <em>(they must treat a fine line)<\/em> car \u00e0 la moindre, ou m\u00eame sans, provocation, elles peuvent subir les critiques, l\u2019ostracisme et autres mauvais traitements\u00a0\u00bb (p. 75).<\/p><\/blockquote>\n<p>Enfin, cette incapacit\u00e9 \u00e0 se concevoir comme se d\u00e9fendant soi-m\u00eame ou agressant quelqu\u2019un refl\u00e8te \u00e0 mon sens bien \u00e9videmment l\u2019impossibilit\u00e9 r\u00e9elle et concr\u00e8te de tels actes, et notamment contre des hommes. Une jeune femme, dans le seul r\u00eave o\u00f9 elle se voit agressant quelqu\u2019un, lance une pierre \u00e0&#8230; une femme, l\u2019\u00e9pouse de l\u2019homme (cousin de son mari) qui la poursuit sexuellement de fait.<\/p>\n<p>3) Autre point int\u00e9ressant\u00a0: ces femmes se comportent vis-\u00e0-vis de leurs r\u00eaves d\u2019une fa\u00e7on apparemment <em>contraire<\/em> \u00e0 la conception conventionnelle du r\u00eave dans la culture gusii. En contraste avec beaucoup d\u2019autres groupes banni, les Gusii ne consid\u00e8rent pas le r\u00eave comme une communication de puissances ancestrales ou le r\u00e9sultat d\u2019actes de sorcellerie. Le r\u00eave est une affaire priv\u00e9e, on en est le seul cr\u00e9ateur et on en porte seul le poids affectif \u00e9ventuel, sans avoir recours \u00e0 des devins ou \u00e0 des gu\u00e9risseurs. D\u2019autre part, le r\u00eave est cens\u00e9 pr\u00e9dire l\u2019avenir (mais g\u00e9n\u00e9ralement de fa\u00e7on inverse ou d\u00e9tourn\u00e9e), et lorsqu\u2019on r\u00eave de quelqu\u2019un on doit lui en parler (pp. 66-67).<\/p>\n<p>Or, ces femmes pr\u00e9sentaient leurs r\u00eaves comme des <em>produits \u00e9trangers \u00e0 elles-m\u00eame<\/em>, dont elles n\u2019\u00e9taient pas responsables (p. 68). LeVine relie cette attitude, ainsi que la r\u00e9ticence des femmes \u00e0 parler de leurs r\u00eaves, \u00e0 la position de subordination des jeunes femmes mari\u00e9es. \u00catre r\u00e9serv\u00e9e, ne pas s\u2019affirmer, ne pas attirer l\u2019attention sur soi, ne pas \u00eatre \u00ab\u00a0responsable\u00a0\u00bb (m\u00eame de ce qu\u2019on pense&#8230;), de peur de cons\u00e9quences n\u00e9fastes.<\/p>\n<p>Si l\u2019on ajoute que (p. 67) \u2014 autre \u00e9cart par rapport \u00e0 l\u2019attitude conventionnelle envers le r\u00eave \u2014 plusieurs informatrices ont laiss\u00e9 comprendre qu\u2019elles pensaient que leurs r\u00eaves pr\u00e9disaient le futur exact (et non de mani\u00e8re inverse ou d\u00e9tourn\u00e9e) \u2014 <em>i.e. r\u00eaver<\/em> que quelqu\u2019un va mourir veut dire que la personne va mourir \u2014 et en cons\u00e9quence se taisaient \u2014 n\u2019appliquant pas, volontairement, la <em>norme<\/em> d\u2019en parler \u00e0 la personne concern\u00e9e (d\u2019o\u00f9 culpabilisation, peur, isolement en soi-m\u00eame) \u2014, on voit dans quel puzzle psychologique se trouvent ces femmes, persuad\u00e9es qu\u2019elles savent la v\u00e9rit\u00e9, et ne pouvant appliquer la norme, parce que leur code est contraire aux id\u00e9es officielles.<\/p>\n<h3 id=\"lenvahissement-de-la-conscience-par-le-pouvoir-des-hommes\">L\u2019envahissement de la conscience par le pouvoir des hommes<\/h3>\n<p>R\u00eavant peu \u00e0 leurs actes quotidiens, et peu \u00e0 elles-m\u00eames en tant qu\u2019actrices actives, \u00e0 quoi r\u00eavent donc ces jeunes femmes gusii\u00a0? \u00ab\u00a0Exclues du pouvoir, elles r\u00eavaient de relations\u00a0\u00bb, dit LeVine, relations o\u00f9 elles se repr\u00e9sentent elles-m\u00eames essentiellement comme victimes de violence ou d\u2019abandon\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Plut\u00f4t que d\u2019utiliser les r\u00eaves pour exprimer l\u2019hostilit\u00e9 qu\u2019elles doivent contr\u00f4ler et r\u00e9primer pendant leurs heures de veille, ces femmes, tant dans leurs r\u00eaves que dans la vie r\u00e9elle, se repr\u00e9sentent elles-m\u00eames logiquement comme victimes de violence ou souffrant de rejet et de perte d\u2019objet\u00a0\u00bb (p. 70).<\/p><\/blockquote>\n<p>Elle ajoute aussit\u00f4t que, dans la vie r\u00e9elle, seules quelques femmes \u00e9taient battues par leur mari, que la plupart n\u2019\u00e9taient pas soumises <em>\u00ab\u00a0to violence as such\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0; elle attribue leur sentiment de souffrance et leur impression d\u2019\u00eatre soumises \u00e0 de l\u2019hostilit\u00e9, \u00e0 des <em>\u00ab\u00a0more general factors\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0: marginalit\u00e9 du statut, circonstances \u00e9conomiques mauvaises (dont il est dit par ailleurs qu\u2019elles sont en partie responsables de la fr\u00e9quence du non-paiement de la <em>bride-wealth<\/em>), fardeau du travail&#8230;<\/p>\n<p>Or, me semble-t-il, outre que la \u00ab\u00a0marginalit\u00e9\u00a0\u00bb du statut et le fait d\u2019\u00eatre battue rel\u00e8vent d\u2019une seule et m\u00eame violence faite \u00e0 la personne, faut-il rappeler que \u2014 surtout dans des petites soci\u00e9t\u00e9s o\u00f9 le moindre fait est connu de tous \u2014 il n\u2019est pas n\u00e9cessaire que toutes les femmes soient battues \u00e0 tout moment pour que l\u2019assurance et la peur de la violence g\u00e9n\u00e9rale qui leur est faite leur soient imprim\u00e9es dans l\u2019esprit\u00a0?! Nous reviendrons sur ce point. N\u2019oublions pas non plus que le viol fait partie int\u00e9grante des c\u00e9r\u00e9monies nuptiales gusii, comme le mentionne P. Tabet (1985\u00a0: 78, parlant du \u00ab\u00a0domptage meurtrier des femmes pour en faire des corps-outils de reproduction\u00a0\u00bb), et que\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0la conception du co\u00eft en tant qu\u2019acte par lequel un homme triomphe de la r\u00e9sistance d\u2019une femme et la fait souffrir n\u2019est pas limit\u00e9e \u00e0 la nuit de noces\u00a0; elle demeure importante dans les relations conjugales\u00a0\u00bb (R.A. LeVine 1959\u00a0: 969).<\/p><\/blockquote>\n<p>La moiti\u00e9 des r\u00eaves sont donc centr\u00e9s sur les relations sociales les plus proches du sujet, celles qui d\u00e9terminent directement sa vie, avec \u00e0 quasi \u00e9galit\u00e9 d\u2019occurrences\u00a0: les enfants d\u2019une part, le mari et les parents de la femme d\u2019autre part. Disons, ses enfants\u00a0: seule source reconnue de la d\u00e9finition de sa personne, et de son \u00ab\u00a0accomlissement\u00a0\u00bb\u00a0; ses parents et son mari ceux qui l\u2019ont \u00e9chang\u00e9e et se disputent sur le (non-)paiement de sa \u00ab\u00a0compensation\u00a0\u00bb\u00a0; son mari\u00a0: celui auquel elle est ali\u00e9n\u00e9e.<\/p>\n<p>Mais il est un point particuli\u00e8rement frappant\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0\u00c9tant donn\u00e9 l\u2019importance de leur relation avec la m\u00e8re de leur mari, il est \u00e0 remarquer qu\u2019<em>un personnage de belle-m\u00e8re n\u2019appara\u00eet que 7 fois sur 88 r\u00eaves<\/em>.<\/p>\n<p>Au surplus, en d\u00e9pit de leur contact quotidien intensif avec des femmes de leur belle-famille, il semble que <em>ces femmes attachent plus d\u2019importance \u00e0 leurs relations avec les membres masculins du lignage o\u00f9 elles se sont mari\u00e9es<\/em>. Ainsi, alors qu\u2019elles r\u00eavaient souvent de femmes (26 fois) de leur ferme natale, elles r\u00eavaient plus souvent des hommes (35 fois) de leur r\u00e9sidence maritale. Dans leurs r\u00eaves, elles reconnaissaient donc les r\u00e9alit\u00e9s du pouvoir et de l\u2019autorit\u00e9. Bien qu\u2019elles r\u00e9v\u00e8lent leur besoin de protection et leurs d\u00e9sirs de soins et d\u2019affection dans des r\u00eaves portant sur leurs propres m\u00e8re, s\u0153urs, tantes et grand-m\u00e8res, plut\u00f4t que sur leurs p\u00e8re et fr\u00e8res, elles r\u00eavent plus souvent de leur mari, de ses fr\u00e8res et de ses cousins m\u00e2les que des femmes de la maison de leur mari. Toutes les femmes, en vertu de leur sexe, sont n\u00e9es pour se marier \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur et devenir des \u00e9trang\u00e8res sans pouvoir. Par d\u00e9finition, donc, m\u00eame apr\u00e8s le mariage, les femmes sont moins \u00e0 prendre en compte que les hommes\u00a0\u00bb (S. LeVine 1982\u00a0: 69\u00a0; mes italiques).<\/p><\/blockquote>\n<p>Ainsi, souffrantes et sceptiques, les femmes gusii, semble-t-il, ne s\u2019en laissent pas compter&#8230; C\u2019est bien aux hommes qu\u2019elles attribuent le m\u00e9canisme du pouvoir, pas aux belles-m\u00e8res. C\u2019est bien aux femmes qu\u2019elles savent qu\u2019on peut jeter des pierres, pas aux hommes. Ce sont les femmes de leur enfance qu\u2019elles regrettent, pas les hommes.<\/p>\n<p>La terre, qu\u2019elles travaillent par d\u00e9l\u00e9gation, un symbolisme culturel dont, si elles y participent, elles ne sont pas d\u00e9tentrices, tout cela ne les concerne pas autrement que <em>m\u00e9diatis\u00e9<\/em>\u00a0? \u2014 Elles n\u2019y r\u00eavent pas. En revanche, ce \u00e0 quoi elles ont un acc\u00e8s imm\u00e9diat, c\u2019est leur situation d\u2019impuissance structurelle. De cela elles r\u00eavent, et de fa\u00e7on r\u00e9aliste. Leurs r\u00eaves et elles-m\u00eames sont englu\u00e9s dans le concret, dans un concret limit\u00e9, et elles vont droit \u00e0 l\u2019essentiel\u00a0: la limitation elle-m\u00eame, la d\u00e9pendance. Il semble qu\u2019au sens propre elles ne puissent se d\u00e9sengluer de ce qui est la substance m\u00eame de leur subordination le filet des relations o\u00f9 elles sont prises.<\/p>\n<p>Elles sont d\u2019ailleurs parfaitement conscientes que leurs r\u00eaves expriment directement les faits qui les concernent\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Alors que ces femmes faisaient une diff\u00e9rence tr\u00e8s claire entre l\u2019\u00e9veil et le sommeil, elles tendaient n\u00e9anmoins \u00e0 consid\u00e9rer leur exp\u00e9rience de r\u00eave comme \u00e9tant en continuit\u00e9 avec leurs pens\u00e9es \u00e9veill\u00e9es\u00a0\u00bb (p. 73).<\/p><\/blockquote>\n<p>Prenant \u00e0 juste titre leurs r\u00eaves au pied de la lettre, comme une description r\u00e9aliste de leur propre situation, comment ne penseraient-elles pas alors, au fond d\u2019elles-m\u00eames, que lorsqu\u2019on r\u00eave que quelqu\u2019un va mourir, il va mourir (et non se bien porter, selon le code officiel)\u00a0? Et si certaines de ces jeunes femmes (celles qui r\u00eavent le plus) ne partagent pas les id\u00e9es officielles sur la psychologie du r\u00eave, n\u2019est-ce pas \u00e0 mettre en relation avec le fait que, si elles \u00ab\u00a0partagent\u00a0\u00bb (et de quelle place) la connaissance de la r\u00e9alit\u00e9 de la domination des hommes sur les femmes, elles semblent bien ne pas \u00ab\u00a0consentir\u00a0\u00bb \u00e0 l\u2019imbroglio mental ni \u00e0 la souffrance de l\u2019oppression\u00a0?<a id=\"fnref32\" class=\"footnote-ref\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fn32\"><sup>32<\/sup><\/a><\/p>\n<p>L\u2019envahissement de leur conscience par le pouvoir omnipr\u00e9sent des hommes sur elles semble assez clair dans le r\u00eave suivant, o\u00f9 les d\u00e9cisions cruciales (et brutales) tout comme les symboles du pouvoir (la voiture du gouvernement) sont bien attribu\u00e9s aux hommes (p\u00e8re, maris et homme de la parent\u00e9 du mari)\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0J\u2019ai r\u00eav\u00e9 que ma m\u00e8re \u00e9tait divorc\u00e9e<a id=\"fnref33\" class=\"footnote-ref\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fn33\"><sup>33<\/sup><\/a> <em>par mon p\u00e8re<\/em>. Tous ses v\u00eatements \u00e9taient ensanglant\u00e9s. Elle portait dans ses bras un <em>b\u00e9b\u00e9 gar\u00e7on<\/em>, habill\u00e9 avec les v\u00eatements que <em>mon mari<\/em> lui avait <em>achet\u00e9s<\/em>. Eux aussi \u00e9taient couverts de sang. Ma m\u00e8re est venue ici, trouver mon mari\u00a0; elle pleurait et criait\u00a0: &laquo;&nbsp;J<em>acob divorce d\u2019avec moi parce que tu n\u2019as pas pay\u00e9<\/em> le b\u00e9tail pour notre fille. Mon v\u00eatement est couvert de sang parce que <em>Jacob me bat<\/em>.&nbsp;&raquo; Puis j\u2019accompagnais ma m\u00e8re tout le long d\u2019un chemin environn\u00e9 d\u2019eau, jusqu\u2019\u00e0 la route principale o\u00f9 nous avons trouv\u00e9 <em>un parent de mon mari<\/em> dans une <em>Land Rover du gouvernement<\/em> du Kenya. Il nous conduisit jusqu\u2019\u00e0 l\u2019h\u00f4pital. Puis je revins \u00e0 la maison et je dis \u00e0 mon mari que je le quittais parce que, en ne payant pas pour moi, il avait caus\u00e9 tant d\u2019ennuis. Il me suppliait en pleurant de ne pas emmener nos enfants\u00a0\u00bb (p. 68\u00a0; mes italiques).<\/p><\/blockquote>\n<p>Notons de plus que le b\u00e9b\u00e9 \u00ab\u00a0r\u00eav\u00e9\u00a0\u00bb (c\u2019est le cas de le dire ) est un gar\u00e7on. L\u2019enfant m\u00e2le (et pas seulement chez les Gusii) \u00e9tant l\u2019incarnation la plus \u00ab\u00a0proche\u00a0\u00bb pour la m\u00e8re de la masculinit\u00e9, et en cons\u00e9quence un des facteurs les plus importants de la m\u00e9diatisation de sa conscience par le pouvoir masculin<a id=\"fnref34\" class=\"footnote-ref\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fn34\"><sup>34<\/sup><\/a>.<\/p>\n<p>Et ceci ne joue pas seulement au niveau des \u00ab\u00a0repr\u00e9sentations\u00a0\u00bb. C\u2019est tr\u00e8s mat\u00e9riellement que cette m\u00e9diatisation s\u2019exerce (sous ce que les ethnologues d\u00e9signent g\u00e9n\u00e9ralement par des formules apparemment inoffensives, du genre\u00a0: \u00ab\u00a0Les gar\u00e7ons restent avec les femmes jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e2ge de x ans o\u00f9 ils sont admis dans la soci\u00e9t\u00e9 masculine\u00a0\u00bb).<\/p>\n<p>Pour ne prendre qu\u2019un seul exemple, citons le cas des hammam dits \u00ab\u00a0des femmes\u00a0\u00bb (cf. Bouhdiba 1982 :197-213). L\u2019auteur montre qu\u2019elles y am\u00e8nent en fait leurs enfants, dont les gar\u00e7ons jusqu\u2019\u00e0 l\u2019adolescence. Il pr\u00e9sente le hammam pour le gar\u00e7on comme un lieu hautement \u00e9rotique, laisse entendre que c\u2019est quand celui-ci a touch\u00e9 une femme qu\u2019on prie la m\u00e8re de ne plus l\u2019amener, et explique alors combien est dure pour lui cette s\u00e9paration du monde des femmes, et l\u2019entr\u00e9e dans l\u2019univers exclusivement masculin&#8230; Mais nous, que voyons-nous\u00a0? Qu\u2019il ne s\u2019agit pas seulement l\u00e0 du probl\u00e8me de la relation m\u00e8re-fils (sur laquelle Bouhdiba fait des d\u00e9veloppements parfois fort justes). Nous voyons que sous l\u2019interdit pour les gar\u00e7ons d\u2019\u00e9rotiser \u00ab\u00a0concr\u00e8tement\u00a0\u00bb la nudit\u00e9 des femmes, de s\u2019approprier ouvertement (en la touchant) le corps d\u2019une femme, leur pr\u00e9sence est le moyen objectif par lequel chacune et donc toutes les femmes du quartier ou de la communaut\u00e9 auront \u00e9t\u00e9 vues, et appropri\u00e9es en pens\u00e9e, par tous les jeunes gar\u00e7ons, donc par tous les hommes. Apprentissage \u00ab\u00a0\u00e9rotique\u00a0\u00bb du gar\u00e7on, sans doute. Mais j\u2019y verrai surtout, ce qui n\u2019est pas relev\u00e9 par l\u2019auteur, <em>l\u2019apprentissage pour les femmes d\u2019\u00eatre constamment sous le regard<\/em> (le contr\u00f4le) <em>des m\u00e2les<\/em>. On doit alors se demander si, dans ces circonstances, il peut y avoir conscience, pour les femmes, d\u2019un \u00ab\u00a0groupe pour soi\u00a0\u00bb<a id=\"fnref35\" class=\"footnote-ref\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fn35\"><sup>35<\/sup><\/a>&#8230; et quel apprentissage pour elles de \u00ab\u00a0l\u2019\u00e9rotisme\u00a0\u00bb (<em>cf. infra<\/em>, note 31).<\/p>\n<h3 id=\"du-statut-de-lopprim\u00e9e-et-de-linterpr\u00e9tation-du-discours\">Du \u00ab\u00a0statut\u00a0\u00bb de l\u2019opprim\u00e9e et de l\u2019interpr\u00e9tation du discours<\/h3>\n<p>Ainsi avons-nous vu les jeunes femmes gusii savoir que ce sont les hommes, et eux seuls, qui ont le pouvoir sur les femmes, et non leurs repr\u00e9sentants f\u00e9minins, m\u00eame sous forme \u00ab\u00a0d\u2019autorit\u00e9\u00a0\u00bb de belles-m\u00e8res. Savoir qu\u2019elles n\u2019ont pas de part au pouvoir, que tout ce qu\u2019elles \u00ab\u00a0peuvent\u00a0\u00bb faire, c\u2019est d\u2019\u00eatre un peu mieux accept\u00e9es au fil des ans quand elles auront accompli ce que les hommes attendent d\u2019elles. Pourtant, nombre d\u2019ethnologues, et surtout des femmes \u2014 sans doute impressionn\u00e9es, et \u00e0 juste titre, par le travail mental et mat\u00e9riel consid\u00e9rable que doivent faire les femmes pour survivre un peu d\u00e9cemment en tant qu\u2019\u00eatre humain dans certaines soci\u00e9t\u00e9s \u2014 persistent \u00e0 utiliser le terme de \u00ab\u00a0pouvoir\u00a0\u00bb pour d\u00e9signer la maigre r\u00e9ussite des femmes dans les arcanes du pouvoir masculin.<\/p>\n<p>Prenons \u00e0 titre d\u2019exemple les Mongols, chez qui \u00ab\u00a0l\u2019autorit\u00e9 ne peut venir aux femmes que lorsqu\u2019elles ont mis des fils au monde et ne s\u2019affirme vraiment, que lorsqu\u2019elles cessent de pouvoir le faire\u00a0\u00bb (Hamayon 1979\u00a0: 129). L\u2019auteur affirme\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0En somme, c\u2019est largement <em>\u00e0 elle-m\u00eame<\/em> (\u00e0 sa <em>f\u00e9condit\u00e9<\/em>, \u00e0 son travail, \u00e0 ses qualit\u00e9s et performances personnelles) <em>que la femme doit sa part de pouvoir<\/em>. Qu\u2019elle soit responsable, du moins en partie, de sa position est en soi une sorte de compensation \u00e0 son inf\u00e9riorit\u00e9 statutaire. <em>Elle n\u2019en semble pourtant gu\u00e8re consciente, persuad\u00e9e qu\u2019elle est d\u2019\u00eatre au service de l\u2019homme<\/em>, pr\u00eate \u00e0 n\u2019exister que pour l\u2019\u00e9panouissement de celui-ci ou, ce qui revient au m\u00eame, de sa lign\u00e9e. Aussi est-ce souvent par et pour ses fils qu\u2019elle agit et s\u2019exprime\u00a0\u00bb (p. 130\u00a0; mes italiques).<\/p><\/blockquote>\n<p>Plus haut, il est dit que \u00ab\u00a0les ordres qu\u2019elle donne sont pr\u00e9sent\u00e9s par elle comme venant de l\u2019homme\u00a0\u00bb et que \u00ab\u00a0ses avis et ses d\u00e9cisions sont divulgu\u00e9s par l\u2019homme\u00a0\u00bb (p. 129). Enfin, les \u00ab\u00a0voies d\u2019\u00e9mergence\u00a0\u00bb pour les femmes dans cette soci\u00e9t\u00e9 sont\u00a0: soit (pour toutes) \u00ab\u00a0promouvoir la position de son mari ou de son fils\u00a0\u00bb, soit, pour les fortes personnalit\u00e9s\u00a0: 1) devenir chamanesse (voie contrecarr\u00e9e chez les femmes<a id=\"fnref36\" class=\"footnote-ref\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fn36\"><sup>36<\/sup><\/a> )\u00a0; 2) fuir\u00a0; 3) se suicider, \u00ab\u00a0pour assouvir dans l\u2019au-del\u00e0 sa vengeance en envoyant aux vivants diverses catastrophes\u00a0\u00bb (p. 130). On voit le choix&#8230;<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Persuad\u00e9es qu\u2019elles sont d\u2019\u00eatre au service de l\u2019homme\u00a0\u00bb&#8230; Mais <em>elles sont<\/em> au service de l\u2019homme\u00a0! comme l\u2019article lui-m\u00eame le d\u00e9montre par ailleurs fort clairement.<\/p>\n<p>Il n\u2019est pas rare de trouver chez des ethnologues une sorte de coefficient de d\u00e9n\u00e9gation des dires ou des comportements des ethnologis\u00e9s. Mais cette d\u00e9n\u00e9gation semble curieusement (?) affecter davantage 1) les ethnologis\u00e9es et 2) un aspect essentiel de la vie des femmes, la domination masculine. (<em>Cf.<\/em> entre dizaines d\u2019exemples, Rogers 1975 sur la paysannerie fran\u00e7aise, et Cronin 1977 sur la Sicile. Au contraire, contre l\u2019id\u00e9ologie du pouvoir des femmes, cf. Tass\u00e9 1982.)<\/p>\n<p>Qu\u2019il s\u2019agisse des pleurs ou plaintes rituels qui accompagnent la jeune fille au mariage dans de nombreuses soci\u00e9t\u00e9s, ou de n\u2019importe quelle affirmation par les femmes de la duret\u00e9 de leur existence par rapport \u00e0 celle des hommes, on tend \u00e0 mettre en doute le rapport direct entre ces faits et dits et la r\u00e9alit\u00e9 qu\u2019ils traitent. Or, met-on si facilement en doute le sens guerrier d\u2019une danse guerri\u00e8re des hommes (m\u00eame si ce n\u2019est pas, ou plus, le seul sens de la c\u00e9r\u00e9monie), ou la signification d\u2019exaltation des hommes \u00e0 la guerre dans les chants et exhortations des femmes qui accompagnent leur d\u00e9part\u00a0?&#8230;<\/p>\n<p>Qu\u2019en est-il donc de ce discours tenu par et sur les femmes, et quelle interpr\u00e9tation peut-on en donner\u00a0? Reprenons l\u2019exemple des Mongols et Bouriates\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0\u00c0 l\u2019inverse [du discours masculin qui se d\u00e9ploie sur le mode de la glorification, et m\u00eame de la vantardise], c\u2019est sur le ton de la complainte que se d\u00e9roule le discours f\u00e9minin. En d\u00e9pit de la tendresse qui entoure son enfance, la petite fille s\u2019instruit vite du sort qui l\u2019attend apr\u00e8s son mariage\u00a0: son r\u00f4le, sa raison d\u2019\u00eatre m\u00eame sera de fournir \u00e0 la lign\u00e9e de son mari prog\u00e9niture et main-d\u2019\u0153uvre. Le mariage lui est pr\u00e9sent\u00e9 comme une rupture brutale (et <em>on la convainc<\/em> que tel est le cas) entre une enfance choy\u00e9e et une vie de production et de procr\u00e9ation forcen\u00e9es. <em>Des chants m\u00e9lancoliques lui enseignent la douleur<\/em> d\u2019\u00eatre s\u00e9par\u00e9e des siens, livr\u00e9e en \u00e9change de quelques vaches, promise \u00e0 une vie lointaine et dure dont aucun de ses fr\u00e8res n\u2019ira la lib\u00e9rer. Elle apprend que de son bonheur nul ne se souciera [&#8230;].<\/p>\n<p>Aucune compensation ne vient \u00e9claircir l\u2019horizon de la jeune fille, si ce n\u2019est la perspective bien lointaine d\u2019\u00e9tablir un jour ses enfants et, satisfaite du devoir accompli, de se d\u00e9charger des t\u00e2ches domestiques sur ses belles-filles et de jouir tranquillement du respect g\u00e9n\u00e9ral\u00a0; cela revient, pour l\u2019\u00e9pouse, \u00e0 ne s\u2019\u00e9panouir que lorsque cesse sa vie biologique de femme. Aussi voit-on des mari\u00e9es en pleurs. On va m\u00eame, dans certaines r\u00e9gions, jusqu\u2019\u00e0 leur bander les yeux au moment de partir en cort\u00e8ge nuptial, pour les d\u00e9sorienter et ainsi les emp\u00eacher symboliquement de revenir chez elles [&#8230;].<\/p>\n<p><em>Toutefois, bien des signes incitent \u00e0 mettre en doute l\u2019authenticit\u00e9 des dol\u00e9ances f\u00e9minines explicites<\/em> [note 16\u00a0: &nbsp;&raquo; Mais non celle de leurs frustrations et de leur ressentiment qui s\u2019exprimeront plut\u00f4t par le <em>refoulement silencieux<\/em>, la <em>fugue<\/em> ou le <em>suicide<\/em>.&nbsp;&raquo; ]\u00a0\u00bb (Hamayon 1979\u00a0: 124\u00a0; mes italiques).<\/p><\/blockquote>\n<p>Parmi les \u00ab\u00a0signes\u00a0\u00bb invitant l\u2019auteur \u00e0 mettre en doute l\u2019authenticit\u00e9 des dol\u00e9ances f\u00e9minines ritualis\u00e9es, il appara\u00eet que le tableau serait \u00ab\u00a0noirci\u00a0\u00bb par rapport \u00e0 \u00ab\u00a0l\u2019existence r\u00e9elle\u00a0\u00bb des femmes. Ceci r\u00e9f\u00e8re \u00e0 l\u2019id\u00e9e que les femmes ont quand m\u00eame du \u00ab\u00a0poids\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0du pouvoir\u00a0\u00bb, de \u00ab\u00a0l\u2019autonomie\u00a0\u00bb dans la vie domestique (tous termes employ\u00e9s dans l\u2019article).<\/p>\n<p>C\u2019est un argument extr\u00eamement fr\u00e9quent dans la litt\u00e9rature ethnologique (et n\u2019importe quelle conversation), surtout de la part de femmes. Au fond, un peu d\u2019autonomie par-l\u00e0, un peu d\u2019oppression par-ci, \u00e7a peut aller. Or le tableau, d\u2019apr\u00e8s les donn\u00e9es elles-m\u00eames, ne semblent pas \u00ab\u00a0noirci\u00a0\u00bb. Simplement, il s\u2019attache au fondamental, au structurel (comme les femmes gusii), pas aux d\u00e9tails. Les femmes dans ce type de soci\u00e9t\u00e9s patriarcales ne sont pas \u00e0 mon sens autonomes, mais elles sont auto-mobiles, or, m\u00eame \u00e0 distance, une automobile est gouvern\u00e9e, elle n\u2019est pas auto-nome.<\/p>\n<p>Au fond, utiliser \u00ab\u00a0l\u2019autonomie\u00a0\u00bb pour d\u00e9noircir le tableau de l\u2019oppression revient \u00e0 s\u2019\u00e9tonner que l\u2019opprim\u00e9(e) <em>bouge encore<\/em> \u2014 et donc \u00e0 admettre sans parfois s\u2019en rendre compte que \u00ab\u00a0un bon opprim\u00e9 est un opprim\u00e9 mort\u00a0\u00bb, pour paraphraser une sinistre expression bien connue. Mais c\u2019est l\u00e0, en ce qui concerne les femmes (comme les esclaves, comme les colonis\u00e9s), camoufler <em>l\u2019int\u00e9r\u00eat \u00e9conomique<\/em> de certains types d\u2019oppression (\u00e0 quoi il faut ajouter pour les femmes l\u2019int\u00e9r\u00eat biologique). Va-t-il falloir rappeler qu\u2019il est tout \u00e0 fait n\u00e9cessaire que <em>l\u2019instrument de production<\/em> (et de reproduction) que peut constituer un \u00eatre humain exploit\u00e9 ne soit pas mort, qu\u2019il agisse<a id=\"fnref37\" class=\"footnote-ref\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fn37\"><sup>37<\/sup><\/a>\u00a0?<\/p>\n<p>Et d\u2019ailleurs, ce que veut l\u2019opprim\u00e9 lui aussi, mais pas pour les m\u00eames raisons que l\u2019oppresseur, c\u2019est survivre, vivre quand m\u00eame\u00a0; donc, d\u2019une part, il faut consid\u00e9rer les (rares) occasions o\u00f9 sa situation est socialement expos\u00e9e (que ce soit directement comme dans les rituels ci-dessus ou indirectement dans les rites d\u2019inversion) comme une possibilit\u00e9 d\u2019expression aussi de sa part (malgr\u00e9 la mystification et l\u2019illusion d\u2019autonomie qu\u2019elles peuvent lui donner)\u00a0; d\u2019autre part, et plus souvent, voulant survivre, il \u00ab\u00a0refoule\u00a0\u00bb dans l\u2019oppression, ce qui ne veut pas dire qu\u2019il consent \u00e0 l\u2019oppression. Rappelons l\u2019histoire du coffre\u00a0: la femme a dit devant le tribunal qu\u2019elle consentait&#8230; mais \u00e0 quoi\u00a0? \u2014 \u00c0 \u00eatre enferm\u00e9e dans ce coffre la nuit\u00a0; c\u2019est-\u00e0-dire <em>\u00e0 \u00eatre tranquille<\/em> quelques heures sans que son mari l\u2019accuse d\u2019adult\u00e8re <em>et sans \u00eatre menott\u00e9e \u00e0 son oppresseur<\/em> dans le lit conjugal. Un bel exemple de \u00ab\u00a0l\u2019autonomie\u00a0\u00bb&#8230; contrainte.<\/p>\n<p>Enfin, en ce qui concerne le discours direct (et non plus ritualis\u00e9) des femmes, peu d\u2019ethnologues, semble-t-il \u2014 m\u00eame lorsqu\u2019ils\/elles sont int\u00e9ress\u00e9s \u00e0 le recueillir \u2014, s\u2019attachent \u00e0 la situation structurelle dans laquelle il s\u2019exprime\u00a0: dans quel contexte objectif par rapport au pouvoir <em>imm\u00e9diat<\/em> des hommes la personne s\u2019exprime-t-elle, ou dans quelle situation de (m\u00eame relative) libert\u00e9, non seulement de parler, mais de penser son exp\u00e9rience se trouve-t-elle\u00a0? Ceci peut \u00eatre particuli\u00e8rement important en ce qui concerne le v\u00e9cu des relations sexuelles\u00a0: voir par exemple Echard (in <em>L\u2019Arraisonnement des femmes<\/em>, 1985\u00a0: 42, note 8) qui remarque que la violence et la surveillance exerc\u00e9es sur les femmes en ce domaine, de m\u00eame que les subterfuges qu\u2019elles trouvent pour tenter d\u2019\u00e9chapper \u00e0 l\u2019imposition des rapports sexuels sont surtout exprim\u00e9s, et avec force, par des femmes se trouvant hors mariage&#8230; Nous retrouverons cette question plus bas, \u00e0 propos de l\u2019interpr\u00e9tation du \u00ab\u00a0partage\u00a0\u00bb des connaissances masculines par les femmes.<\/p>\n<p>Un autre avatar de l\u2019argument du \u00ab\u00a0pouvoir\u00a0\u00bb des femmes consiste \u00e0 utiliser les femmes \u00e2g\u00e9es (la maturit\u00e9 ou la \u00ab\u00a0vieillesse\u00a0\u00bb \u00e9tant bien entendu relatives selon l\u2019\u00e9tat d\u00e9mographique et l\u2019organisation sociale de chaque population)\u00a0: ce sont, dit-on, les vieilles femmes qui \u00ab\u00a0reproduisent\u00a0\u00bb la domination masculine par leurs pratiques envers les jeunes femmes (r\u00f4le dans les initiations f\u00e9minines, contr\u00f4le sur la belle-fille ou les co-\u00e9pouses plus jeunes, etc.).<\/p>\n<p>Il ne semble pas difficile de comprendre que\u00a0: 1) ne le feraient-elles pas, elles subiraient l\u2019ostracisme, sinon m\u00eame la r\u00e9pression physique dans certaines soci\u00e9t\u00e9s\u00a0; 2) \u00e9tant donn\u00e9 que leur propre soumission dans leur jeunesse a \u00e9t\u00e9 leur moyen de survivre, au sens d\u2019\u00e9chapper \u00e0 la mort en cas de r\u00e9volte, et plus g\u00e9n\u00e9ralement au sens de vivre quand m\u00eame (\u00ab\u00a0il faut bien vivre\u00a0\u00bb), c\u2019est-\u00e0-dire s\u2019adapter aux conditions sociales donn\u00e9es pour se faire quand m\u00eame une vie d\u2019\u00eatre humain et pour \u00eatre \u00e0 peu pr\u00e8s tranquilles \u2014 les vieilles femmes ne puissent imaginer d\u2019autre m\u00e9thode que d\u2019enseigner aux jeunes ce qu\u2019elles croient \u00eatre \u00ab\u00a0leur\u00a0\u00bb m\u00e9thode d\u2019adaptation personnelle et qui leur est pr\u00e9sent\u00e9 de plus comme constituant leur valeur ou leur courage <em>de femme<\/em>. \u00ab\u00a0Ma m\u00e8re, parce qu\u2019elle \u00e9tait tr\u00e8s malheureuse avec mon p\u00e8re, elle me disait\u00a0: Yolande, \u00e9coute, fais comme moi, sois souple\u00a0\u00bb, disait r\u00e9cemment une femme (devenue \u00e2g\u00e9e&#8230;) \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision (cf. Tresgot 1983).<\/p>\n<p>Le \u00ab\u00a0pouvoir\u00a0\u00bb des vieilles femmes sur les jeunes est certes en partie vrai, mais il semble mal interpr\u00e9t\u00e9 si l\u2019on s\u2019en tient l\u00e0, c\u2019est-\u00e0-dire si l\u2019on n\u2019ajoute pas qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une influence par d\u00e9l\u00e9gation et contrainte mentale, un pouvoir qui n\u2019exprime en fait que l\u2019absence de pouvoir des femmes \u2014 de m\u00eame que le pr\u00e9tendu pouvoir des femmes sur les enfants n\u2019est que l\u2019image invers\u00e9e de la contrainte aux enfants qui p\u00e8se sur elles. (La contrainte aux enfants n\u2019est pas seulement physique et mentale, comme nous l\u2019avons vu plus haut, elle est aussi une contrainte morale, qui, puisque les femmes ont la responsabilit\u00e9 des enfants, les oblige \u00e0 subir des choses auxquelles elles ne consentent pas\u00a0: \u00ab\u00a0Il me d\u00e9go\u00fbtait, il sentait le vin&#8230; Fallait le subir, sinon c\u2019\u00e9tait toute la nuit qu\u2019il faisait des s\u00e9r\u00e9nades. Alors, comme il y avait les enfants&#8230;\u00a0\u00bb\u00a0; cf. Tresgot 1983.)<\/p>\n<p>Cet argument est donc restrictif de la r\u00e9alit\u00e9 de ce que vivent les femmes \u2014 ce qui n\u2019est pas pour nous \u00e9tonner, \u00e9tant donn\u00e9 que la complexit\u00e9, la structure contradictoire, de ce que vivent les domin\u00e9(e)s est g\u00e9n\u00e9ralement ignor\u00e9e ou tout bonnement ni\u00e9e par certains ethnologues. Il \u00e9limine aussi un aspect important de la vie des femmes que l\u2019on retrouve dans de nombreuses soci\u00e9t\u00e9s\u00a0: ce que j\u2019appellerais une sorte de \u00ab\u00a0solidarit\u00e9 de survie\u00a0\u00bb f\u00e9minine (mais bien s\u00fbr non \u00ab\u00a0f\u00e9ministe\u00a0\u00bb puisqu\u2019il ne s\u2019agit que d\u2019une adaptation au syst\u00e8me\u00a0; cf. sur ce sujet Caplan &amp; Bujra 1978).<\/p>\n<p>On trouve dans <em>Yanoama<\/em> (Biocca 1968) de nombreux exemples de solidarit\u00e9 des femmes contre la violence des hommes. Un jour une cinquantaine d\u2019hommes d\u2019un autre groupe veulent prendre Helena Valero, la jeune femme blanche vivant dans un groupe d\u2019Indiens. Ce sont les femmes de son groupe qui avaient pris soin d\u2019elle jusque-l\u00e0 qui l\u2019arrachent (au sens propre) \u00e0 ces hommes.<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Les femmes de ce petit groupe accoururent \u00e0 mon secours\u00a0; aucun des hommes, par contre, ne fit un geste pour me d\u00e9fendre. La femme leur disait\u00a0: &laquo;&nbsp;On dira que vous \u00eates des l\u00e2ches, l\u00e2ches, que vous la laissez emmener sous vos yeux. &nbsp;&raquo; Elle criait, elle pleurait\u00a0; mais eux, mouch\u00e9s dans leurs hamacs, ne regardaient pas\u00a0; ils nous tournaient le dos\u00a0\u00bb (Biocca 1968 :142).<\/p><\/blockquote>\n<p>Il faut dire qu\u2019elle n\u2019appartenait encore \u00e0 aucun&#8230; Plus tard, mari\u00e9e, elle et deux de ses co-\u00e9pouses se font battre par leur mari Fousiwe, parce qu\u2019elles n\u2019ont pas d\u00e9nonc\u00e9 une autre co-\u00e9pouse dont l\u2019enfant pleurait, ce qui \u00e9nervait le mari. La m\u00e8re de Fousiwe prend \u00e2prement la d\u00e9fense de ses belles-filles.<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0<em>Fousiwe<\/em> dit alors \u00e0 sa m\u00e8re\u00a0: &nbsp;&raquo; Tu prot\u00e8ges ces femmes. &nbsp;&raquo; \u2014 &nbsp;&raquo; Oui, je les prot\u00e8ge parce que quand j\u2019ai quelque petite blessure, j\u2019en \u00e9prouve de la douleur\u00a0; elles aussi sont des personnes comme moi, comme toi. &nbsp;&raquo; Le <em>touchawa<\/em> alors s\u2019\u00e9loigna\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>.\u00a0: 176).<\/p><\/blockquote>\n<p>Les ethnographes pr\u00e9f\u00e8rent g\u00e9n\u00e9ralement insister sur les querelles entre femmes, notamment dans la polygynie, sans trop pr\u00e9ciser qu\u2019il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019un effet direct (et d\u2019une tactique) du pouvoir masculin \u2014 la relation entre ces femmes \u00e9tant l\u00e0 encore, et de fa\u00e7on particuli\u00e8rement \u00e9vidente, m\u00e9diatis\u00e9e par l\u2019homme, par un homme, le mari. Le comble est atteint lorsque la \u00ab\u00a0division\u00a0\u00bb des femmes (tout comme leur \u00ab\u00a0consentement\u00a0\u00bb) est th\u00e9oris\u00e9e comme l\u2019une des \u00ab\u00a0<em>sources<\/em>\u00a0\u00bb (je cite) de la domination des hommes (Godelier 1982\u00a0: 233). Quand l\u2019effet devient cause, la division des femmes n\u2019est plus loin d\u2019appara\u00eetre comme un facteur, un d\u00e9faut intrins\u00e8que&#8230; \u00e0 elles-m\u00eames.<\/p>\n<h2 id=\"du-partage-des-id\u00e9es\">Du \u00ab\u00a0partage\u00a0\u00bb des id\u00e9es<\/h2>\n<p><em>On va partager\u00a0:<\/em><br \/>\n<em>Une part pour moi, une part pour toi\u00a0;<\/em><br \/>\n<em>Deux parts pour moi, une part pour toi\u00a0;<\/em><br \/>\n<em>Trois parts pour moi, une part pour toi..<\/em><\/p>\n<p>(Histoire plaisante)<\/p>\n<p>Qu\u2019il s\u2019agisse des repr\u00e9sentations, des valeurs, de l\u2019id\u00e9ologie, ou des biens mat\u00e9riels, quel est par d\u00e9finition le partage entre dominants et domin\u00e9es, sinon le partage in\u00e9gal\u00a0? Ceci continue d\u2019\u00eatre analys\u00e9 pour les aspects mat\u00e9riels (cf. r\u00e9cemment Tabet 1979), mais semble avoir moins attir\u00e9 l\u2019attention pour les aspects id\u00e9els de l\u2019oppression (Godelier [1982] donne toutefois de nombreuses infor-mations \u00e0 ce sujet, sans en tirer toutes les cons\u00e9quences).<\/p>\n<p>Dominants et domin\u00e9s \u2014 ici hommes et femmes \u2014 ne re\u00e7oivent en partage, comme on dit, <em>ni la m\u00eame quantit\u00e9, ni la m\u00eame qualit\u00e9<\/em> d\u2019information sur les connaissances, les repr\u00e9sentations et les valeurs. Je parle ici bien s\u00fbr des informations initiatiques lorsqu\u2019elles sont diff\u00e9renci\u00e9es selon le sexe, mais aussi des informations qui sont cens\u00e9es \u00eatre communes. De plus, l\u2019information serait-elle th\u00e9oriquement \u00ab\u00a0la m\u00eame\u00a0\u00bb, l\u2019exp\u00e9rience v\u00e9cue n\u2019en est pas semblable de part et d\u2019autre de la barri\u00e8re.<\/p>\n<h3 id=\"du-partage-des-valeurs\">Du \u00ab\u00a0partage\u00a0\u00bb des valeurs<\/h3>\n<p>Nous avons vu plus haut qu\u2019une des raisons de la limitation de la \u00ab\u00a0conscience propre\u00a0\u00bb chez les femmes est que la plupart de leurs actes sont orient\u00e9s en fonction des autruis dont elles d\u00e9pendent et qu\u2019elles servent mat\u00e9riellement, soit parce qu\u2019ils ont objectivement pouvoir sur leurs propres d\u00e9cisions, qu\u2019ils les m\u00e9diatisent, soit parce que la valeur utilis\u00e9e pour amener la d\u00e9cision \u00e9tait reconnue comme li\u00e9e \u00e0 la situation sp\u00e9cifique de \u00ab\u00a0femme\u00a0\u00bb (comme par exemple dans le cas du suicide des femmes gainj lorsqu\u2019elles ne sont plus \u00ab\u00a0prot\u00e9g\u00e9es\u00a0\u00bb par leur mari).<\/p>\n<p>Un autre aspect de la m\u00e9diatisation, de ali\u00e9nation de Ia conscience peut toutefois appara\u00eetre, paradoxalement, m\u00eame lorsqu\u2019une femme s\u2019applique \u00e0 un but 1) dont elle est (elle semble) l\u2019objet principal et 2) pour lequel elle va prendre comme mod\u00e8le d\u2019action une valeur \u00ab\u00a0g\u00e9n\u00e9rale\u00a0\u00bb (ou qu\u2019elle croit telle) de sa soci\u00e9t\u00e9\u00a0; \u2014 et m\u00eame lorsque le pouvoir des hommes pourrait en cette circonstance appara\u00eetre, \u00e0 elle ou \u00e0 d\u2019autres, lointain ou hors de question.<\/p>\n<p>Prenons des valeurs comme la dignit\u00e9 humaine, le courage ou la force personnelle, dont on peut dire qu\u2019elles sont quasi universelles (quoique avec des contenus ou des champs d\u2019application diff\u00e9rents, bien entendu, selon les soci\u00e9t\u00e9s).<\/p>\n<h3 id=\"le-courage\">Le courage<\/h3>\n<p>Chez les Ibibio du Sud-Nigeria, le <em>Nyama<\/em> est une soci\u00e9t\u00e9 de femmes qui pr\u00e9sident \u00e0 l\u2019initiation des jeunes filles nubiles juste avant le mariage (la clitoridectomie ayant \u00e9t\u00e9 pratiqu\u00e9e ant\u00e9rieurement). M.\u00a0D.W. Jeffreys (1956) \u2014 \u00e0 partir d\u2019un texte de Robins (1867) sur les femmes ibo du Nigeria \u2014 d\u00e9crit la technique des scarifications sur les jeunes filles\u00a0; puis il ajoute\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Cependant, les filles qui ont beaucoup de scarifications sont \u00e9vit\u00e9es par les hommes, qui disent qu\u2019une fille qui peut supporter un tel degr\u00e9 de douleur et de souffrance est trop difficile \u00e0 manier. La battre est sans effet sur elle\u00a0\u00bb (p.17).<\/p><\/blockquote>\n<p>On peut supposer que c\u2019est la valeur g\u00e9n\u00e9rale \u00ab\u00a0courage\u00a0\u00bb qui est mise en avant lors de la c\u00e9r\u00e9monie <em>entre femmes<\/em>, mais voil\u00e0, du courage il n\u2019en faut <em>pas trop<\/em> non plus \u00e0 une femme, sinon\u00a0: elle ne trouve pas de mari&#8230; Or, c\u2019est pour le mariage qu\u2019elles sont scarifi\u00e9es. La valeur g\u00e9n\u00e9rale est donc en contradiction avec une autre valeur, sp\u00e9cifiquement \u00e9labor\u00e9e pour les femmes\u00a0: elles doivent pouvoir \u00eatre \u00ab\u00a0mani\u00e9es\u00a0\u00bb et battues avec r\u00e9sultat (la soumission).<\/p>\n<p>On doit alors se demander ce qui peut se passer <em>dans l\u2019esprit<\/em> de ces jeunes filles <em>en m\u00eame temps<\/em> que l\u2019atroce douleur corporelle qu\u2019elles subissent \u00ab\u00a0courageusement\u00a0\u00bb. La valeur qu\u2019elles mettent en acte, elles doivent l\u2019envisager <em>au rabais<\/em>. Subir une torture physique ne peut \u00eatre acceptable (et \u00e9ventuellement b\u00e9n\u00e9fique) pour l\u2019esprit que si la valeur qui lui est associ\u00e9e est pleine et au plus haut niveau d\u2019ad\u00e9quation entre l\u2019id\u00e9ologie qui sous-tend cette valeur et ce qui est attendu de la personne. Il semble que c\u2019est ce qui se passe pour les initiations masculines avec \u00e9preuves physiques extr\u00eames qui existent dans certaines soci\u00e9t\u00e9s. Mais on ne contestera pas d\u2019autre part que le r\u00e9flexe de tout un chacun est que la douleur soit la moins forte possible ou du moins qu\u2019elle dure le moins longtemps possible. Ainsi, ce qui s\u2019imprime \u00e0 mon sens dans la conscience de ces jeunes filles, \u00e0 l\u2019occasion de ces scarifications qu\u2019elles sont \u00e0 la fois oblig\u00e9es de subir pour se marier mais dans une <em>mesure acceptable pour les hommes<\/em>, c\u2019est l\u2019abandon de son propre courage et non son exaltation, l\u2019abandon de la capacit\u00e9 \u00e0 surmonter au maximum de soi-m\u00eaine l\u2019\u00e9preuve, toute \u00e9preuve \u00e0 venir. Le courage leur est mesur\u00e9. Elles n\u2019auront plus ensuite \u00e0 \u00ab\u00a0consentir\u00a0\u00bb \u00e0 la domination des hommes, elles auront d\u00e9j\u00e0 en partie d\u00e9missionn\u00e9 d\u2019elles-m\u00eames. La limitation de soi leur aura \u00e9t\u00e9 scarifi\u00e9e dans la conscience. Leur acc\u00e8s \u00e0 l\u2019id\u00e9el g\u00e9n\u00e9ral (id\u00e9es, valeurs, repr\u00e9sentations) est au sens propre born\u00e9<a id=\"fnref38\" class=\"footnote-ref\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fn38\"><sup>38<\/sup><\/a>. Voyons d\u2019ailleurs quelles interpr\u00e9tations donnent certaines soci\u00e9t\u00e9s du \u00ab\u00a0courage\u00a0\u00bb des jeunes filles lors des rituels, et par exemple de l\u2019excision.<\/p>\n<p>Les Gisu (soci\u00e9t\u00e9 patrilin\u00e9aire \u00e0 forte dominance masculine, \u00e0 la fronti\u00e8re du Kenya et de l\u2019Uganda) ne pratiquent pas la clitoridectomie<a id=\"fnref39\" class=\"footnote-ref\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fn39\"><sup>39<\/sup><\/a>. Ils pensent que supporter l\u2019excision donne trop d\u2019ind\u00e9pendance d\u2019esprit aux femmes\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Les Gisu, pr\u00e9tendent que les femmes circoncises de leurs voisins les Sebei sont grossi\u00e8res (<em>rude<\/em>), d\u00e9sob\u00e9issent \u00e0 leurs maris et d\u00e9fient leur autorit\u00e9. Leur volont\u00e9 est fortifi\u00e9e, croient les Gisu, par l\u2019\u00e9preuve du couteau\u00a0\u00bb (La Fontaine 1972 :174).<\/p><\/blockquote>\n<p>Mais les Sebei, qui la pratiquent, estiment qu\u2019elle brise toute arrogance et canalise vers une bonne conduite\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0ll est int\u00e9ressant de noter que les Sebei tiennent que la clitoridectomie rend une fille humble et apte \u00e0 \u00eatre le conjoint subordonn\u00e9. Ils d\u00e9signent les femmes gisu, selon eux d\u00e9r\u00e9gl\u00e9es et couchant avec n\u2019importe qui, comme des exemples r\u00e9pugnants de ce que peuvent devenir des femmes non circoncises\u00a0\u00bb (<em>ibid.<\/em>\u00a0: 185, note 10).<\/p><\/blockquote>\n<p>Peut-\u00eatre pourrait-on conjoindre ces deux v\u00e9rit\u00e9s partielles en disant que l\u2019\u00e9preuve \u2014 <em>dans la mesure o\u00f9 elle est d\u00e9j\u00e0 inscrite dans une pratique et un enseignement de limitation de<\/em> soi par soumission \u00e0 l\u2019homme \u2014 fortifie sans doute la capacit\u00e9 de \u00ab\u00a0r\u00e9sistance\u00a0\u00bb (au sens de supporter) et brise la capacit\u00e9 de r\u00e9sistance (au sens de refuser)&#8230;<\/p>\n<p>Plus encore que l\u2019expression pleine du courage, c\u2019est souvent la simple affirmation de soi qui est interdite aux femmes. Les exemples concrets ne manquent pas (<em>cf. supra<\/em> chez les Gainj, les Gusi, les Mongols&#8230;), mais reprenons plut\u00f4t nos mythes kikuyu dont on avait vu plus haut combien \u2014 \u00e0 l\u2019instar de Freud \u2014 ils <em>disent<\/em> merveilleusement les m\u00e9canismes de l\u2019oppression des femmes, tout en la justifiant. Si une femme affirme trop clairement faire ce qu\u2019elle fait, ou ce qu\u2019elle pourrait faire, ou \u00e9ventuellement se sentir en libert\u00e9 de faire, voil\u00e0 qu\u2019elle est \u00ab\u00a0arrogante\u00a0\u00bb \u2014 et le malheur <em>g\u00e9n\u00e9ral<\/em> s\u2019ensuit. Apr\u00e8s la justification du pouvoir politique d\u2019\u00c9tat, puis familial, des hommes kikuyu (cf. Beecher 1938), voici la fustificatien de leur pouvoir \u00e9conomique. Un mythe, que je r\u00e9sume, raconte pourquoi seuls les hommes sont d\u00e9sormais autoris\u00e9s \u00e0 poss\u00e9der des troupeaux\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>ll y a tr\u00e8s longtemps, les femmes comme les hommes avaient des troupeaux. Dieu visite la terre, rencontre un homme et lui demande \u00e0 qui sont ces b\u00eates. Elles sont \u00e0 moi, r\u00e9pond l\u2019homme, jusques et y compris les poils de leur dos. Dieu est tr\u00e8s satisfait. Plus loin il rencontre une femme et lui pose la m\u00eame question. \u00ab\u00a0&#8230;et, <em>dans son arrogance<\/em>, la femme r\u00e9pondit\u00a0: bien s\u00fbr qu\u2019elles sont vraiment \u00e0 moi, et pour en faire ce que je d\u00e9cide, et m\u00eame de les jeter ou de les d\u00e9truire si j\u2019en ai envie.\u00a0\u00bb Dieu est tr\u00e8s m\u00e9content, fait se sauver les b\u00eates dans la for\u00eat, o\u00f9 elles sont devenues les animaux sauvages de la terre. Et depuis, seuls les hommes&#8230; (<em>refrain<\/em>).<\/p><\/blockquote>\n<h3 id=\"la-dignit\u00e9\">La dignit\u00e9<\/h3>\n<p>En France, par exemple, l\u2019une des situations concr\u00e8tes qui fera entrer en jeu la notion de dignit\u00e9 personnelle est le manque d\u2019argent\u00a0: \u00ab\u00a0Je ne vais pas mendier, j\u2019ai ma dignit\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Nombre de femmes s\u00e9par\u00e9es du p\u00e8re de leurs enfants invoquent encore cette notion pour ne pas lui r\u00e9clamer la pension alimentaire <em>de leurs enfants<\/em> lorsqu\u2019elle ne leur est pas vers\u00e9e. Chez une femme de ma connaissance, l\u2019appel \u00e0 la dignit\u00e9 \u00e9tait soutenu, de plus, par une autre valeur \u00ab\u00a0g\u00e9n\u00e9rale\u00a0\u00bb (dans notre soci\u00e9t\u00e9)\u00a0: la notion d\u2019autonomie de l\u2019individu(e)\u00a0: \u00ab\u00a0Je n\u2019ai plus rien \u00e0 voir avec ce monsieur.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>On voit comment la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 des valeurs g\u00e9n\u00e9rales\u00a0:<\/p>\n<p>1) permet certes au domin\u00e9 de \u00ab\u00a0traiter\u00a0\u00bb psychologiquement la situation de fa\u00e7on supportable, en la d\u00e9pla\u00e7ant\u00a0: plut\u00f4t que de s\u2019\u00e9puiser en d\u00e9marches et r\u00e9criminations <em>effectivement humiliantes<\/em> pour la femme, on d\u00e9clare que l\u2019individu en question ne vous est plus rien, ce qui est faux\u00a0:<\/p>\n<p>2) mais obscurcit la r\u00e9alit\u00e9 de la situation de d\u00e9pendance. L\u2019autonomie de l\u2019individu homme est en effet r\u00e9elle \u2014 puisque dans les soci\u00e9t\u00e9s modernes o\u00f9 le contr\u00f4le communautaire et familial est devenu de plus en plus l\u00e2che et o\u00f9 les tribunaux ne sont gu\u00e8re favorables aux femmes \u2014 le p\u00e8re a effectivement toute possibilit\u00e9 mat\u00e9rielle de fuir ses obligations (b\u00e9n\u00e9fice financier). L\u2019autonomie de la m\u00e8re consiste \u00e0 ne pas pouvoir renouveler les v\u00eatements et chaussures de ses enfants (ce qui \u00e9tait le cas) ce dont elle avait \u00ab\u00a0honte\u00a0\u00bb. M\u00eame la dignit\u00e9 se colore de honte&#8230;<\/p>\n<p>\u00c9tant donn\u00e9 qu\u2019une valeur est invoqu\u00e9e en situation, exp\u00e9riment\u00e9e dans une situation concr\u00e8te, si elle appara\u00eet dans un contexte d\u2019oppression, un rapport effectif de pouvoir, la valeur pr\u00e9tendument g\u00e9n\u00e9rale et commune aux deux parties n\u2019aura pas la m\u00eame coloration dans la conscience (et, plus grave, dans l\u2019inconscient) pour le dominant et le domin\u00e9, car les <em>effets concrets<\/em> qui accompagnent l\u2019utilisation de cette valeur par le domin\u00e9 sont des effets de limitation, de pauvret\u00e9 mat\u00e9rielle et\/fou de pauvret\u00e9 mentale. La valeur \u00e9tant objectivement limit\u00e9e dans son application par la situation limit\u00e9e et d\u00e9pendante du sujet, elle devient vici\u00e9e, et son utilisation ne fait qu\u2019entra\u00eener la confusion de la conscience.<\/p>\n<p>\u00c0 la limite, l\u2019utilisation m\u00eame de cette valeur de r\u00e9f\u00e9rence par le domin\u00e9 comme si il acc\u00e9dait par l\u00e0 \u00e0 la g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9 le prive \u2014 par l\u2019effet d\u2019une fausse sym\u00e9trie \u2014 d\u2019avoir acc\u00e8s \u00e0 la notion m\u00eame de son oppression. Donc croire qu\u2019il utilise les \u00ab\u00a0m\u00eames\u00a0\u00bb valeurs que le dominant est une mystification dans l\u2019esprit du domin\u00e9, tout comme parler de partage des valeurs ou des repr\u00e9sentations est une mystification de la part du savant (<em>cf. infra, III<\/em>).<\/p>\n<p>Je ne suis pas en train de dire ce que pensent beaucoup de femmes\u00a0: que les domin\u00e9(e)s devraient abandonner les valeurs \u00ab\u00a0g\u00e9n\u00e9rales\u00a0\u00bb (dites \u00ab\u00a0m\u00e2les\u00a0\u00bb) pour des valeurs \u00ab\u00a0sp\u00e9cifiques-domin\u00e9s\u00a0\u00bb. C\u2019est aussi en s\u2019appuyant sur des valeurs \u00ab\u00a0g\u00e9n\u00e9rales\u00a0\u00bb (c\u2019est-\u00e0-dire forg\u00e9es \u00e0 partir de la situation du dominant \u2014 et servant donc au mieux, dans chaque culture, l\u2019expression de la notion de \u00ab\u00a0personne\u00a0\u00bb, de la notion d\u2019humanit\u00e9) que des domin\u00e9s ont tent\u00e9 de, ou se sont lib\u00e9r\u00e9s. Mais ce n\u2019est pas du tout la m\u00eame chose de reprendre une notion g\u00e9n\u00e9rale \u00e0 son b\u00e9n\u00e9fice <em>apr\u00e8s<\/em> avoir compris qu\u2019elle vous desservait que de l\u2019utiliser avant \u2014 auquel cas elle n\u2019est qu\u2019un instrument de mystification.<\/p>\n<p>Je ne dis pas non plus que toutes les valeurs ou repr\u00e9sentations \u00ab\u00a0g\u00e9n\u00e9rales\u00a0\u00bb d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 soient bonnes \u00e0 r\u00e9utiliser par le domin\u00e9&#8230; Certaines de ces valeurs sont justement des valeurs de domination, ou, plus subtilement, des valeurs servant structurellement \u00e0 la domination. Ainsi en est-il de la canalisation vers le mariage et la production d\u2019enfants (cf. dans <em>L\u2019 Arraisonnement des femmes<\/em>, les articles de O. Journet, N. Echard et P. Tabet) par le biais de l\u2019obligation \u00e0 l\u2019h\u00e9t\u00e9rosexualit\u00e9 \u2014 et donc la r\u00e9pression de l\u2019homosexualit\u00e9.<\/p>\n<p>Pour distinguer une valeur de domination (par rapport au groupe domin\u00e9 en question) d\u2019une valeur qui pourrait devenir \u00ab\u00a0de lib\u00e9ration\u00a0\u00bb (qui pourrait \u2014 apr\u00e8s prise de conscience \u2014 \u00eatre r\u00e9utilis\u00e9e \u00e0 son profit par le domin\u00e9), il faut dans chaque soci\u00e9t\u00e9 se demander \u00e0 quel groupe elle s\u2019applique <em>principalement<\/em>.<\/p>\n<p>Dans la plupart des soci\u00e9t\u00e9s, la valeur \u00ab\u00a0h\u00e9t\u00e9rosexualit\u00e9-mariage-enfants\u00a0\u00bb s\u2019applique bien s\u00fbr en apparence \u00e0 tous, hommes et femmes\u00a0: pour la reproduction-continuit\u00e9 biologique du groupe et la dite \u00ab\u00a0reproduction sociale\u00a0\u00bb, pour que vos enfants accomplissent les rites fun\u00e9raires, qu\u2019ils vous apportent un soutien \u00e9conomique, pour \u00e9tablir l\u2019alliance entre les groupes, etc. Ce ne sont pas les \u00ab\u00a0raisons\u00a0\u00bb qui manquent. Mais les modalit\u00e9s diff\u00e9rentes que prend cette canalisation pour les hommes et pour les femmes sont tr\u00e8s importantes. Il semble bien que dans nombre de soci\u00e9t\u00e9s, les hommes disposent de marges dont les femmes sont exclues. Par exemple, les femmes sont contraintes au mariage \u00e0 un \u00e2ge plus pr\u00e9coce que les hommes\u00a0; ceux-ci peuvent rester plus longtemps c\u00e9libataires (cf. Echard .1985), et m\u00eame parfois une partie des hommes (et eux seulement) peuvent rester <em>d\u00e9finitivement<\/em> c\u00e9libataires (cf. par exemple R.M.\u00a0Glasse 1974).<\/p>\n<p>Enfin (une recherche est \u00e0 entreprendre sur le sujet) il semble bien que les hommes ont davantage la possibilit\u00e9 que les femmes d\u2019avoir des relations homosexuelles. Il est d\u00e9j\u00e0 connu que ce sont des soci\u00e9t\u00e9s \u00e0 violente domination masculine qui ont pouss\u00e9 la logique de la \u00ab\u00a0suppression\u00a0\u00bb (comme on dit en anglais) des femmes jusqu\u2019\u00e0 l\u2019institutionnalisation quasi permanente (du moins tr\u00e8s longue), rituelle (et donc obligatoire), de l\u2019homosexualit\u00e9 masculine (ceci est bien d\u00e9montr\u00e9 par Godelier (1982) pour les Baruya de Nouvelle-Guin\u00e9e, un exemple parmi d\u2019autres). Sous des formes moins ritualis\u00e9es, on connait aussi les relations sexualis\u00e9es (sinon sexuelles&#8230;) entre beaux-fr\u00e8res par exemple (pour les Indiens d\u2019Am\u00e9rique du Sud, cf. entre autres Hugh-Jones 1979) et plus g\u00e9n\u00e9ralement entre hommes dans nombre de soci\u00e9t\u00e9s (voir la culture virile du sport chez nous ou le comportement de certains groupes nazis). Tout ceci s\u2019accompagnant souvent d\u2019une surench\u00e8re sur la valeur \u00ab\u00a0het\u00e9ro-sexualit\u00e9\u00a0\u00bb&#8230; ce qui pourrait appara\u00eetre comme une contradiction, mais n\u2019en est pas une, pour les hommes.<\/p>\n<p>C\u2019est que, dans la mesure o\u00f9 on a r\u00e9ussi \u00e0 soumettre totalement les femmes \u00e0 la reproduction, l\u2019homosexualit\u00e9 masculine peut \u00eatre structurellement homog\u00e8ne avec le pouvoir des hommes sur les femmes et n\u2019est donc <em>pas forc\u00e9ment contradictoire<\/em> avec une h\u00e9t\u00e9rosexualit\u00e9 reproductive masculine. Par contre, l\u2019homosexualit\u00e9 f\u00e9minine, dans la mesure o\u00f9 elle exprime un refus du pouvoir des hommes, de l\u2019utilisation des femmes aux seules fins du gouvernement des hommes (ce qui n\u2019est pas toujours le cas\u00a0: elle peut n\u2019\u00eatre que le r\u00e9sultat contingent d\u2019un enfermement des femmes par les hommes, ce qui la rend alors in-importante sur le plan social), est \u00e9videmment plus dangereuse.<\/p>\n<p>Si donc, <em>dans une soci\u00e9t\u00e9 donn\u00e9e<\/em>, on peut montrer que d\u2019une part les femmes sont davantage, plus t\u00f4t, plus longtemps, contraintes au mariage, \u00e0 la reproduction et \u00e0 l\u2019h\u00e9t\u00e9rosexualit\u00e9 en g\u00e9n\u00e9ral que les hommes, et que d\u2019autre part l\u2019homosexualit\u00e9 est davantage r\u00e9prim\u00e9e chez elles, on se trouve devant une valeur de domination qui ne s\u2019applique en fait <em>vraiment<\/em> qu\u2019au domin\u00e9. C\u2019est en r\u00e9alit\u00e9 une valeur sp\u00e9cifique-domin\u00e9. S\u2019y r\u00e9f\u00e9rer comme valeur \u00ab\u00a0g\u00e9n\u00e9rale\u00a0\u00bb est l\u2019expression de la mystification du domin\u00e9, et non de son \u00ab\u00a0consentement \u00e0 la <em>domination<\/em>\u00a0\u00bb, puisque il ne sait pas, il n\u2019a pas les moyens de savoir, que <em>ce n\u2019est pas<\/em> une valeur g\u00e9n\u00e9rale. <em>Cela<\/em> lui est cach\u00e9.<\/p>\n<h2 id=\"du-partage-des-connaissances\">Du \u00ab\u00a0partage\u00a0\u00bb des connaissances<\/h2>\n<h3 id=\"des-connaissances-en-g\u00e9n\u00e9ral\">Des connaissances en g\u00e9n\u00e9ral<\/h3>\n<p>Rappelons pour m\u00e9moire que dans nombre de soci\u00e9t\u00e9s, outre les valeurs, une grande part des connaissances sont \u00e9galement cach\u00e9es aux femmes, parce que <em>leur mise en pratique<\/em> et les positions sociales qui la permettraient sont <em>interdites<\/em>. Il s\u2019agit des connaissances techniques qui assurent la ma\u00eetrise du fonctionnement social, de l\u2019organisation de la production et des \u00e9changes avec l\u2019ext\u00e9rieur, des moyens autonomes de d\u00e9fense individuelle et collective, etc.<\/p>\n<p>Paola Tabet (1979) a bien montr\u00e9 \u2014 \u00e0 partir d\u2019un nombre consid\u00e9rable de soci\u00e9t\u00e9s, y compris des soci\u00e9t\u00e9s (dites par certains \u00ab\u00a0\u00e9galitaires\u00a0\u00bb) de chasseurs-cueilleurs \u2014 le <em>gap<\/em> technologique constant entre hommes et femmes comme expression des rapports de production entre les sexes\u00a0: \u00ab\u00a0&#8230;le monopole de certaines activit\u00e9s cl\u00e9s est n\u00e9cessaire aux hommes pour s\u2019assurer le contr\u00f4le des instruments de production et, finalement, l\u2019utilisation globale des femmes\u00a0\u00bb (p. 14), pour permettre \u00ab\u00a0une appropriation aussi totale des femmes, une telle utilisation dans le travail, la sexualit\u00e9, la reproduction de l\u2019esp\u00e8ce\u00a0\u00bb (p. 50).<\/p>\n<p>Concernant l\u2019exclusion des femmes des moyens mat\u00e9riels et \u00ab\u00a0mat\u00e9riels surnaturels\u00a0\u00bb du contr\u00f4le de la reproduction de la soci\u00e9t\u00e9 chez les Baruya de Nouvelle-Guin\u00e9e, voir Godelier (1982 59-60)\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0En r\u00e9sum\u00e9, chez les Baruya, la domination des hommes sur les femmes nous semble \u00e9tablie sur les fondements suivants\u00a0:<\/p>\n<p>\u2014 les femmes sont exclues de la propri\u00e9t\u00e9 de la terre, mais non de son usage\u00a0;<\/p>\n<p>\u2014 les femmes sont exclues de la propri\u00e9t\u00e9 et de l\u2019usage des outils les plus efficaces pour d\u00e9fricher la for\u00eat\u00a0;<\/p>\n<p>\u2014 les femmes sont exclues de la propri\u00e9t\u00e9 et de l\u2019usage des armes, des moyens de destruction, donc de la chasse, de la guerre et du recours \u00e0 la violence arm\u00e9e\u00a0;<\/p>\n<p>\u2014 les femmes sont exclues de la fabrication du sel et de l\u2019organisation des \u00e9changes commerciaux avec les tribus \u00e9trang\u00e8res. Elles d\u00e9pendent des hommes pour obtenir des barres de sel dont, cependant, elles disposent ensuite \u00e0 leur gr\u00e9 pour acheter v\u00eatements, parures, etc.\u00a0;<\/p>\n<p>\u2014 les femmes sont exclues de la propri\u00e9t\u00e9 et de l\u2019usage des objets sacr\u00e9s, c\u2019est-\u00e0-dire des moyens mat\u00e9riels surnaturels de contr\u00f4ler la reproduction de la force et de la vie sociale\u00a0;<\/p>\n<p>\u2014 enfin, les femmes occupent dans le proc\u00e8s de production des rapports de parent\u00e9 (qui constituent en m\u00eame temps les conditions de reproduction des groupes sociaux qui composent la soci\u00e9t\u00e9 baruya) une place subordonn\u00e9e aux hommes\u00a0; qui les \u00e9changent entre eux et entre les groupes qu\u2019ils repr\u00e9sentent.\u00a0\u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>Notons tout de suite que l\u2019auteur conclut ailleurs que si les femmes baruya sont opprim\u00e9es, elles ne sont pas exploit\u00e9es \u2014 ce qui permet \u00e0 son sens de r\u00e9futer la notion de \u00ab\u00a0classe de sexe\u00a0\u00bb, utilis\u00e9e dans certains \u00e9crits f\u00e9ministes pour les soci\u00e9t\u00e9s occidentales (non cit\u00e9s par Godelier\u00a0; cf. par exemple Guillaumin 1978). Sans aborder ici ce d\u00e9bat, remarquons que le terme \u00ab\u00a0usage\u00a0\u00bb dans la citation ci-dessus \u00e9vite de dire au b\u00e9n\u00e9fice de qui les femmes \u00ab\u00a0usent\u00a0\u00bb (ou n\u2019usent pas) de la terre, des outils, etc. Le serf et l\u2019esclave usaient aussi de la terre, mais encore\u00a0?&#8230;<\/p>\n<p>Quant \u00e0 la connaissance, d\u2019une part lorsqu\u2019on est exclu d\u2019une activit\u00e9 et que donc on ne la pratique pas, on ne la \u00ab\u00a0conna\u00eet\u00a0\u00bb pas, nous allons revenir <em>infra<\/em> sur ce point. D\u2019autre part, bien que les non-connaissances impliqu\u00e9es par les non-activit\u00e9s \u00e9voqu\u00e9es ci-dessus ne portent pas directement sur les rapports hommes\/femmes, elles sont bas\u00e9es sur l\u2019id\u00e9ologie des sexes de ces soci\u00e9t\u00e9s et permettent le maintien des conditions concr\u00e8tes de la domination.<\/p>\n<p>Enfin, il existe aussi pour les femmes des non-connaissances pour des activit\u00e9s&#8230; qu\u2019elles pratiquent. Voir Bisilliat &amp; Fi\u00e9loux (1983\u00a0: 95) \u00e0 propos de la surexploitation f\u00e9roce des femmes travailleuses du tiers-monde, exclues du minimum de connaissances syndicales (que des hommes commencent \u00e0 acqu\u00e9rir), o\u00f9 les maintient la conjonction des pouvoirs capitaliste et patriarcal\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0<em>Leur ignorance est devenue facteur de production.<\/em><\/p>\n<p>Le travail pour les femmes est, plus que pour les hommes, une pratique ali\u00e9nante puisque la notion d\u2019ali\u00e9nation leur est et leur reste invisible. La mise \u00e0 l\u2019\u00e9cart des fermes de ce champ de conscience est le fait du monde capitaliste mais elle est aussi exig\u00e9e par les diverses traditions de leurs p\u00e8res et de leurs \u00e9poux\u00a0\u00bb (mes italiques).<\/p><\/blockquote>\n<h3 id=\"des-connaissances-sur-les-rapports-de-sexe\">Des connaissances sur les rapports de sexe<\/h3>\n<p>Mais, m\u2019objectera-t-on, l\u2019argument du consentement des domin\u00e9es est fond\u00e9 sur l\u2019id\u00e9e d\u2019un partage des repr\u00e9sentations sur les sexes, l\u00e9gitimantes du pouvoir masculin. Soit. Mais, l\u00e0 non plus (et peut-\u00eatre surtout en ce domaine), les femmes ne savent pas tout (et, l\u00e0 aussi, une \u00ab\u00a0connaissance\u00a0\u00bb ne peut pas \u00eatre dissoci\u00e9e de sa mise ou non \u2014 en pratique).<\/p>\n<p>Chez les Baruya, par exemple, les femmes n\u2019ont jamais connaissance de la version \u00e9sot\u00e9rique du mythe principal sur l\u2019organisation du monde et la production de la vie, o\u00f9 finalement les humains ont \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9s sans principe f\u00e9minin (r\u00e9appropriation, comme le dit Godelier, des capacit\u00e9s procr\u00e9atives des femmes). Dans cette version, connue seulement des hommes les plus importants sur le plan spirituel\u00a0: chamanes et ma\u00eetres des rituels, tout se passe entre principes masculins\u00a0: le Soleil, masculin, et son fr\u00e8re <em>cadet<\/em>, la Lune.<\/p>\n<p>Les femmes ont donc acc\u00e8s \u00e0 la version exot\u00e9rique, o\u00f9 un principe f\u00e9minin aurait fait partie de l\u2019ordre cosmologique initial (encore que, bien s\u00fbr, \u00e0 titre subordonn\u00e9)\u00a0: Lune y est l\u2019\u00e9pouse de Soleil. Mais, alors que la simple qualit\u00e9 d\u2019homme permet en principe l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la connaissance sup\u00e9rieure de la soci\u00e9t\u00e9, ce sont bien les femmes en tant que telles qui en sont exclues, d\u2019autant que les femmes chamanes ne semblent pas non plus y parvenir. En effet, celles-ci ne sont que des chamanes inf\u00e9rieurs\u00a0; elles ne peuvent introniser chamane d\u2019autres femmes \u2014 encore un exemple de m\u00e9diatisation\u00a0: seuls les hommes chamanes peuvent les initier (cf. Godelier 1982\u00a0: 190-198)\u00a0; elles ne traitent pas les m\u00eames maladies que les hommes, etc.<\/p>\n<p>Mais passons \u00e0 une pratique fond\u00e9e symboliquement, dont Godelier dit, fort justement \u00e0 mon sens, qu\u2019on peut \u00e0 la fois l\u2019interpr\u00e9ter comme une tentative de la part des femmes de \u00ab\u00a0cro\u00eetre\u00a0\u00bb sans les hommes, mais qu\u2019elle ne semble toutefois pas autonome par rapport \u00e0 eux\u00a0: le fait que les femmes baruya \u00e9changent entre elles leur lait (et particuli\u00e8rement en donnent, semble-t-il, \u00e0 boire aux jeunes initi\u00e9es), tout comme, entre jeunes hommes non mari\u00e9s (et non parents en ligne paternelle ou maternelle), les alli\u00e9s donnent \u00e0 boire leur sperme aux cadets, dans la maison des hommes. Or l\u2019\u00e9poux donne aussi \u00e0 boire son sperme \u00e0 l\u2019\u00e9pouse pour la fortifier, dans certaines circonstances (notamment apr\u00e8s ses r\u00e8gles ou un accouchement), et\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Selon [les hommes baruya], une femme n\u2019a du lait et de beaux seins que lorsque son jeune \u00e9poux l\u2019a nourrie en abondance de son sperme. Pour un Baruya, le lait de son \u00e9pouse n\u2019est donc que son sperme, transform\u00e9 en substance nourrici\u00e8re pour l\u2019enfant\u00a0; en donnant son lait \u00e0 boire aux jeunes filles sur le point de se marier, l\u2019\u00e9pouse ne fait qu\u2019anticiper sur ce que leur feront les jeunes mari\u00e9s qui, eux aussi, les fortifieront de leur sperme. C\u2019est donc dans la mesure m\u00eame o\u00f9 les femmes <em>partagent plus ou moins pleinement l\u2019id\u00e9ologie<\/em> selon laquelle tout vient directement ou indirectement des hommes, qu\u2019elles verront dans l\u2019\u00e9change g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 du lait, entre g\u00e9n\u00e9rations de femmes, la preuve qu\u2019elles sont v\u00e9ritablement aussi inf\u00e9rieures aux hommes que ceux-ci le d\u00e9sirent et l\u2019affirment, ou, au contraire, la preuve qu\u2019elles le sont beaucoup moins, m\u00eame si elles ne peuvent l\u2019admettre publiquement. II y a dans cette possibilit\u00e9 d\u2019<em>interpr\u00e9tation distincte<\/em> pour chaque sexe <em>des m\u00eames<\/em> repr\u00e9sentations, un lieu o\u00f9 peuvent s\u2019exprimer, se faire jour les tensions, les oppositions qu\u2019entra\u00eene in\u00e9vitablement la domination d\u2019une partie de la soci\u00e9t\u00e9 sur l\u2019autre, ici d\u2019un sexe sur l\u2019autre. Ce n\u2019est donc pas v\u00e9ritablement un contre-mod\u00e8le f\u00e9minin qui appara\u00eet ici, des id\u00e9es distinctes des id\u00e9es officielles plaidant pour une soci\u00e9t\u00e9 autre, d\u00e9barrass\u00e9e de cette oppression, c\u2019est <em>une mani\u00e8re diff\u00e9rente<\/em>, en partie oppos\u00e9e mais en partie seulement, d\u2019\u00e9clairer les <em>m\u00eames id\u00e9es<\/em> et de <em>vivre la m\u00eame pratique<\/em>\u00a0\u00bb (Godelier 1982\u00a0: 98-99\u00a0; mes italiques).<\/p><\/blockquote>\n<p>Pour moi, et au risque d\u2019appara\u00eetre simpliste par rapport aux pr\u00e9cautions de l\u2019auteur, s\u2019il y a \u00ab\u00a0interpr\u00e9tation distincte\u00a0\u00bb il n\u2019y a pas \u00ab\u00a0<em>m\u00eames<\/em> repr\u00e9sentations\u00a0\u00bb (voir l\u2019interpr\u00e9tation du r\u00eave par les femmes gusii)\u00a0; s\u2019il y a \u00ab\u00a0mani\u00e8re diff\u00e9rente d\u2019\u00e9clairer\u00a0\u00bb il n\u2019y a pas <em>\u00ab\u00a0m\u00eames id\u00e9es\u00a0\u00bb<\/em>. La r\u00e9f\u00e9rence \u00e0, l\u2019utilisation de m\u00eames <em>notions<\/em> (ou valeurs, cf. <em>supra<\/em>), par exemple ici la transmission de substances vitales, sperme et peut-\u00eatre lait, ne veut pas dire partage de <em>l\u2019id\u00e9ologie<\/em>, laquelle consiste en l\u2019agencement des notions avec d\u2019autres. Autant dire que chez nous la gauche partage (plus ou moins pleinement\u00a0?) l\u2019id\u00e9ologie de la droite sous pr\u00e9texte que les deux se r\u00e9f\u00e8rent aux notions de \u00ab\u00a0libert\u00e9(s)\u00a0\u00bb ou de \u00ab\u00a0loi(s)\u00a0\u00bb<a id=\"fnref40\" class=\"footnote-ref\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fn40\"><sup>40<\/sup><\/a>.<\/p>\n<p>S\u2019il y a chez les femmes baruya (mais y a-t-il\u00a0? cela ne nous est affirm\u00e9 que pour les hommes) r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019id\u00e9e du sperme comme force vitale fondatrice de l\u2019ordre social, j\u2019appelle \u00e0 nouveau cela m\u00e9diatisation de la conscience des femmes, et non partage d\u2019une m\u00eame id\u00e9ologie \u2014 d\u2019autant que l\u2019auteur nous apprend par ailleurs qu\u2019une grande part des id\u00e9es des hommes sur le sperme est cach\u00e9e aux femmes, et ce, non seulement dans les rites secrets des hommes (o\u00f9 des pratiques symboliques visent \u00e0 fermer le sexe des femmes apr\u00e8s l\u2019intromission du sperme) mais aussi dans le fait que, si les chants publics des femmes sur le th\u00e8me du sperme s\u2019arr\u00eatent au moment o\u00f9 tout un groupe de jeunes filles <em>a \u00e9puis\u00e9<\/em> un homme au cours d\u2019une nuit, la fin de l\u2019histoire qu\u2019ont trouv\u00e9e les hommes, et qui <em>n\u2019est pas chant\u00e9e devant les femmes<\/em>, raconte comment les hommes lui firent retrouver sa force (pp. 249-250).<\/p>\n<p>Quant \u00e0 la relation entre \u00ab\u00a0connaissance\u00a0\u00bb et pratique, nous allons y revenir \u00e0 travers un autre argument sur les connaissances des femmes employ\u00e9 par des ethnologues, et o\u00f9 les \u00ab\u00a0vieilles\u00a0\u00bb femmes sont d\u2019ailleurs \u00e0 nouveau mises en sc\u00e8ne. Il est assez fr\u00e9quent de lire que finalement les femmes \u2014 surtout \u00e2g\u00e9es \u2014 connaissent \u00e0 peu pr\u00e8s tout des pr\u00e9tendus secrets des hommes (sous-entendu\u00a0: il ne faut donc pas \u00ab\u00a0exag\u00e9rer\u00a0\u00bb la domination masculine) \u2014 et inversement.<\/p>\n<p>Le probl\u00e8me est d\u00e9j\u00e0 dans l\u2019\u00ab\u00a0\u00e0 peu pr\u00e8s\u00a0\u00bb et le \u00ab\u00a0inversement\u00a0\u00bb. On \u00e9tablit par l\u00e0 une fausse sym\u00e9trie, qui ne correspond pas \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9. Tout d\u2019abord, que les hommes, jeunes ou \u00e2g\u00e9s, connaissent presque tout, un peu, ou pas du tout (selon les soci\u00e9t\u00e9s) les \u00ab\u00a0secrets\u00a0\u00bb des femmes n\u2019a quasiment aucune importance s\u2019ils ont le pouvoir \u00e9conomique et politique. En revanche, que les femmes \u2014 les domin\u00e9es \u2014 connaissent \u00ab\u00a0presque tout\u00a0\u00bb (?) mais <em>pas tout<\/em> des secrets des hommes, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il y ait disjonction entre leurs connaissances et <em>la<\/em> connaissance qui justifie le pouvoir des hommes, est l\u2019expression d\u2019une parfaite conjonction, coh\u00e9rence, dans l\u2019organisation de ce pouvoir.<\/p>\n<p>Mais encore, <em>\u00e0 supposer<\/em> que dans telle soci\u00e9t\u00e9, les femmes \u00ab\u00a0sachent\u00a0\u00bb effectivement les secrets des hommes, la question de la \u00ab\u00a0connaissance\u00a0\u00bb n\u2019en est pas r\u00e9solue pour autant.<\/p>\n<p>Stephen Hugh-Jones (1979) discute de la question des \u00ab\u00a0connaissances\u00a0\u00bb f\u00e9minines pour les Barasarta chez qui il a travaill\u00e9, en faisant aussi r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 d\u2019autres soci\u00e9t\u00e9s o\u00f9 les initiations masculines comportent des rites secrets dont les femmes ne doivent pas voir les instruments (destin\u00e9s \u00e0 les effrayer et \u00e0 affirmer la supr\u00e9matie des hommes). Selon lui, les interpr\u00e9tations courantes reposent sur le fait que ces rites ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9crits par des ethnographes hommes \u00ab\u00a0qui ont accord\u00e9 peu ou pas d\u2019attention <em>au r\u00f4le jou\u00e9 par les femmes<\/em>\u00a0\u00bb (mes italiques)\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Lorsqu\u2019on a des informations sur cet aspect, il appara\u00eet fr\u00e9quemment que l\u2019ignorance f\u00e9minine est une fiction maintenue par <em>les deux<\/em> sexes [italiques de l\u2019auteur] et que les femmes, souvent, sont de connivence et collaborent avec les hommes. Selon mon \u00e9pouse qui est rest\u00e9e avec les femmes pendant les rites <em>He<\/em> [&#8230;], les jeunes femmes barasana sont certes effray\u00e9es par les instruments du He [&#8230;] Mais cette peur est activement induite par une sorte de fausse hyst\u00e9rie (<em>mock hysteria<\/em>) des femmes plus \u00e2g\u00e9es [&#8230;] En fait, la plupart des femmes barasana connaissent en d\u00e9tail \u00e0 quoi ressemble le <em>He<\/em> et savent plus ou moins exactement ce qui se passe de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de l\u2019\u00e9cran de palmes qui les s\u00e9pare des hommes pendant les rites, au point m\u00eame de pouvoir dire quels instruments ayant tel nom sont jou\u00e9s par quels individus. Les femmes disent qu\u2019elles ont peur non pas tant de voir elles-m\u00eames le <em>He<\/em> que <em>des r\u00e9actions des hommes si elles le faisaient<\/em>. <em>Elles ne manifestent non plus aucune envie de voir les instruments<\/em> m\u00eame si elles le pouvaient, r\u00e9action dont on retrouve l\u2019\u00e9cho dans le fait que, lorsque des missionnaires ont expliqu\u00e9 le Yurupary \u00e0 des femmes\u00a0; ailleurs dans le Vaup\u00e9s, dans le cadre d\u2019une campagne contre &laquo;&nbsp;l\u2019adoration du d\u00e9mon&nbsp;&raquo;, ces femmes tent\u00e8rent de <em>refuser de voir les instruments<\/em>\u00a0\u00bb (pis. 129-130\u00a0; mes italiques).<\/p><\/blockquote>\n<p>Notons tout d\u2019abord que \u2014 <em>a fortiori<\/em> s\u2019agissant de <em>rites<\/em>, et non plus seulement de connaissances techniques, que nous \u00e9voquions plus haut \u2014 la connaissance \u00ab\u00a0intellectuelle\u00a0\u00bb n\u2019est rien sans la <em>participation<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire la pratique. L\u2019exclusion de fait des femmes (leur \u00ab\u00a0r\u00f4le\u00a0\u00bb \u00e9tant celui d\u2019auditrices <em>disjointes<\/em>) du rite importe plus que leur \u00ab\u00a0savoir\u00a0\u00bb. La disjonction des femmes, essentielle pour l\u2019efficacit\u00e9 du rite contre elles, est donc affaiblie par l\u2019argumentation de l\u2019auteur dans la premi\u00e8re partie de la citation.<\/p>\n<p>D\u2019autre part, dans la seconde partie, c\u2019est une <em>conjonction<\/em>, tout aussi essentielle en ce qui concerne la <em>conscience domin\u00e9e<\/em> des femmes, qui est affaiblie\u00a0: celle de la peur et de l\u2019exclusion, de la peur et de la non-visibilit\u00e9. Certes, la peur de voir les instruments est, comme le dit l\u2019auteur, consciemment associ\u00e9e par elles surtout \u00e0 l\u2019\u00e9ventuelle r\u00e9pression des hommes. Mais (et en cons\u00e9quence) la peur est pour les femmes indissolublement li\u00e9e \u00e0 la repr\u00e9sentation des instruments interdits.<\/p>\n<p>Dans le fait que, m\u00eame lorsque les missionnaires leur ont \u00ab\u00a0expliqu\u00e9\u00a0\u00bb, les femmes refus\u00e8rent quand m\u00eame de voir les instruments, l\u2019ethnographe voit la <em>preuve<\/em> d\u2019une <em>\u00ab\u00a0non-envie\u00a0\u00bb<\/em>, disons d\u2019un inint\u00e9r\u00eat des femmes ant\u00e9rieur (puisqu\u2019elles \u00ab\u00a0savaient\u00a0\u00bb d\u00e9j\u00e0). Il y a l\u00e0 une m\u00e9connaissance de la part de l\u2019ethnographe homme de ce que peut \u00eatre la structuration de la personnalit\u00e9 des opprim\u00e9(e)s par la peur\u00a0:<\/p>\n<p>1) elle \u00ab\u00a0brouille\u00a0\u00bb en fait la \u00ab\u00a0connaissance\u00a0\u00bb de l\u2019objet de peur\u00a0;<\/p>\n<p>2) elle emp\u00eache de r\u00e9agir \u00ab\u00a0logiquement\u00a0\u00bb (ou ad\u00e9quatement en cas d\u2019attaque) \u00e0 la confrontation avec la r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019objet.<\/p>\n<p>Ce n\u2019est pas que la \u00ab\u00a0connaissance\u00a0\u00bb ne change rien \u00e0 la peur, c\u2019est que la peur engendre l\u2019in-connaissance.<\/p>\n<p>(Ajoutons et ce n\u2019est pas un d\u00e9tail \u2014 qu\u2019il ne nous est pas dit qu\u2019au moment de la \u00ab\u00a0r\u00e9v\u00e9lation\u00a0\u00bb des instruments, les femmes en question auraient \u00e9t\u00e9 s\u00e9par\u00e9es de leur soci\u00e9t\u00e9, donc des hommes et de la r\u00e9pression \u00e9ventuelle&#8230;)<\/p>\n<p>On trouve assez fr\u00e9quemment cet argument de la \u00ab\u00a0non-envie\u00a0\u00bb, de l\u2019 \u00ab\u00a0inint\u00e9r\u00eat\u00a0\u00bb des femmes pour les rites masculins dans les soci\u00e9t\u00e9s \u00e0 forte domination masculine, et de fait, les femmes peuvent s\u2019exprimer ainsi (cf. par exemple Murphy &amp; Murphy 1974\u00a0: 140, pour les indiennes mundurucii de l\u2019Amazonie br\u00e9silienne). Dans nos soci\u00e9t\u00e9s aussi, des femmes vont facilement dire qu\u2019elles n\u2019ont pas envie de sortir seules le soir pour aller au cin\u00e9ma, par exemple, ou qu\u2019elles n\u2019ont aucun int\u00e9r\u00eat pour les productions (\u00e9crites ou film\u00e9es) pornographiques.<\/p>\n<p>En fait, elles ont peur de r\u00e9alit\u00e9s dont elles savent confus\u00e9ment (et pas toujours si confus\u00e9ment) qu\u2019il s\u2019agit l\u00e0 de situations objectives d\u2019interdit et de danger pour elles, et d\u2019expressions du pouvoir des hommes contre elles \u2014 ce qu\u2019elles tentent de supprimer sous couvert d\u2019une d\u00e9cision personnelle. Ou collective\u00a0: Murphy et Murphy insistent dans leur livre sur la solidarit\u00e9 de groupe des femmes munduruc\u00f9 (favoris\u00e9e par la <em>matrilocalit\u00e9<\/em> dans cette soci\u00e9t\u00e9 patrilin\u00e9aire fortement viriarcale \u2014 conjonction statistiquement tr\u00e8s rare). Mais on peut voir aussi que cette solidarit\u00e9 f\u00e9minine m\u00eame est m\u00e9diatis\u00e9e et conditionn\u00e9e par la peur des hommes (une femme qui s\u2019\u00e9loignerait seule du village est consid\u00e9r\u00e9e par les hommes comme disponible au viol, si j\u2019ose dire, et dans un pass\u00e9 proche toute infraction grave d\u2019une femme \u00e9tait sanctionn\u00e9e par le viol collectif).<\/p>\n<p>Il est aussi souvent not\u00e9 par des ethnologues que les femmes se moquent entre elles des rites secrets, ou des comportements, des hommes. (Soulignons d\u00e9j\u00e0 le \u00ab\u00a0entre elles\u00a0\u00bb\u00a0; il n\u2019est pas indiff\u00e9rent que dans ces soci\u00e9t\u00e9s elles ne s\u2019y risquent pas devant les hommes\u00a0; la punition serait imm\u00e9diate, d\u2019autant qu\u2019elle existe d\u00e9j\u00e0 parfois en cas d\u2019atteinte <em>involontaire<\/em> de la femme \u00e0 la dignit\u00e9 masculine (cf. Godelier 1982\u00a0: 237). Mais chez nous aussi, se moquer des hommes, ou faire une remarque n\u00e9gative sur le comportement d\u2019un homme dans la rue par exemple, est risqu\u00e9 physiquement.) Cette mention des moqueries f\u00e9minines tend parfois aussi \u00e0 induire que l\u2019existence de c\u00e9r\u00e9monies ou de pratiques jalousement (furieusement m\u00eame) interdites aux femmes est consid\u00e9r\u00e9e par elles comme peu importante. Une grande partie de l\u2019humour juif porte pourtant sur le constat de l\u2019oppression&#8230; Et, dans un autre registre, qui nierait que rien n\u2019est plus significatif de l\u2019impuissance, de l\u2019angoisse et de la peur que les ricanements \u00ab\u00a0en dessous\u00a0\u00bb des enfants&#8230; et des jeunes filles.<\/p>\n<p>Certes, certaines soci\u00e9t\u00e9s ont des c\u00e9r\u00e9monies <em>publiques<\/em> o\u00f9 les femmes se moquent devant les hommes des pr\u00e9tentions masculines (cf. par exemple, pour les Rukuba du Nigeria, Muller 1981). ll serait int\u00e9ressant d\u2019ailleurs d\u2019\u00e9tudier comparativement \u00e0 quels types de rapports entre les sexes cela peut correspondre, et en tout cas s\u2019il ne s\u2019agit pas l\u00e0 de soci\u00e9t\u00e9s o\u00f9 la r\u00e9pression des femmes est moins \u00e9videmment violente. Mais il est bien connu que les formes de charivari, o\u00f9 la hi\u00e9rarchie sociale est rituellement invers\u00e9e de temps en temps, ne font que la r\u00e9affirmer. Aussi, parler de \u00ab\u00a0M.L.F.\u00a0\u00bb (m\u00eame qualifi\u00e9 d\u2019\u00ab\u00a0ancien\u00a0\u00bb) \u00e0 ce propos est une plaisanterie douteuse, car l\u2019un des probl\u00e8mes qui se posent est bien de la <em>rupture<\/em> (et non de la continuit\u00e9) entre conscience de groupe de sexe et conscience de classe de sexe, <em>la premi\u00e8re pouvant emp\u00eacher la seconde&#8230;<\/em><\/p>\n<h1 id=\"du-consentement-des-domin\u00e9es\">Du \u00ab\u00a0consentement\u00a0\u00bb des domin\u00e9(e)s\u00a0?<\/h1>\n<p><em>\u2014 C\u2019est quoi, pour vous, l\u2019homme id\u00e9al\u00a0?\u00a0:<\/em><br \/>\n<em>\u2014 Qu\u2019il ait quand m\u00eame le dessus sur moi&#8230;<\/em><br \/>\n<em>\u2014 Qu\u2019il vous brime un peu\u00a0?<\/em><br \/>\n<em>\u2014 Ah non\u00a0!<\/em><\/p>\n<p>(Interview d\u2019une femme (Tresgot 1983))<\/p>\n<p><em>My poverty but not my will consents.<\/em><a id=\"fnref41\" class=\"footnote-ref\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fn41\"><sup>41<\/sup><\/a><\/p>\n<h2 id=\"violence-et-consentement-les-deux-mamelles-dun-faux-probl\u00e8me\">Violence et consentement, les deux mamelles d\u2019un faux probl\u00e8me<\/h2>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0&#8230;des deux composantes du pouvoir <em>la force la plus forte n\u2019est pas la violence des dominants mais le consentement de domin\u00e9s \u00e0 leur domination<\/em>. Pour mettre et maintenir &laquo;&nbsp;au pouvoir&nbsp;&raquo;, c\u2019est-\u00e0-dire au-dessus et au centre de la soci\u00e9t\u00e9 une partie de la soci\u00e9t\u00e9, les hommes par rapport aux femmes, un ordre, une caste ou une classe par rapport \u00e0 d\u2019autres ordres, castes ou classes, la r\u00e9pression fait moins que l\u2019adh\u00e9sion, la violence physique et psychologique moins que la conviction de la pens\u00e9e qui entra\u00eene avec elle l\u2019adh\u00e9sion de la volont\u00e9, l\u2019acceptation sinon la &nbsp;&raquo; coop\u00e9ration &nbsp;&raquo; des domin\u00e9s\u00a0\u00bb (Godelier 1978 c 176\u00a0; italiques de l\u2019auteur).<\/p><\/blockquote>\n<p>\u00ab\u00a0Qu\u2019on nous entende bien et qu\u2019on ne nous cherche pas querelles imb\u00e9ciles ou de mauvaise foi.\u00a0\u00bb Cette suite imm\u00e9diate de la citation pr\u00e9c\u00e9dente peut certes \u00eatre lue comme la crainte exag\u00e9r\u00e9e d\u2019un auteur d\u2019\u00eatre mal compris et qui va apporter des \u00ab\u00a0nuances\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Mais <em>\u00e0 qui<\/em> s\u2019adresse-t-elle\u00a0? Forc\u00e9ment aux domin\u00e9(e)s&#8230; Et sur quel ton\u00a0? Celui de la <em>menace<\/em>. La domin\u00e9e qui lit cela, et dont l\u2019esprit avait en effet commenc\u00e9 \u00e0 formuler quelque interrogation sur les propositions pr\u00e9c\u00e9dentes, doit maintenant lire\u00a0: tu te trompes, tu ne sais pas lire. Culpabilisation. <em>Pardon\u00a0! je n\u2019aurais pas d\u00fb&#8230;<\/em> Si je conteste, peut-\u00eatre suis-je une imb\u00e9cile\u00a0? Confusion. Trouble r\u00e9sultant de l\u2019humiliation, et <em>d\u00e9sarroi des id\u00e9es<\/em>. Avant de passer \u00e0 d\u2019autres arguments, je tenais \u00e0 souligner qu\u2019on ne saurait parler pour le domin\u00e9 de \u00ab\u00a0<em>conviction<\/em> de la pens\u00e9e\u00a0\u00bb (ce qui suppose un esprit clair) mais de <em>confusion<\/em> \u2014 o\u00f9 le maintient le dominant. Peut-\u00eatre un \u00e2ne saurait-il dire que la carotte dont <em>il sait<\/em>, m\u00eame confus\u00e9ment\u00a0!, qu\u2019elle lui \u00e9vite le b\u00e2ton (\u00e0 laquelle, donc, il \u00ab\u00a0adh\u00e8re\u00a0\u00bb) n\u2019est pas une carotte-en-soi, une carotte \u00e0 vrai go\u00fbt de carotte, \u00e0 champ s\u00e9mantique de simple carotte telle que son ma\u00eetre se la repr\u00e9sente\u00a0? Le ma\u00eetre croit et dit que l\u2019\u00e2ne aime la carotte, mais l\u2019\u00e2ne ne poss\u00e8de pas de repr\u00e9sentation d\u2019une carotte <em>sans b\u00e2ton<\/em>, contrairement \u00e0 son maitre (il ne partage donc pas <em>\u00ab\u00a0les m\u00eames\u00a0\u00bb<\/em> repr\u00e9sentations). L\u2019\u00e2ne consent, tout en esp\u00e9rant la carotte, <em>\u00e0 ne pas \u00eatre battu<\/em>. On pourrait tout aussi bien appeler cela \u00ab\u00a0refus\u00a0\u00bb que \u00ab\u00a0consentement\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Certes, Godelier pr\u00e9cise que\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0violence et consentement ne sont pas, dans leur fond, des r\u00e9alit\u00e9s mutuellement exclusives\u00a0\u00bb, et que \u00ab\u00a0m\u00eame le pouvoir de domination le moins contest\u00e9, le plus profond\u00e9ment accept\u00e9, contient toujours la menace virtuelle de recourir \u00e0 la violence d\u00e8s que le consentement faiblit ou fait place au refus, voire \u00e0 la r\u00e9sistance. Il n\u2019y a pas de domination sans violence, m\u00eame si celle-ci se borne \u00e0 rester \u00e0 l\u2019horizon\u00a0\u00bb (1978 c :177).<\/p><\/blockquote>\n<p>Il faudrait alors se demander ce qu\u2019est la r\u00e9pression et ce qu\u2019est la violence. Il semble bien qu\u2019ici l\u2019auteur utilise une conception de la \u00ab\u00a0violence\u00a0\u00bb typiquement dominante, masculine pour le cas qui nous occupe. J\u2019entends par conception dominante de la violence, une conception de la violence entre dominants, ici entre hommes, c\u2019est-\u00e0-dire entre \u00e9gaux.<\/p>\n<p>Or, la violence contre le domin\u00e9 ne s\u2019exerce pas seulement d\u00e8s que \u00ab\u00a0le consentement faiblit\u00a0\u00bb, elle est <em>avant<\/em>, et partout, et quotidienne, d\u00e8s que <em>dans l\u2019esprit du dominant<\/em> le domin\u00e9, m\u00eame sans en avoir conscience, m\u00eame sans l\u2019avoir \u00ab\u00a0voulu\u00a0\u00bb, n\u2019est plus \u00e0 sa place. Or le domin\u00e9 n\u2019est jamais a sa place, elle doit lui \u00eatre rappel\u00e9e en permanence\u00a0: c\u2019est le contr\u00f4le social (cf, Hanmer 1977\u00a0; Whitehead 1978).<\/p>\n<p>Certes, dans <em>la Production des Grands Hommes<\/em> (1982) en particulier, l\u2019auteur prend en compte les violences psychologiques et sociales faites aux femmes, outre la violence \u00ab\u00a0id\u00e9elle\u00a0\u00bb et id\u00e9ologique\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Au c\u0153ur de la pens\u00e9e et des pratiques symboliques des Baruya existe et se reproduit en permanence une formidable violence id\u00e9elle et id\u00e9ologique dirig\u00e9e contre les femmes.<\/p>\n<p>Violence commise dans la pens\u00e9e et par la pens\u00e9e, mais qui se joint \u00e0 d\u2019autres violences moins id\u00e9elles, \u00e0 des violences physiques, \u00e0 des humiliations, des insultes et autres violences psychologiques, \u00e0 des violences sociales aussi, comme celles qui consistent \u00e0 forcer une femme \u00e0 \u00e9pouser un homme dont elle ne veut pas, ou \u00e0 la s\u00e9parer de ses fils. <em>Or, toutes ces formes de violence factuelle ne surgissent que de loin en loin<\/em> dans la vie d\u2019une femme, \u00e0 l\u2019occasion de disputes entre \u00e9poux ou des initiations masculines. Et ce n\u2019est pas la m\u00eame chose que de s\u2019opposer \u00e0 un mari pour des raisons particuli\u00e8res ou de consentir \u00e0 se s\u00e9parer de son fils dans l\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral. <em>La violence id\u00e9elle, en revanche, existe en permanence<\/em> au c\u0153ur m\u00eame de toute l\u2019organisation sociale des Baruya, dans chaque aspect de leur pratique\u00a0; elle est d\u2019autant plus efficace que, en m\u00eame temps que ces id\u00e9es naissent, elles produisent aussi leur propre l\u00e9gitimation et justifient toutes les autres formes de violence physique, psychologique, etc., qui d\u00e9bordent la pens\u00e9e mais reviennent sans cesse s\u2019appuyer sur elle pour se faire reconna\u00eetre comme fond\u00e9es dans &laquo;&nbsp;l\u2019ordre&nbsp;&raquo; m\u00eame des choses. Car la force la plus forte des hommes n\u2019est pas dans. l\u2019exercice de la violence, mais dans le consentement des femmes \u00e0 leur domination, et ce consentement ne peut exister sans qu\u2019il y ait partage par les deux sexes des m\u00eames repr\u00e9sentations, qui l\u00e9gitiment la domination masculine\u00a0\u00bb (Godelier 1982\u00a0: 232\u00a0; mes italiques).<\/p><\/blockquote>\n<p>Je dirai le contraire\u00a0: la violence \u00ab\u00a0id\u00e9elle\u00a0\u00bb, celle des <em>id\u00e9es<\/em> l\u00e9gitimant la domination, n\u2019est pas pr\u00e9sente en permanence <em>dans la conscience des femmes<\/em> (dans l\u2019esprit du dominant, oui). Pour la domin\u00e9e, c\u2019est la violence dite ici factuelle qui est permanente<a id=\"fnref42\" class=\"footnote-ref\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fn42\"><sup>42<\/sup><\/a>.<\/p>\n<p>Premi\u00e8rement, il est inexact de dire (citation pr\u00e9c\u00e9dente) que les formes de violence factuelle n\u2019apparaissent que \u00ab\u00a0de loin en loin\u00a0\u00bb dans la vie des femmes. Comme on le voit d\u2019ailleurs dans le passage cit\u00e9 plus bas, et nous en avons \u00e9voqu\u00e9 bien d\u2019autres au cours de cet article, nombreuses et <em>quotidiennes<\/em> sont les limitations impos\u00e9es aux femmes, qui sont tout \u00e0 fait \u00ab\u00a0factuelles\u00a0\u00bb. Deuxi\u00e8mement, nous allons voir que le probl\u00e8me est finalement la mani\u00e8re dont l\u2019auteur se repr\u00e9sente l\u2019action de la violence id\u00e9elle (celle des mythes et repr\u00e9sentations) sur la vie quotidienne des femmes.<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Ces mythes disent non seulement la violence masculine mais ils constituent en eux-m\u00eames des actes de violence r\u00e9elle, violence id\u00e9ologique et symbolique certes, mais qui d\u00e9borde de toutes parts la sph\u00e8re de la pens\u00e9e, ou du moins qui l\u2019accompagne partout, puisque cette pens\u00e9e est \u00e0 l\u2019\u0153uvre non seulement dans les pratiques symboliques des rituels d\u2019initiation, mais aussi dans les multiples d\u00e9tails de la vie quotidienne. Elle est dans le chemin qui serpente en contrebas de celui des hommes, elle est dans la mani\u00e8re de s\u2019accroupir pour se d\u00e9placer dans sa maison, elle est dans l\u2019habitude de ne jamais fixer un homme dans les yeux lorsqu\u2019on lui parle, elle est dans le r\u00e9flexe de s\u2019effacer pour laisser passer, ou dans l\u2019habitude de servir les hommes en premier, gestes quotidiens et de tous les instants qui sont \u00e0 la fois des signes de la domination masculine et des moyens de produire et de reproduire la soumission des femmes. <em>Pens\u00e9es devenues gestes, actions, id\u00e9es devenues r\u00e9flexes du corps<\/em> et ayant ajout\u00e9 \u00e0 la force de leur \u00e9vidence celle de la tradition et de l\u2019habitude, tous ces actes de la vie quotidienne renferment un noyau de violence id\u00e9ologique et de violence symbolique qui agit en permanence sur l\u2019individu, sur tous les individus, \u00e0 la fois sur leur conscience, dans leur conscience et au-del\u00e0. C\u2019est en cela que <em>le pouvoir des id\u00e9es<\/em> se distingue de tous les actes visibles de violence directe, physique, psychologique, sociale que les hommes exercent de temps \u00e0 autre sur une femme, ou sur plusieurs, ou sur toutes, quand il leur est n\u00e9cessaire d\u2019imposer leur volont\u00e9. <em>La force des id\u00e9es est dans leur partage<\/em>, dans la croyance et la confiance en la valeur de v\u00e9rit\u00e9 des interpr\u00e9tations du r\u00e9el qu\u2019elles proposent. C\u2019est tout cela que l\u2019on trouve en acte dans la mythologie baruya\u00a0\u00bb (Godelier 1982\u00a0: 110-111\u00a0; mes italiques).<\/p><\/blockquote>\n<p>\u00ab\u00a0Pens\u00e9es devenues gestes, actions, id\u00e9es devenues r\u00e9flexes du corps\u00a0\u00bb&#8230; Ce processus, \u00e0 mon sens, ne s\u2019applique <em>qu\u2019au dominant<\/em>. Il est sans doute vrai du v\u00e9cu majoritaire, obs\u00e9d\u00e9 de sa l\u00e9gitimit\u00e9. Pour l\u2019opprim\u00e9(e), s\u2019il existe, certes, \u00ab\u00a0un noyau de violence id\u00e9ologique et symbolique\u00a0\u00bb dans les actes de sa vie quotidienne, il n\u2019est pas li\u00e9 fondamentalement au pouvoir <em>de ses id\u00e9es<\/em> (ce qu\u2019implique la notion du \u00ab\u00a0partage\u00a0\u00bb des repr\u00e9sentations), il est d\u00fb d\u2019abord au r\u00e9flexe&#8230; de Pavlov. Ce ne sont pas les id\u00e9es de l\u2019opprim\u00e9(e) qui deviennent r\u00e9flexes du corps. Ce sont les r\u00e9flexes mat\u00e9riels, impos\u00e9s et pratiqu\u00e9s d\u00e8s l\u2019enfance pour les femmes (bien \u00ab\u00a0avant les initiations\u00a0\u00bb), ce sont les ordres de servir <em>m\u00e9diatisant l\u2019id\u00e9ologie<\/em>, c\u2019est le dressage lui-m\u00eame que (peut-\u00eatre) elle \u00ab\u00a0raccordera\u00a0\u00bb (et mal, dans la contradiction) plus tard avec certaines fractions de l\u2019id\u00e9ologie du sexe (de la classe, etc.) dominant. D\u2019abord, on emp\u00eache la fille par exemple de courir, d\u2019abord on lui fait servir son p\u00e8re, ses fr\u00e8res (ou m\u00eame son futur mari, cf. <em>supra<\/em>, note 34), ensuite elle constatera\u00a0: les hommes peuvent courir, doivent \u00eatre servis. Un constat. Un constat forc\u00e9 n\u2019est pas un consensus.<\/p>\n<p>On ne peut faire si ais\u00e9ment le passage entre le fait sociologique que les id\u00e9es de la classe (du sexe, etc.) dominante sont les id\u00e9es dominantes, et l\u2019explication \u2014 psychologique \u2014 que ces id\u00e9es sont celles qui <em>gouvernent la conscience du domin\u00e9<\/em>. Et surtout, on ne doit pas \u00ab\u00a0glisser\u00a0\u00bb de la psychologie de l\u2019oppresseur \u00e0 celle de l\u2019opprim\u00e9. Je ne pense pas que ce soit l\u2019id\u00e9e des \u00ab\u00a0services\u00a0\u00bb que leur rendent les dominants (Codelier 1978 c et ailleurs) qui soit principalement pr\u00e9sente \u00e0 la conscience des femmes, mais l\u2019envahissement de leur corps et de leur conscience par l\u2019interposition, par la pr\u00e9sence physique et mentale constante et contraignante des hommes qui les fait c\u00e9der.<\/p>\n<p>Comment alors parler de consentement comme force principale de la domination, surtout dans des soci\u00e9t\u00e9s telles que les Baruya, ou d\u2019autres que nous avons \u00e9voqu\u00e9es\u00a0? Notons d\u2019ailleurs que des t\u00e9moignages d\u2019ethnologues contredisent absolument cette position. Selon J. Lizot (communication personnelle), chez les Yanornami les femmes savent qu\u2019elles sont domin\u00e9es, et n\u2019y consentent pas. De m\u00eame pour les Munduruc\u00f9 patrilin\u00e9aires et matrilocaux, Yolanda et Robert Murphy (1974\u00a0: 137 et 139), parlant de l\u2019antagonisme ouvert entre les sexes, \u00ab\u00a0ritualis\u00e9 par les hommes et verbalis\u00e9 par les femmes\u00a0\u00bb, soulignent que\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0&#8230; les femmes munduruc\u00f9 ne sont pas serviles envers les hommes, ni concr\u00e8tement, ni symboliquement. Les hommes sont consid\u00e9r\u00e9s comme exploiteurs et dominants\u00a0; pas comme sup\u00e9rieurs. Nous n\u2019avons jamais entendu une femme dire que son absence de connaissance sur telle ou telle chose \u00e9tait due au fait qu\u2019elle &laquo;&nbsp;n\u2019\u00e9tait qu\u2019une femme &nbsp;&raquo;\u00a0; elles ne parlaient pas non plus du fait que les hommes ont une position sup\u00e9rieure de la mani\u00e8re dont une femme am\u00e9ricaine dira, souvent hypocritement\u00a0: &nbsp;&raquo; Chez nous, c\u2019est mon mari qui porte la culotte. &nbsp;&raquo;\u00a0\u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>La violence physique et la <em>contrainte mat\u00e9rielle et mentale<\/em> sont un coin enfonc\u00e9 dans la conscience. Une blessure de l\u2019esprit. Apr\u00e8s, si les coups ou les viols ne sont plus n\u00e9cessaires \u00e0 chaque instant, ce n\u2019est pas que les femmes \u00ab\u00a0consentent\u00a0\u00bb \u2014 et il importe <em>moins<\/em>, et non pas plus que la violence et la contrainte physiques et mentales, que les femmes \u00ab\u00a0partagent\u00a0\u00bb ou non les repr\u00e9sentations l\u00e9gitimantes du pouvoir masculin (repr\u00e9sentations qui de plus, nous l\u2019avons vu, ne sont pas aussi compl\u00e8tes que celles des hommes).<\/p>\n<p>En fait, ce qu\u2019implique la notion de consentement est une vision de la politique au sens classique, le mod\u00e8le du contrat, ou de la \u00ab\u00a0repr\u00e9sentativit\u00e9\u00a0\u00bb, qu\u2019il s\u2019agisse de r\u00e9gimes autoritaires ou de d\u00e9mocraties.<\/p>\n<p>Et certes, c\u2019est le mod\u00e8le sur lequel beaucoup de femmes <em>dans nos soci\u00e9t\u00e9s<\/em> se repr\u00e9sentent leurs rapports aux hommes et \u00e0 leur mari. Mais c\u2019est qu\u2019elles ne voient pas (on les emp\u00eache de voir) que ce n\u2019est pas un contrat entre \u00e9gaux. (Par exemple, elles croient se marier \u00e0 un <em>individu<\/em>, et dans la plus parfaite compl\u00e9mentarit\u00e9. Or, que les femmes comme groupe doivent \u00eatre maintenues inf\u00e9rieures aux hommes et leur servir, les servir, les <em>\u00ab\u00a0male groups\u00a0\u00bb<\/em>, comme dit Freeman, le savent et se le transmettent, chez nous comme ailleurs, et surtout parmi les jeunes.) Elles croient donc pouvoir conjoindre une d\u00e9l\u00e9gation d\u2019autorit\u00e9 et une libert\u00e9 personnelle&#8230; Quel \u00e9tonnement quand on leur en signale les cons\u00e9quences et quelle \u00e9vidente contradiction, comme le montre cette r\u00e9cente interview d\u2019une femme fran\u00e7aise d\u2019une trentaine d\u2019ann\u00e9es, donn\u00e9e en exergue (Tresgot 1983)\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u2014 C\u2019est quoi, pour vous, l\u2019homme id\u00e9al\u00a0?<\/p>\n<p>\u2014 Qu\u2019il ait quand m\u00eame le dessus sur moi&#8230;<\/p>\n<p>\u2014 Qu\u2019il vous brime un peu.\u00a0?&#8230;<\/p>\n<p>\u2014 Ah non\u00a0!<\/p><\/blockquote>\n<p>Il appara\u00eet que cette s\u00e9paration (m\u00eame \u00ab\u00a0articul\u00e9e\u00a0\u00bb) entre violence et contrat (consentement) concernant les femmes est\u00a0: 1\u00b0 (androcentrisme) une id\u00e9e de dominant dans les rapports de sexe de notre soci\u00e9t\u00e9\u00a0: en fait on ne retient du comportement et du discours des femmes que, dirais-je, la premi\u00e8re partie de l\u2019assertion ci-dessus (\u00ab\u00a0qu\u2019il ait le dessus sur moi\u00a0\u00bb \u2014 en oubliant d\u2019ailleurs le \u00ab\u00a0quand m\u00eame\u00a0\u00bb)\u00a0; et 2\u00b0 (ethnocentrisme) permise par le fait que dans les soci\u00e9t\u00e9s occidentales modernes (d\u2019o\u00f9 parle l\u2019ethnologue), l\u2019oppression des femmes est moins visible que dans d\u2019autres, m\u00eame aux yeux des hommes (et encore moins aux yeux des femmes). De nos jours, si on ne fait pas trop attention (par exemple \u00e0 l\u2019\u00e9norme <em>gap<\/em> \u00e9conomique entre hommes et femmes) et si on y ajoute une certaine dose de mauvaise foi, les femmes peuvent appara\u00eetre comme ayant une libert\u00e9 de conscience et de comportement. Et d\u2019ailleurs, des possibilit\u00e9s de <em>marges<\/em> leur sont (quoique avec ostracisme) laiss\u00e9es, comme le divorce d\u00e9finitif, le c\u00e9libat ou le lesbianisme, et donc des possibilit\u00e9s de prise de conscience. Je ne pense pas non plus qu\u2019on puisse parler de consentement pour les femmes de nos soci\u00e9t\u00e9s, mais que les m\u00eames structures (et les m\u00eames valeurs, individualistes) qui permettent leur mystification permettent aussi la r\u00e9sistance.<\/p>\n<p>Remarquons qu\u2019en g\u00e9n\u00e9ral, dans les relations d\u2019oppression, les membres de la fraction consciente des domin\u00e9s, s\u2019ils reconnaissent l\u2019\u00e9tat de fait de la soumission, n\u2019emploient gu\u00e8re le mot \u00ab\u00a0consentement\u00a0\u00bb pour expliquer ou d\u00e9crire l\u2019\u00e9tat de conscience non encore politis\u00e9e du groupe auquel ils appartiennent. Je n\u2019ai trouv\u00e9 ce terme, appliqu\u00e9 aux femmes, que rarement dans la litt\u00e9rature th\u00e9orique militante\u00a0: par exemple Atkinson (1975\u00a0: 23) et encore avec pr\u00e9caution\u00a0; r\u00e9ticence aussi chez Collin (1978) qui parle de la \u00ab\u00a0complicit\u00e9\u00a0\u00bb due aux \u00ab\u00a0gratifications\u00a0\u00bb de l\u2019oppression. Le r\u00e9sum\u00e9 que fait C\u00e9saire (1955\u00a0: 19-20) du rapport de colonisation s\u2019applique tout aussi bien au v\u00e9cu du rapport d\u2019oppression hommes\/ femmes\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Entre colonisateur et colonis\u00e9, il n\u2019y a de place que pour la corv\u00e9e, l\u2019intimidation, la pression, la police, l\u2019imp\u00f4t, le vol, le viol, les cultures obligatoires, le m\u00e9pris, la m\u00e9fiance, la morgue, la suffisance, la muflerie, des \u00e9lites d\u00e9c\u00e9r\u00e9br\u00e9es, des masses avilies.\u00a0\u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>D\u2019autre part, les termes qu\u2019il utilise pour les institutions seraient parfaitement ad\u00e9quats pour d\u00e9crire l\u2019\u00e9tat de conscience des personnes domin\u00e9es et notamment des femmes\u00a0: (homme indig\u00e8ne) <em>instrument<\/em> de production, (colonisation =) <em>chosification<\/em>, (soci\u00e9t\u00e9s) <em>vid\u00e9es d\u2019elles-m\u00eames<\/em>, (cultures) <em>pi\u00e9tin\u00e9es<\/em>, (institutions) <em>min\u00e9es<\/em>, (terres) <em>confisqu\u00e9es<\/em>, (religions) <em>assassin\u00e9es<\/em>, (magnificences artistiques) <em>an\u00e9anties<\/em>, (possibilit\u00e9s) <em>supprim\u00e9es<\/em>. Et enfin\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Je parle de millions d\u2019hommes \u00e0 qui on a inculqu\u00e9 savamment la peur, le complexe d\u2019inf\u00e9riorit\u00e9, le tremblement, l\u2019agenouillement, le d\u00e9sespoir, le larbinisme.\u00a0\u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>On voit qu\u2019il y a l\u00e0 plus de violences que de consentements&#8230; (Notons que le larbinisme n\u2019implique pas forc\u00e9ment le consentement, et que le seul cas o\u00f9 C\u00e9saire parle de \u00ab\u00a0complicit\u00e9\u00a0\u00bb concerne les <em>tyrans<\/em> locaux.)<\/p>\n<p>Toujours pour la colonisation, Albert Memmi (1957\u00a0: 116-117) semble pr\u00e8s d\u2019adopter l\u2019id\u00e9e marxiste traditionnelle, qu\u2019il rappelle, du consentement des classes domin\u00e9es \u00e0 l\u2019id\u00e9ologie l\u00e9gitimante de la classe dominante. Mais ce n\u2019est pas non plus sans h\u00e9sitation&#8230; L\u2019oppression serait \u00ab\u00a0bon gr\u00e9, mal gr\u00e9, <em>tol\u00e9r\u00e9e<\/em> par les opprim\u00e9s eux-m\u00eames\u00a0\u00bb\u00a0; le colonis\u00e9 donnerait \u00ab\u00a0son assentiment, <em>troubl\u00e9, partiel<\/em>, mais ind\u00e9niable\u00a0\u00bb\u00a0; il y aurait \u00ab\u00a0<em>une certaine<\/em> adh\u00e9sion\u00a0\u00bb du colonis\u00e9 \u00e0 la colonisation&#8230; (mes italiques). Et par ailleurs, Memmi d\u00e9crit le colonis\u00e9 comme \u00ab\u00a0un \u00eatre de carence\u00a0\u00bb (pp. 147-154), il parle de d\u00e9shumanisation, de p\u00e9trification (p. 135), de \u00ab\u00a0d\u00e9calage d\u2019avec soi\u00a0\u00bb (p. 182)\u00a0; le colonis\u00e9 est \u00ab\u00a0hors de jeu [&#8230;] il n\u2019est plus sujet de l\u2019histoire [&#8230;] il en subit le poids [&#8230;] mais toujours comme objet\u00a0\u00bb (p. 123), il est \u00ab\u00a0bris\u00e9 dans son d\u00e9veloppement, composant avec son \u00e9crasement\u00a0\u00bb (p. 118), etc.<\/p>\n<p>Quant aux effets psychiques du rapport d\u2019esclavage (situation plus proche encore de celle des femmes, car les femmes \u2014 contrairement aux colonis\u00e9s et moins encore que les premi\u00e8res g\u00e9n\u00e9rations d\u2019esclaves am\u00e9ricains \u2014 n\u2019ont pas de culture <em>ant\u00e9rieure<\/em> \u00e0 la situation d\u2019oppression), F. Douglass (1980\u00a0: 69) constate\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0J\u2019\u00e9tais bris\u00e9 dans mon corps, dans mon \u00e2me et dans mon esprit. Ma souplesse naturelle fut broy\u00e9e, mon intelligence d\u00e9p\u00e9rit [&#8230;]\u00a0\u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>(Et n\u2019oublions pas qu\u2019aux femmes esclaves \u00e9tait impos\u00e9 en plus, comme \u00e0 toutes les femmes, le travail de la reproduction forc\u00e9e \u2014 souvent sous forme de viol par des esclaves et par les ma\u00eetres.)<\/p>\n<p>Il semble bien que les rapports d\u2019oppression bas\u00e9s sur l\u2019exploitation du travail et du corps se traduisent par une v\u00e9ritable <em>anesth\u00e9sie de la conscience inh\u00e9rente aux limitations<\/em> concr\u00e8tes, mat\u00e9rielles et intellectuelles, impos\u00e9es \u00e0 l\u2019opprim\u00e9(e), ce qui exclut qu\u2019on puisse parler de consentement. Et au cas o\u00f9 la malade se r\u00e9veillerait au cours de l\u2019anesth\u00e9sie (r\u00e9sistance), la violence qui lui est alors appliqu\u00e9e ne consiste pas seulement dans les coups, le mort ou les insultes\u00a0: la <em>violence principale<\/em> de la situation d\u2019oppression est qu\u2019il <em>n\u2019existe pas<\/em> de possibilit\u00e9s de fuite pour les femmes dans la majorit\u00e9 des soci\u00e9t\u00e9s, sinon pour retomber de Charybde en Scylla, du pouvoir d\u2019un groupe d\u2019hommes \u00e0 un autre.<\/p>\n<p>La violence principale de la domination consiste \u00e0 <em>limiter<\/em> les possibilit\u00e9s, le rayon d\u2019action et de pens\u00e9e de l\u2019opprim\u00e9(e) limiter la libert\u00e9 du corps, limiter l\u2019acc\u00e8s aux moyens autonomes et sophistiqu\u00e9s de production et de d\u00e9fense (\u00ab\u00a0aux outils et aux armes\u00a0\u00bb, cf. Tabet 19179 ), aux connaissances, aux valeurs, aux repr\u00e9sentations&#8230; <em>y compris aux repr\u00e9sentations de la domination<\/em>.<\/p>\n<p>Si l\u2019on tient absolument \u00e0 parler de \u00ab\u00a0violence\u00a0\u00bb et de \u00ab\u00a0consentement\u00a0\u00bb, il faudra \u00e9tendre \u2014 <em>en ce qui concerne l\u2019opprim\u00e9(e)<\/em> \u2014 le champ s\u00e9mantique du mot violence et restreindre celui de consentement au point que seul le mot violence doit \u00eatre finalement retenu si l\u2019on veut bien se souvenir du sens des r\u00e9alit\u00e9s\u00a0: \u00ab\u00a0domination\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0oppression\u00a0\u00bb. L\u2019oppresseur est dans sa conscience un dominant, il respire sur ses hauteurs\u00a0; l\u2019opprim\u00e9 (l\u2019oppress\u00e9) \u00e9touffe dans l\u2019abaissement, et la bassesse, de l\u2019oppression.<\/p>\n<p>Si violence et consentement sont deux ingr\u00e9dients de la domination, et si <em>un<\/em> consentement se produit d\u2019autant plus s\u00fbrement que les \u00ab\u00a0services\u00a0\u00bb rendus par les dominants se situent dans le domaine des r\u00e9alit\u00e9s invisibles, de l\u2019imaginaire, comme le dit Godelier, je dirais qu\u2019en effet, s\u2019il faut parler de consentement \u00e0 la domination, c\u2019est de celui&#8230; des dominants. Les dominants poss\u00e8dent, en plus des b\u00e9n\u00e9fices concrets, et en provenant directement, le privil\u00e8ge de forger l\u2019imaginaire du r\u00e9el \u2014 o\u00f9 se d\u00e9ploie la l\u00e9gitimation de leur pouvoir. Le probl\u00e8me de la <em>l\u00e9gitimit\u00e9<\/em>, donc de la l\u00e9gitimation du pouvoir, est typiquement le <em>probl\u00e8me du dominant<\/em>. Il lui faut une raison pour entamer et maintenir l\u2019exercice de son pouvoir. La domin\u00e9e, elle, est englu\u00e9e dans le concret et sa part \u00e9ventuelle (et toujours limit\u00e9e) \u00e0 la connaissance de et \u00e0 la croyance en la \u00ab\u00a0l\u00e9gitimit\u00e9\u00a0\u00bb de son oppression, si elle existe, n\u2019est qu\u2019une goutte d\u2019eau (fade) dans l\u2019oc\u00e9an de sa fatigue \u2014 dans la mer des contradictions qu\u2019elle ne peut surmonter autrement qu\u2019en n\u2019en prenant, oserai-je dire, qu\u2019une part \u00e0 la fois\u00a0: soit en se mettant totalement au service des autres (si ce n\u2019est l\u2019homme, ce sont les enfants, les fils, cf. Journet 1985 17-36) \u2014 ce qu\u2019on lui demande \u00ab\u00a0en tant que\u00a0\u00bb femme\u00a0; soit en se tuant elle-m\u00eame (voir les femmes gainj ou, dans nos soci\u00e9t\u00e9s, les d\u00e9pressions nerveuses, les tentatives de suicide et l\u2019anorexie mentale, qui sont davantage le fait des femmes).<\/p>\n<p>L\u2019oppresseur et l\u2019opprim\u00e9(e) ne sont pas des sujets \u00e0 consciences identiques, parce qu\u2019ils sont en situations contraires. Faut-il rappeler une chose aussi simple que\u00a0: ce n\u2019est pas la m\u00eame chose 1) d\u2019utiliser une \u00ab\u00a0id\u00e9e\u00a0\u00bb, une repr\u00e9sentation (par exemple les hommes sont sup\u00e9rieurs aux femmes) <em>en r\u00e9ponse<\/em> \u00e0 une violence, pour s\u2019expliquer une violence subie (j\u2019ai eu tort de ne pas rester \u00e0 ma place, qui apr\u00e8s tout est celle de ma dignit\u00e9 de femme), et 2) d\u2019utiliser la m\u00eame id\u00e9e <em>pour<\/em> exercer cette violence (elle va rester \u00e0 place, oui\u00a0? sinon elle m\u2019atteint dans ma dignit\u00e9 d\u2019homme).<\/p>\n<p>Certes, la part id\u00e9elle du r\u00e9el doit, selon la proposition de M.\u00a0Godelier (1978 c), \u00eatre reconnue comme part efficiente des institutions sociales, et notamment de celles qui remplissent la fonction dominante de rapports de production. Mais cette part id\u00e9elle efficiente \u2014 s\u2019agissant de la l\u00e9gitimit\u00e9 \u2014 est du c\u00f4t\u00e9 de la Loi, du pouvoir\u00a0; on ne peut la projeter telle quelle dans la conscience de l\u2019opprim\u00e9(e). Ce n\u2019est pas, \u00e0 mon sens, la \u00ab\u00a0reconnaissance\u00a0\u00bb par les opprim\u00e9(e)s de la l\u00e9gitimit\u00e9 du pouvoir et des bienfaits et services des dominants qui maintient principalement, \u00ab\u00a0en plus de la violence\u00a0\u00bb, la situation de domination, mais bien plut\u00f4t la conscience contrainte et m\u00e9diatis\u00e9e et <em>l\u2019ignorance<\/em> o\u00f9 sont maintenus les opprim\u00e9(e)s \u2014 ce qui est leur part r\u00e9elle de l\u2019id\u00e9el et constitue, avec les contraintes mat\u00e9rielles, la violence, force principale de la domination.<\/p>\n<h2 id=\"la-fausse-sym\u00e9trie-de-la-conscience-ou-une-course-dobstacles-sans-handicap\">La fausse sym\u00e9trie de la conscience<br \/>\nOu\u00a0: une course d\u2019obstacles sans handicap\u00a0?<\/h2>\n<h3 id=\"comment-br\u00fbler-les-\u00e9tapes\">Comment br\u00fbler les \u00e9tapes<\/h3>\n<p>Parler de consentement <em>\u00e0 la domination<\/em> est tr\u00e8s exactement sauter par-dessus l\u2019obstacle du probl\u00e8me qu\u2019on pr\u00e9tend poser\u00a0: celui de la prise de conscience. Godelier parle d\u00e8s l\u2019abord de \u00ab\u00a0consentement \u00e0 la domination\u00a0\u00bb pour d\u00e9crire un \u00e9tat qui en fait pr\u00e9c\u00e8de la prise de conscience, <em>puis<\/em> il dit qu\u2019il faudra se demander quelles sont les conditions qui rendraient possible une prise de conscience. Or, le concept de consentement, \u00e0 supposer m\u00eame qu\u2019on l\u2019accepte, ne saurait de toute fa\u00e7on r\u00e9f\u00e9rer qu\u2019\u00e0 cette \u00e9tape <em>ult\u00e9rieure<\/em>.<\/p>\n<p>Pour pouvoir dire d\u2019un sujet domin\u00e9 qu\u2019il consent \u00e0 la domination, encore faudrait-il que ce sujet se soit d\u00e9j\u00e0 r\u00e9v\u00e9l\u00e9 \u00e0 lui-m\u00eame comme <em>sujet dans ce rapport<\/em> de domination, donc qu\u2019il ait identifi\u00e9 ce rapport, et ait proc\u00e9d\u00e9 \u00e0 une reconversion de lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>Il faut tout de m\u00eame se rappeler que c\u2019est justement chez les opprim\u00e9(e)s qu\u2019existe la n\u00e9gation la plus forte de l\u2019oppression \u2014 et n\u00e9gation n\u2019est pas consentement. N\u00e9gation qu\u2019on peut trouver sous sa double forme de\u00a0:<\/p>\n<p>\u2014 d\u00e9ni (terme par lequel Laplanche et Pontalis (1967) traduisent la notion freudienne de <em>Verleugnung<\/em>\u00a0: \u00ab\u00a0refus de la perception d\u2019un fait s\u2019imposant dans le monde ext\u00e9rieur\u00a0\u00bb, p. 113). Nier une proposition qui vous est pr\u00e9sent\u00e9e sur la r\u00e9alit\u00e9, ici par exemple, le refus de la proposition \u00ab\u00a0nous sommes opprim\u00e9es\u00a0\u00bb\u00a0;<\/p>\n<p>\u2014 (d\u00e9)n\u00e9gation (expression propos\u00e9e par Laplanche et Pontalis pour <em>Verneinung<\/em>)\u00a0: refuser qu\u2019une id\u00e9e, un sentiment <em>qui commence \u00e0 \u00e9merger de l\u2019inconscient<\/em> (\u00e0 ne plus \u00eatre refoul\u00e9) ait un rapport avec votre moi. Ainsi, le malaise profond de l\u2019opprim\u00e9(e) qui, s\u2019il se transforme dans la conscience en <em>contenu<\/em> de la repr\u00e9sentation \u00ab\u00a0domination\u00a0\u00bb ne lui permet pas pour autant de l\u2019appliquer <em>\u00e0 soi-m\u00eame<\/em><a id=\"fnref43\" class=\"footnote-ref\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fn43\"><sup>43<\/sup><\/a>\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0\u00c0 l\u2019aide de la n\u00e9gation, dit Freud, il n\u2019y a qu\u2019un des effets du processus de refoulement qu\u2019on puisse faire r\u00e9trograder, celui qui veut que le contenu de la repr\u00e9sentation n\u2019atteigne pas la conscience. Il en r\u00e9sulte une sorte d\u2019acceptation intellectuelle du refoul\u00e9, tandis que l\u2019effet essentiel du refoulement persiste\u00a0\u00bb (Freud 1934\u00a0: 174-175)<a id=\"fnref44\" class=\"footnote-ref\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fn44\"><sup>44<\/sup><\/a>.<\/p>\n<p>La (d\u00e9)n\u00e9gation par les opprim\u00e9(e)s de leur propre oppression n\u2019a rien d\u2019\u00e9tonnant si l\u2019on sait (mais pour le savoir il faut \u00eatre de ce c\u00f4t\u00e9-ci de la barri\u00e8re) qui il est tout \u00e0 fait <em>insupportable<\/em> et traumatisant de se reconna\u00eetre opprim\u00e9(e). Pourquoi\u00a0? Parce que, dans le mouvement m\u00eame o\u00f9 la personne voit son oppression, elle se constitue en nouveau sujet (sujet de l\u2019oppression) et en juge de l\u2019autre sujet\u00a0: cet autre elle-m\u00eame qu\u2019elle croyait \u00eatre avant. Il y a l\u00e0 un effet de dissociation qui peut \u00eatre insurmontable.<\/p>\n<p>C\u2019est au moment, et au moment seulement, o\u00f9 non seulement <em>l\u2019id\u00e9e<\/em> de la domination ne sera plus refoul\u00e9e, mais o\u00f9 la personne <em>se<\/em> sera admise <em>partie<\/em> du rapport de domination qu\u2019elle serait en mesure de se dire \u00e9ventuellement\u00a0: \u00ab\u00a0Mais comment ai-je pu consentir \u00e0 cela\u00a0?\u00a0\u00bb, <em>parce qu\u2019elle<\/em> s\u2019envisage alors comme actrice d\u2019une lutte \u00e0 venir. (D\u2019o\u00f9 les luttes parfois sanglantes entre fractions et factions politiques des groupes conscients d\u2019opprim\u00e9s\u00a0: car \u00eatre juge de soi, en cas de prise de conscience collective, est aussi \u00eatre juge de ses co-opprim\u00e9s&#8230;) Ce n\u2019est donc qu\u2019\u00e0 partir de la prise de conscience (individuelle et collective) que le mot \u00ab\u00a0consentement\u00a0\u00bb \u2014 \u00e0 supposer qu\u2019il soit ad\u00e9quat \u2014 pourrait \u00eatre pos\u00e9<a id=\"fnref45\" class=\"footnote-ref\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fn45\"><sup>45<\/sup><\/a>.<\/p>\n<p>Et si l\u2019opprim\u00e9e peut se poser cette question, c\u2019est dans une tentative de surmonter cet effet de dissociation dont nous parlions. Pour surmonter aussi \u2014 en se posant en tant que sujet volontaire (volontariste) dans l\u2019oppression \u2014 l\u2019id\u00e9e (la r\u00e9alit\u00e9) que c\u2019est justement en tant que sujet <em>non conscient<\/em> de l\u2019oppression qu\u2019elle a subi cela, en tant que sujet agi, alors qu\u2019elle se pensait actrice de sa vie. (\u00c0 ceci se rattache la n\u00e9cessit\u00e9 \u00e9prouv\u00e9e par certaines femmes de trouver <em>du<\/em> pouvoir chez les femmes, parfois contre toute \u00e9vidence, dans nos soci\u00e9t\u00e9s ou dans d\u2019autres.)<\/p>\n<p>Mais ce qui peut se comprendre chez l\u2019opprim\u00e9e, lorsqu\u2019elle fait r\u00e9f\u00e9rence au consentement, comme une tentative de <em>surmonter<\/em> une dissociation, ne peut s\u2019entendre chez l\u2019\u00ab\u00a0analyste\u00a0\u00bb, le savant dominant, que comme une tentative de nier, pour tout dire de <em>supprimer<\/em> cette m\u00eame dissociation, \u00e0 savoir l\u2019\u00e9tat r\u00e9el de la conscience ali\u00e9n\u00e9e, puisque la notion m\u00eame de consentement implique l\u00e0 connaissance, la d\u00e9cision.<\/p>\n<p>Si les opprim\u00e9s \u00ab\u00a0consentaient\u00a0\u00bb \u00e0 leur domination, on se demande bien pourquoi les premi\u00e8res fractions conscientes de la classe passent la majeure partie de leur temps et de leur \u00e9nergie 1) \u00e0 faire entre soi l\u2019analyse de l\u2019oppression, 2) \u00e0 tenter de la <em>r\u00e9v\u00e9ler<\/em> \u00e0 leurs co-opprim\u00e9s, que ce soit par la voie du discours politique ou par le biais de l\u2019action violente. Autrement dit, si la conscience claire de la domination \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 donn\u00e9e, on se demande pourquoi existerait, et elle existe, l\u2019\u00e9tape n\u00e9cessaire de la prise de conscience.<\/p>\n<p>Mais, outre qu\u2019un dominant est fort peu en mesure d\u2019avoir ressenti ou de comprendre cela, s\u2019ajoute sans doute une inconnaissance chez beaucoup d\u2019ethnologues de toute une part de la sociologie politique constitu\u00e9e, \u00e9crite et pratiqu\u00e9e par les mouvements de minoritaires 1) de nos soci\u00e9t\u00e9s, 2) des soci\u00e9t\u00e9s contemporaines du second, du tiers ou m\u00eame du quart monde. Et justement, par cette inconnaissance (cette d\u00e9n\u00e9gation\u00a0?) m\u00eame, des ethnologues, hommes et femmes, <em>pratiquent<\/em> une \u00ab\u00a0politique de la connaissance\u00a0\u00bb et une politique concr\u00e8te s\u2019agissant des rapports de sexe dans d\u2019autres soci\u00e9t\u00e9s, qui sont le produit des rapports de sexe dans la n\u00f4tre et de la place particuli\u00e8re que chacun y occupe, soit comme dominant (totalisant) soit comme domin\u00e9e d\u00e9n\u00e9gatrice.<\/p>\n<h3 id=\"la-sym\u00e9trie-r\u00e9introduite-dans-lasym\u00e9trie\">La sym\u00e9trie r\u00e9introduite dans l\u2019asym\u00e9trie<\/h3>\n<p>Pendant longtemps, une grande part de la pens\u00e9e ethnologique \u2014 bien qu\u2019ayant parfois d\u00e9crit \u00ab\u00a0l\u2019in\u00e9galit\u00e9\u00a0\u00bb entre hommes et femmes \u2014 avait laiss\u00e9 tomber les femmes \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie des explications des syst\u00e8mes sociaux, estimant que l\u2019\u00e9tude des relations entre hommes pr\u00e9sentait suffisamment le c\u0153ur des soci\u00e9t\u00e9s. Il n\u2019y avait pas, \u00e0 la limite, constitution des femmes en acteurs sociaux, et ceci a \u00e9t\u00e9 critiqu\u00e9 notamment par des ethnologues f\u00e9ministes.<\/p>\n<p>Mais depuis nous voyons surgir un autre courant de pens\u00e9e qui, ayant saisi \u00e0 la fois, et que la domination des hommes sur les femmes est un ph\u00e9nom\u00e8ne fondamental dans les rapports sociaux, et que les femmes sont des acteurs sociaux importants, les constitue en <em>sujets&#8230; \u00e0 conscience identique au dominant<\/em>. Je vois l\u00e0, appliqu\u00e9 aux antagonismes de sexe, un retour \u00e0 une pens\u00e9e h\u00e9g\u00e9lienne et un \u00e9loignement cons\u00e9quent d\u2019une <em>analyse mat\u00e9rialiste de la conscience<\/em>.<\/p>\n<p>Godelier lui-m\u00eame a d\u00e9nonc\u00e9 la confusion fr\u00e9quente qui est faite, et soulign\u00e9 la distinction \u00e0 faire, entre le principe de l\u2019identit\u00e9 des contraires et celui de l\u2019unit\u00e9 des contraires\u00a0; l\u2019op\u00e9ration qui fonde selon lui l\u2019opposition entre les dialectiques h\u00e9g\u00e9lienne et marxienne \u00e9tant que, des deux principes pr\u00e9sents chez Hegel, Marx n\u2019a retenu que le second, l\u2019unit\u00e9 des contraires\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0&#8230;le fondement scientifique de la logique dialectique n\u2019est pas, selon nous, le principe de l\u2019identit\u00e9 des contraires, mais celui de <em>l\u2019unit\u00e9<\/em> des contraires. Il est facile de d\u00e9montrer que si le principe de l\u2019identit\u00e9 des contraires implique <em>a fortiori<\/em> celui de l\u2019unit\u00e9 des contraires, <em>la r\u00e9ciproque<\/em> n\u2019est pas vraie [&#8230;]. Des contraires peuvent \u00eatre unis sans n\u00e9cessairement \u00eatre identiques. Pour Hegel le maitre est lui-m\u00eame <em>et<\/em> son contraire, l\u2019esclave. Pour Marx, le capitaliste <em>ne peut exister<\/em> sans l\u2019ouvrier mais <em>n\u2019est pas<\/em> l\u2019ouvrier. Le principe de l\u2019unit\u00e9 des contraires pose que des contraires, \u00e0 la fois s\u2019impliquent et s\u2019excluent, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019aucun ne peut prendre la place de l\u2019autre sans se d\u00e9truire comme tel, mais non qu\u2019il soit identique \u00e0 l\u2019autre.<\/p>\n<p>Quand on pose que chaque contraire <em>s\u2019oppose \u00e0 soi<\/em> parce qu\u2019il <em>est<\/em> l\u2019autre que soi, on pose l\u2019identit\u00e9 de ces contraires et <em>a fortiori<\/em> leur unit\u00e9. C\u2019est parce que la th\u00e8se <em>est<\/em> d\u00e9j\u00e0 l\u2019antith\u00e8se, donc <em>se<\/em> contredit elle-m\u00eame, que th\u00e8se et antith\u00e8se contiennent <em>a priori<\/em> leur synth\u00e8se.<\/p>\n<p>Il devient donc clair que, si l\u2019on con\u00e7oit de fa\u00e7on mat\u00e9rialiste les rapports de l\u2019\u00eatre et de la pens\u00e9e, on est amen\u00e9 \u00e0 rejeter le principe de l\u2019identit\u00e9 des contraires et de ce fait la dialectique de Hegel <em>perd<\/em> sa forme mystique et <em>s\u2019ampute<\/em> de la partie de son contenu qui est <em>directement<\/em> au service de l\u2019id\u00e9alisme absolu\u00a0\u00bb (Godelier 1977, t. Il\u00a0: 137-138\u00a0; italiques de l\u2019auteur).<\/p><\/blockquote>\n<p>N\u2019y a-t-il pas, dans le postulat implicite de conscience identique entre dominants et domin\u00e9(e)s qui sous-tend la notion de consentement, ce que Godelier reproche \u00e0 Hegel\u00a0: une solution imaginaire, une op\u00e9ration magique, id\u00e9ologique, au sein d\u2019une dialectique simple<a id=\"fnref46\" class=\"footnote-ref\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fn46\"><sup>46<\/sup><\/a>\u00a0?<\/p>\n<p>Certes la pens\u00e9e id\u00e9aliste d\u2019une sym\u00e9trie entre dominants et domin\u00e9s est le mieux repr\u00e9sent\u00e9e par un <em>autre<\/em> type de discours ethnologique (ou sociologique)\u00a0: le fonctionnaliste classique, celui de la compl\u00e9mentarit\u00e9 des sexes. L\u00e0 le pas est vite franchi de l\u2019unit\u00e9 \u00e0 l\u2019identit\u00e9, si bien qu\u2019\u00e0 la fin il reste \u00e0 peine des contraires. Sous la formule de l\u2019\u00ab\u00a0\u00e9galit\u00e9 dans la diff\u00e9rence\u00a0\u00bb perce celle de l\u2019identit\u00e9 dans la diff\u00e9rence, les deux \u00e9tant une n\u00e9gation du rapport de force concret. Cette probl\u00e9matique s\u2019est d\u2019ailleurs g\u00e9n\u00e9ralement content\u00e9e de d\u00e9crire la dite \u00ab\u00a0division\u00a0\u00bb du travail entre les sexes, ou les \u00ab\u00a0oppositions\u00a0\u00bb&#8230; \u2014 symboliques sans trop se poser la question de ce que sont les femmes <em>comme sujets<\/em>.<\/p>\n<p>Au contraire, dans le parti-pris de Godelier, raisonnant au niveau th\u00e9orique (et malgr\u00e9 les donn\u00e9es ethnographiques qu\u2019il apporte) comme si les femmes \u00e9taient des <em>sujets \u00e9gaux<\/em> aux hommes\u00a0: \u00e0 conscience identique aux hommes, on peut discerner l\u2019attitude du dominant subtil qui est capable de reconna\u00eetre, et de d\u00e9crire, la violence de la domination masculine. Mais, reconnaissant, au moins intellectuellement comme le dit Freud, la r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019oppression des femmes, il la (d\u00e9)nie pourtant d\u2019une certaine mani\u00e8re\u00a0: en faisant de l\u2019opprim\u00e9e dans <em>sa pens\u00e9e \u00e0 lui<\/em> un sujet libre et \u00e9gal <em>dans sa pens\u00e9e \u00e0 elle<\/em> (elle consent).<\/p>\n<p>On peut noter la reproduction d\u2019un type de raisonnement d\u00e9cel\u00e9 chez E. Ardener attribuant aux femmes bakweri <em>elles-m\u00eames<\/em> ce qui \u00e9tait leur rejet <em>par les hommes<\/em> dans le monde du sauvage, de la nature (cf. Mathieu 1973 [chap. II, <em>supra]<\/em>). Que les femmes soient ici, avec Godelier, rejet\u00e9es au contraire dans un exc\u00e8s de privil\u00e8ge <em>culturel<\/em> n\u2019emp\u00eache pas qu\u2019une fois de plus nous soyons pens\u00e9es hors de la soci\u00e9t\u00e9 r\u00e9elle, hors des d\u00e9terminations mat\u00e9rielles et psychiques de notre conscience \u2014 autrement dit hors de nous-m\u00eames.<\/p>\n<p>Comme le dit Christiane Rochefort (1971) dans sa \u00ab\u00a0D\u00e9finition de l\u2019opprim\u00e9\u00a0\u00bb\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0L\u2019oppresseur qui fait le louable effort d\u2019\u00e9couter (lib\u00e9ral intellectuel) n\u2019entend pas mieux.<\/p>\n<p>Car m\u00eame lorsque les mots sont communs, les connotations sont radicalement diff\u00e9rentes.\u00a0\u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>Mais les mots eux-m\u00eames, justement, sont loin d\u2019\u00eatre toujours communs entre l\u2019oppresseur et l\u2019opprim\u00e9. On notera que si du c\u00f4t\u00e9 de la pens\u00e9e dominante (hommes et femmes) on parle volontiers de domination (et de consentement), du c\u00f4t\u00e9 des mouvements de femmes on parle plut\u00f4t d\u2019oppression (et de coop\u00e9ration, ou m\u00eame de \u00ab\u00a0collaboration\u00a0\u00bb).<\/p>\n<p>Le mot \u00ab\u00a0domination\u00a0\u00bb porte l\u2019attention sur des aspects relativement statiques\u00a0: de \u00ab\u00a0position au-dessus\u00a0\u00bb, telle la montagne qui domine\u00a0; d\u2019\u00ab\u00a0autorit\u00e9\u00a0\u00bb, de \u00ab\u00a0plus grande importance\u00a0\u00bb. Tandis que le terme oppression implique et insiste sur l\u2019id\u00e9e de violence exerc\u00e9e, d\u2019exc\u00e8s, d\u2019\u00e9touffement \u2014 ce qui n\u2019a rien de statique&#8230; du moins jusqu\u2019au moment de l\u2019anesth\u00e9sie, du coma, de la mise \u00e0 mort ou du suicide.<\/p>\n<p>Int\u00e9ressante aussi est la diff\u00e9rence entre le mot \u00ab\u00a0consentement\u00a0\u00bb et le mot \u00ab\u00a0collaboration\u00a0\u00bb (de classe) utilis\u00e9 depuis longtemps et repris notamment par certaines tendances des mouvements de femmes.<\/p>\n<p>La \u00ab\u00a0collaboration\u00a0\u00bb (travailler avec, mais aussi travailler pour) peut certes \u00eatre active, consciente, et m\u00eame politiquement d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e comme pour les pro-nazis pendant la guerre et sous l\u2019Occupation. Elle peut aussi exister objectivement, pour des b\u00e9n\u00e9fices limit\u00e9s, mais sans la pleine conscience des cons\u00e9quences de ses actes <em>pour lui-m\u00eame<\/em> par le sujet (telles ces Allemandes pro-nazies sous le troisi\u00e8me Reich qui \u00ab\u00a0militaient\u00a0\u00bb aussi pour les droits, y compris \u00e9conomiques, des femmes&#8230; et subirent les interdictions professionnelles impos\u00e9es aux femmes en tant que telles\u00a0; cf. Thalmann 1982, et notamment les <em>strat\u00e9gies<\/em> du parti vis-\u00e0-vis des femmes).<\/p>\n<p>Le \u00ab\u00a0consentement\u00a0\u00bb suppose d\u00e9j\u00e0 la conscience pleine, libre, du sujet et au moins la connaissance <em>des termes du contrat<\/em>, sinon de toutes ses cons\u00e9quences (or les femmes, comme j\u2019ai tent\u00e9 de le montrer, n\u2019en connaissent pas tous les termes). Quant au \u00ab\u00a0consentement <em>\u00e0 la domination<\/em>\u00a0\u00bb, il impliquerait la connaissance pleine et enti\u00e8re de la situation et l\u2019acceptation des cons\u00e9quences, y compris des cons\u00e9quences <em>destructrices<\/em>, du contrat&#8230; Autant dire que l\u2019opprim\u00e9 s\u2019opprime, ce qui est une id\u00e9e finalement assez courante, avec les connotations de \u00ab\u00a0masochisme\u00a0\u00bb que cela \u00e9voque<a id=\"fnref47\" class=\"footnote-ref\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fn47\"><sup>47<\/sup><\/a>.<\/p>\n<p>Le terme consentement, apparemment plus anodin, est donc en fait, appliqu\u00e9 au sujet opprim\u00e9, plus fort et plus grave que le mot pourtant violent mais plus objectif de collaboration. On peut alors se demander pourquoi il fait moins peur, il \u00ab\u00a0passe\u00a0\u00bb mieux, il est mieux agr\u00e9\u00e9 par beaucoup de femmes que le mot collaboration. je vois \u00e0 cela plusieurs raisons\u00a0:<\/p>\n<p>1. Le mot consentement appliqu\u00e9 aux domin\u00e9(e)s annule quasiment toute responsabilit\u00e9 de la part de l\u2019oppresseur. Puisque l\u2019opprim\u00e9 consent, il n\u2019y a rien de v\u00e9ritablement immoral dans le comportement du \u00ab\u00a0dominant\u00a0\u00bb. L\u2019affaire est en quelque sorte ramen\u00e9e \u00e0 un contrat politique classique.<\/p>\n<p>2. Le mot collaboration, en tout cas dans le contexte europ\u00e9en de l\u2019apr\u00e8s-nazisme, contexte loin d\u2019\u00eatre oubli\u00e9, suppose une conscience <em>mauvaise<\/em> (moralement r\u00e9pr\u00e9hensible) tant de la part du dominant que du domin\u00e9, alors que le mot consentement suppose une conscience&#8230; tout court. Et de quoi l\u2019opprim\u00e9 a-t-il le plus besoin pour survivre, sinon de pouvoir se dire que ce qu\u2019il vit, il le d\u00e9cide, il le fait, il le reconna\u00eet comme part de lui-m\u00eame\u00a0?<\/p>\n<p>Ainsi, avec le terme consentement, d\u2019une part la responsabilit\u00e9 de l\u2019oppresseur est annul\u00e9e, d\u2019autre part la conscience de l\u2019opprim\u00e9(e) est <em>promue<\/em> au rang de conscience libre. La \u00ab\u00a0bonne\u00a0\u00bb conscience devient le fait de tous. Et pourtant, parler de consentement \u00e0 la domination rejette de fait, une fois de plus, la culpabilit\u00e9 sur l\u2019opprim\u00e9(e).<\/p>\n<p><em>Ils tenaient seulement \u00e0 le tirer par les cheveux. Ils ne voulaient pas lui faire de mal. Ils lui ont arrach\u00e9 la t\u00eate d\u2019un coup. S\u00fbrement elle tenait mal. \u00c7a ne vient pas comme \u00e7a. S\u00fbrement il lui manquait quelque chose.<\/em><\/p>\n<p>Henri MICHAUX<a id=\"fnref48\" class=\"footnote-ref\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fn48\"><sup>48<\/sup><\/a><\/p>\n<section class=\"footnotes\">\n<hr \/>\n<ol>\n<li id=\"fn1\">Deux exemples, r\u00e9cents et publics\u00a0:\n<p>&#8211; Un ethnologue, examinateur de deux \u00e9tudiantes pr\u00e9sentant un m\u00e9moire d\u2019U. V. en ethnologie \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de Nanterre (1981) sur la domination masculine et la division sexuelle du travail dans les soci\u00e9t\u00e9s de chasseurs-collecteurs\u00a0: \u00ab\u00a0Pourquoi avoir voulu parler des rapports entre les sexes dans une probl\u00e9matique sur le pouvoir\u00a0? Un rapport politique, \u00e7a n\u2019existe qu\u2019entre des groupes sociaux, et un groupe social, c\u2019est compos\u00e9 d\u2019hommes, de femmes et d\u2019enfants\u00a0!\u00a0\u00bb Et, d\u00e9fendant l\u2019id\u00e9e d\u2019une simple compl\u00e9mentarit\u00e9 entre les sexes et celles des \u00ab\u00a0avantages\u00a0\u00bb qu\u2019y trouvent les femmes\u00a0: \u00ab\u00a0Vous verrez quand vous serez mari\u00e9es et que vous tiendrez les cordons de la bourse\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>&#8211; Une ethnologue, en s\u00e9ance pl\u00e9ni\u00e8re finale du premier Colloque de l\u2019Association fran\u00e7aise des anthropologues (Colloque international du CNRS\u00a0: \u00ab\u00a0La pratique de l\u2019anthropologie aujourd\u2019hui\u00a0\u00bb, S\u00e8vres,19-20-21 novembre 1981), o\u00f9 tentaient de s\u2019exprimer des ethnologues femmes sur la question des rapports de sexe\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est la premi\u00e8re fois que j\u2019entends dire que les femmes, qui forment la moiti\u00e9 de l\u2019humanit\u00e9 sont une minorit\u00e9\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Pr\u00e9c\u00e9dement, la pr\u00e9sentation du compte rendu de l\u2019Atelier \u00ab\u00a0Anthropologie des femmes et femmes anthropologues\u00a0\u00bb fut la seule \u00e0 susciter dans l\u2019Assembl\u00e9e ce qu\u2019il est convenu d\u2019appeler des \u00ab\u00a0mouvements divers\u00a0\u00bb. Nous e\u00fbmes le plus grand mal, l\u2019apr\u00e8s-midi, \u00e0 faire simplement passer au vote la motion suivante\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Compte tenu du souci des anthropologues de l\u2019A.F.A. ici pr\u00e9sents\u00a0:<\/p>\n<p>1. de respecter les droits et l\u2019autonomie des minorit\u00e9s\u00a0;<\/p>\n<p>2. de mettre en cause l\u2019emprise de l\u2019id\u00e9ologie dominante sur la science anthropologique\u00a0;<\/p>\n<p>3. de poursuivre des voies de recherches et de critique susceptibles de jeter une lumi\u00e8re nouvelle sur les rapports humains et leurs transformations pass\u00e9es, pr\u00e9sentes et futures\u00a0;<\/p>\n<p>Nous proposons qu\u2019\u00e0 l\u2019avenir tous les membres de l\u2019A.F.A., lors de leur participation \u00e0 des rencontres scientifiques, formelles et informelles, accueillent avec le respect accord\u00e9e \u00e0 d\u2019autres courants minoritaires et d\u2019autres chercheurs qui parlent au nom de groupes opprim\u00e9s, les interventions \u00e9manant d\u2019anthropologues f\u00e9ministes et qu\u2019ils encouragent une attitude semblable de la part de tous leur coll\u00e8gues.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>(Motion pr\u00e9sent\u00e9e par Mona \u00c9tienne, Research Associate \u00e0 la New School for Social Research, New York. Adopt\u00e9e (Pour\u00a0: 60 &#8211; Contre\u00a0: 3 &#8211; Abstentions\u00a0: 15). S\u00e9ance pl\u00e9ni\u00e8re du samedi 21 novembre apr\u00e8s-midi. Cf. <em>Bulleting de l\u2019AFA<\/em>, juin 1982, 8\u00a0: 36\u00a0; Paris, Maison des Sciences de l\u2019Homme.)<a class=\"footnote-back\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fnref1\">\u21a9<\/a><\/li>\n<li id=\"fn2\">Un exemple, pris chez ces d\u00e9fenseurs de l\u2019Autre qui pr\u00e9tendent se fonder sur la critique de la soci\u00e9t\u00e9 occidentale\u00a0: \u00ab\u00a0Mais c\u2019est surtout, pour nous Europ\u00e9ens, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur m\u00eame de la citadelle occidentale que le combat d\u00e9cisif doit \u00eatre men\u00e9. La n\u00e9gation de l\u2019autre commence avec la pr\u00e9tention d\u2019une classe \u00e0 la totalit\u00e9. [&#8230;] Plus rien \u00e0 voir avec l\u2019exotisme ou l\u2019indig\u00e9nisme qui faisaient de l\u2019autre une extension de notre moi le plus conventionnel. Un aussi petit pays que la France est plein d\u2019<em>autres<\/em>, <em>ouvriers<\/em>, <em>paysans<\/em>, <em>man\u0153uvres<\/em>, <em>artistes<\/em>, dont est bafou\u00e9 le droit d\u2019inventer leur propre existence. La civilisation du multiple, qu\u2019il nous incombe d\u2019\u00e9difier sur les ruines de l\u2019actuelle soci\u00e9t\u00e9 post-coloniale, sera le comble de la diff\u00e9rence&nbsp;&raquo; (Monod 1970-1971\u00a0: 1120\u00a0; mes italiques). Ainsi donc, <em>m\u00eame<\/em> dans l\u2019id\u00e9ologie de la \u00ab\u00a0diff\u00e9rence\u00a0\u00bb (particuli\u00e8rement pernicieuse pour les minoritaires), on peut ne pas citer les femmes sans doute est-ce qu\u2019il s\u2019agissait l\u00e0 de d\u00e9fendre&#8230; le droit d\u2019<em>inventer sa propre existence<\/em>.<a class=\"footnote-back\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fnref2\">\u21a9<\/a><\/li>\n<li id=\"fn3\">Cf. par exemple Dumont (1978\u00a0: 88, note 6) \u00e0 propos des r\u00e9centes informations de la presse sur les mutilations sexuelles des femmes\u00a0: \u00ab\u00a0Voil\u00e0, n\u2019est-ce pas, un cas o\u00f9 l\u2019anthropologie est directement en cause, et o\u00f9 elle ne peut ni rejeter en bloc les valeurs modernes qui fondent la protestation, ni endosser simplement la condamnation prononc\u00e9e, qui pourrait constituer une ing\u00e9rence dans la vie collective d\u2019une population. Id\u00e9alement, nosu voil\u00e0 donc oblig\u00e9s d\u2019\u00e9tablir dans chaque cas, selon sa configuration propre, sous quelles formes et dans quelles limites l\u2019universalisme moderne est justifi\u00e9 \u00e0 intervenir.\u00a0\u00bb<a class=\"footnote-back\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fnref3\">\u21a9<\/a><\/li>\n<li id=\"fn4\">Je donnerai dans cet article au mot \u00ab\u00a0f\u00e9minisme\u00a0\u00bb le sens courant et minimal de\u00a0: analyse, faite par des femmes (c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 partir de <em>l\u2019exp\u00e9rience<\/em> minoritaire), des m\u00e9canismes de l\u2019oppression des femmes en tant que groupe ou classe par les hommes en tant que groupe ou classe, dans diverses soci\u00e9t\u00e9s, et volont\u00e9 d\u2019agir pour son abolition. J\u2019estime en effet ne pas avoir \u00e0 exposer ici les d\u00e9bats politiques internes aux mouvements de femmes concernant les d\u00e9finitions et les tactiques. Mais il est utile de signaler d\u00e8s \u00e0 pr\u00e9sent que les m\u00eames <em>divergences<\/em> de politiques \u00ab\u00a0f\u00e9ministes\u00a0\u00bb se retrouvent de pays en pays, qu\u2019ils soient d\u00e9velopp\u00e9s ou non, et capitalistes ou non.<a class=\"footnote-back\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fnref4\">\u21a9<\/a><\/li>\n<li id=\"fn5\">Voir par exemple la mani\u00e8re dont le Bureau de l\u2019Association fran\u00e7aise des anthropologues a introduit, dans son <em>Bulletin<\/em> n\u00b0\u00a04 (f\u00e9vrier 1981), un texte sur la question des mutilations sexuelles\u00a0: &laquo;&nbsp;Sans refl\u00e9ter n\u00e9cessairement la position du Bureau de l\u2019AFA, il [ce texte] a le m\u00e9rite de montrer comment, de faire, <em>un certain f\u00e9minisme ressucite aujourd\u2019hui l\u2019arrogance moralisatrice du colonialisme d\u2019hier<\/em>&nbsp;&raquo; (p. 37, mes italiques). Pour une r\u00e9ponse de femmes occidentales, soulignant entre auteurs que les f\u00e9ministes ont <em>d\u2019abord<\/em> d\u00e9nonc\u00e9 la barbarie de l\u2019Occident vis-\u00e0-vis de ses propres femmes (contrairement aux racistes qui n\u2019ont d\u00e9nonc\u00e9 que celle des autres), cf Echard &amp; Mathieu 1982\u00a0; et pour une r\u00e9ponse de femmes africaines, cf Modefen 1982.\n<p>On peut aussi se poser la question de savoir si, lorsque les repr\u00e9sentants du <em>colonialisme<\/em> ont interdit l\u2019esclavage dans certains pays africains par exemple, il y eut beaucoup de voix de protestation chez les ethnologues, au nom de la \u00ab\u00a0non-ing\u00e9rence\u00a0\u00bb. Les f\u00e9ministes, elles, n\u2019ont pas le pouvoir d\u2019interdire quoi que ce soit\u00a0: elles soul\u00e8vent un voile de silence, \u00e0 quoi l\u2019ethnologie a largement particip\u00e9 en se cantonnant, <em>au niveau th\u00e9orique<\/em>, \u00e0 l\u2019analyse du <em>seul symbolisme<\/em> culturel des mutilations sexuelles f\u00e9minines et masculines.<\/p>\n<p>Sur la mutilation g\u00e9nitale des femmes <em>occidentales<\/em>, sous forme de la g\u00e9n\u00e9ralisation inqui\u00e9tante de la pratique chirurgicale de l\u2019\u00e9pisiotomie (coupure du p\u00e9rin\u00e9e pendant la phase finale de l\u2019accouchement) sur laquelle les femmes n\u2019ont aucune de pouvoir de d\u00e9cision et qu\u2019on leur fait \u00ab\u00a0accepter\u00a0\u00bb en leur inculquant la <em>peur<\/em> des \u00ab\u00a0risques\u00a0\u00bb de complications, cf. Coquatrix 1983. Or\u00a0: \u00ab\u00a0Dans le cas du Qu\u00e9bec, si l\u2019on consid\u00e8re qu\u2019en fait seulement 10 \u00e0 15% des accouch\u00e9es pr\u00e9sentant de r\u00e9elles complications auraient vraiment besoin d\u2019une \u00e9pisiotomie, on s\u2019aper\u00e7oit que chaque ann\u00e9e plus de 70.000 femmes repr\u00e9sentant 80 \u00e0 90% des accouch\u00e9es pourraient rentrer chez elles le corps int\u00e8gre alors qu\u2019en fait ce m\u00eame nombre \u00e9lev\u00e9 de femmes subissent une \u00e9pisiotomie et quittent l\u2019h\u00f4pital le corps douloureux\u00a0\u00bb (p. 74). L\u2019auteur met en cause, entre autres, le contexte \u00e9conomique etorganisationnel des h\u00f4pitaux (dont le gain de temps et d\u2019argent pour les m\u00e9decins-accoucheurs) ainsi que les repr\u00e9sentations de la femme comme un corps \u00e0 \u00ab\u00a0corriger\u00a0\u00bb dans les ouvrages d\u2019obst\u00e9trique. Ce qui n\u2019est pas sans int\u00e9r\u00eat de rapprocher de la dimension \u00ab\u00a0corrective\u00a0\u00bb de l\u2019excision partag\u00e9e \u00e0 la fois par les id\u00e9ologies africains et les ethnologues occidentaux (Sindzingre 1977), et les ali\u00e9nistes du XIX<span class=\"math inline\"><sup><em>e<\/em><\/sup><\/span> (Sindzingre 1979).<a class=\"footnote-back\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fnref5\">\u21a9<\/a><\/li>\n<li id=\"fn6\">Le m\u00e9pris et l\u2019ignorance de la sociologie (apr\u00e8s en avoir bien sur miraculeusement abstrait Mauss, Durkheim, et pour certains Marx et Althusser) tr\u00e8s g\u00e9n\u00e9ralement affich\u00e9es par les \u00e9thnologues de l\u2019exotique auraient-ils un lien, de nos jours, avec la menace professionelle que fait justement peser sur eux l\u2019autonomie ou l\u2019ind\u00e9pendance des peuples opprim\u00e9s, ou, du moins, puisque n\u00e9ocolonialisme il y a, le d\u00e9sir de ces dernier de faire leur propre&#8230; sociologie et histoire\u00a0? Il semble qu\u2019on assiste en effet \u00e0 un d\u00e9but de \u00ab\u00a0concurrence\u00a0\u00bb entre sociologues et ethnologues sur le terrain&#8230;occidental.<a class=\"footnote-back\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fnref6\">\u21a9<\/a><\/li>\n<li id=\"fn7\">Or, que les femmes soient un peuple, une gent, une ethnie ou une \u00ab\u00a0race\u00a0\u00bb, et les hommes une autre (sup\u00e9rieure), nombre de soci\u00e9t\u00e9s le pensent ainsi\u00a0! Cf. par exemple Loraux (1978) sur la race des femmes, <em>g\u00e9nos gyanaik\u00f4n<\/em>\u00a0: \u00ab\u00a0Car c\u2019est de celle-l\u00e0 [de la premi\u00e8re femme] qu\u2019est sortie la race des femmes en leur f\u00e9minit\u00e9. D\u2019elle est sortie la race maudite, les tribus des femmes\u00a0\u00bb <em>(Th\u00e9ogonie)<\/em>. Ainsi, dit N. Loraux, \u00ab\u00a0la premi\u00e8re femme de la <em>Th\u00e9ogonie<\/em> n\u2019est pas la \u00ab\u00a0m\u00e8re de l\u2019humanit\u00e9\u00a0\u00bb, mais la \u00ab\u00a0m\u00e8re\u00a0\u00bb des femmes. Voil\u00e0 qui nous entra\u00eene tr\u00e8s loin de la femme reproductrice, ce mal n\u00e9cessaire\u00a0\u00bb (pp. 44-45).\n<p>Pour les Peul Djelg\u00f4b\u00e9, Riesman (1974\u00a0: 198-199) parle de \u00ab\u00a0ce qu\u2019on pourrait appeler la relation \u00ab\u00a0inter-ethnique\u00a0\u00bb, entre l\u2019&nbsp;&raquo;ethnie&nbsp;&raquo; des femmes et l\u2019&nbsp;&raquo;ethnie&nbsp;&raquo; des hommes. Ce rapport concerne tous les hommes et toutes les femmes, quels que soient les liens de parent\u00e9 entre eux, lorsqu\u2019un membre d\u2019un sexe se trouve en pr\u00e9sence d\u2019un membre de l\u2019autre en public [&#8230;] Dans ces cas, tout se passe comme si chaque femme repr\u00e9sentait la Femme, et que chaque homme repr\u00e9sentait l\u2019Homme. Chacun ressent la honte et la peur devant l\u2019Autre, mais pour des raisons l\u00e9g\u00e8rement diff\u00e9rentes. Devant l\u2019Homme, la Femme craint d\u2019\u00eatre mise \u00e0 sa place, c\u2019est-\u00e0-dire, dans une position d\u2019inf\u00e9riorit\u00e9, tandis que l\u2019Homme, devant la Femme, craint de se r\u00e9v\u00e9ler incapable de tenir la place sup\u00e9rieure que lui accorde la structure sociale uniquement parce qu\u2019il est homme [&#8230;] Dans ces conditions, la conduite observable des deux sexes est presque identique. La seule chose qui r\u00e9v\u00e8le une diff\u00e9rence de sentiment est le fait que la peur des femmes est plus \u00e9vidente leurs yeux deviennent plus gros, par exemple , alors que les hommes cachent la leur dans une attitude de bravade.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Ceci dit, je laisse \u00e0 Riesman ses euph\u00e9mismes\u00a0: \u00ab\u00a0les raisons <em>l\u00e9g\u00e8rement<\/em> [!] differentes\u00a0\u00bb de la honte et de la peur de l\u2019Homme et de la Femme&#8230; tout comme ses subtiles distinctions sur la virtualit\u00e9 et r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019in\u00e9galit\u00e9 dans un cas particulier de ce rapport inter-ethnique, les relations de mariage en public\u00a0: \u00ab\u00a0D\u2019un c\u00f4t\u00e9, l\u2019in\u00e9galit\u00e9 entre l\u2019Homme et la Femme reste virtuelle dans la mesure o\u00f9 chacun accomplit ses t\u00e2ches traditionnelles sur sa propre initiative et sans avoir re\u00e7u l\u2019ordre de le faire. Mais, de l\u2019autre c\u00f4te, cette virtualit\u00e9 peut \u00e0 tout moment devenir r\u00e9elle si le mari donne un ordre \u00e0 sa femme en public [une demane de services personnels]. Alors, la seule fa\u00e7on qu\u2019a la femme de montrer sa solidarit\u00e9 \u00e0 l\u2019homme est de lui ob\u00e9ir.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Du c\u00f4t\u00e9 de la sociologie des minorit\u00e9s nationales, et pour des analyses, d\u2019aillleurs diverses, des rapports entre appartenance de groupe de sexe et appartenance de groupe \u00ab\u00a0ethnique\u00a0\u00bb cf. le num\u00e9ro sp\u00e9cial \u00ab\u00a0Ethnicity and Feminity\u00a0\u00bb de la revue <em>Canadian Ethnic Studies \/ \u00c9tudes ethniques au Canada<\/em>, vol. XIII, n\u00b01, 1981. Comme le disent Danielle Juteau-Lee et Barbara Roberts (Introduction, p. vii)\u00a0: <em>\u00ab\u00a0&#8230; what is often refereed to as &nbsp;&raquo; ethnicity &nbsp;&raquo; in Canada, is a social construct in much the same way femininity is\u00a0\u00bb<\/em>.<a class=\"footnote-back\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fnref7\">\u21a9<\/a><\/li>\n<li id=\"fn8\">Voir aussi C. Michard-Marchal &amp; C. Rib\u00e9ry (1982, et 1985\u00a0: 147-167) d\u00e9celant chez des <em>femmes<\/em> ethnologues quelques utilisations de la d\u00e9nomination ethnique g\u00e9n\u00e9rale (les N&#8230;) en parlant des <em>seules<\/em> femmes, ce qui ne se produit pas chez les locuteurs masculins\u00a0; le terme est en revanche constamment utilis\u00e9 par tous (hommes et femmes) \u00e0 propos des seuls hommes.<a class=\"footnote-back\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fnref8\">\u21a9<\/a><\/li>\n<li id=\"fn9\">Cf. Marx et Engels dans <em>L\u2019Id\u00e9ologie allemande<\/em> (1975\u00a0: 88)\u00a0: \u00ab\u00a0[La division du travail] se manifeste aussi dans la classe dominante sous forme de division entre le travail intellectuel et le travail mat\u00e9riel, si bien que nous aurons deux cat\u00e9gories d\u2019individus \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de cette m\u00eame classe. [&#8230;] \u00c0 l\u2019int\u00e9rieur de cette classe, cette scission peut m\u00eame aboutir \u00e0 une certaine opposition et \u00e0 une certaine hostilit\u00e9 des deux parties en pr\u00e9sence. Mais d\u00e8s que survient un conflit pratique o\u00f9 la classe tout enti\u00e8re est menac\u00e9e, cette opposition tombe d\u2019elle-m\u00eame [&#8230;].\u00a0\u00bb<a class=\"footnote-back\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fnref9\">\u21a9<\/a><\/li>\n<li id=\"fn10\">Gramsci, dans <em>Litt\u00e9rature et Vie nationale<\/em>, comparant la culture comme conception du monde de la classe dominante au folklore comme culture de la classe domin\u00e9e, oppose les aspects \u00e9labor\u00e9s, syst\u00e9matiques, centralis\u00e9s, unitaires, explicites, int\u00e9gr\u00e9s de la premi\u00e8re aux aspects a-syst\u00e9matiques, morcel\u00e9s, multiples, fragmentaires, implicites, inorganiques, diss\u00e9min\u00e9s de la seconde, bref, un ensemble int\u00e9gr\u00e9 \u00e0 une combinaison indigeste d\u2019\u00e9l\u00e9ments juxtapos\u00e9s. Je remercie Paola abet d\u2019avoir attir\u00e9 mon attention sur ce point\u00a0; analys\u00e9 par Cirese (1976).<a class=\"footnote-back\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fnref10\">\u21a9<\/a><\/li>\n<li id=\"fn11\">Mais le livre de Freeman est \u00e9minemment contestable en ce que son but principal et explicite est \u2014 \u00e0 travers Mead \u2014 de discr\u00e9diter l\u2019\u00e9cole du \u00ab\u00a0d\u00e9terminisme culturel\u00a0\u00bb de Boas (qui s\u2019\u00e9tait d\u00e9velopp\u00e9e face au social-darwinisme biologisant de Galton), et d\u2019appeler de ses v\u0153ux une \u00ab\u00a0meilleure articulation explicative du biologique et du social\u00a0\u00bb &#8230; Or, d\u00e9montrer que Sarncia est une soci\u00e9t\u00e9 hautement hi\u00e9rarchique, violente, et r\u00e9pressive quant \u00e0 la sexualit\u00e9, et non un paradis de libert\u00e9 et de jouissance, n\u2019entame en rien le point de vue culturaliste\u00a0! Le viol s\u2019explique suffisamment comme rapport de force social.\n<p>Ce livre est bien s\u00fbr contest\u00e9 par des anthropologues am\u00e9ricains\u00a0: cf. par exemple E. Leacock (1983) qui, outre des distorsions dans la pr\u00e9sentation des \u00e9crits de Mead et la faiblesse de certaines \u00ab\u00a0contre-preuves\u00a0\u00bb d\u00e9velopp\u00e9es par Freeman, d\u00e9nonce une certaine politique de la Harvard University Press, qui publia d\u00e9j\u00e0 Arthur Jensen et E. O. Wilson&#8230;<a class=\"footnote-back\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fnref11\">\u21a9<\/a><\/li>\n<li id=\"fn12\">Ainsi la soci\u00e9t\u00e9 des hommes pourra-t-elle \u00ab\u00a0effacer\u00a0\u00bb un viol (en disant que la femme \u00e9tait <em>consentante<\/em>) si la vengeance th\u00e9oriquement requise risque d\u2019avoir des cons\u00e9quences jug\u00e9es politiquement inopportunes. On en trouvera un exemple dans un article de J. Favre (1968) sur la manipulation de la violence en Kabylie entre 1830 et 1870. Parmi les diverses \u00ab\u00a0solutions\u00a0\u00bb possibles, une fois la femme pr\u00e9tendue consentante\u00a0: \u00ab\u00a0[Le tuteur de la femme] peut aussi faire lapider les amants par l\u2019assembl\u00e9e, solution moins prestigieuse, mais int\u00e9ressante car elle fait l\u2019\u00e9conomie d\u2019un cercle de repr\u00e9sailles.\u00a0\u00bb L\u2019effacement du viol \u2014 outre le choc qu\u2019on peut supposer qu\u2019il provoque dans l\u2019esprit de la (des) femme(s) \u2014 entra\u00eene donc, on le voit, la \u00ab\u00a0solution\u00a0\u00bb finale de la victime&#8230;\n<p>Certes, vis-\u00e0-vis des hommes aussi, il peut y avoir, en cas de meurtre, manipulation politique des faits, traitement de la contradiction momentan\u00e9e entre deux normes sociales, mais on notera ici que pour la <em>personne du coupable<\/em> homme existent parfois physiquement des possibilit\u00e9s de d\u00e9lai (par exemple, la fuite ou le bannissement) qui sont bien entendu hors de question pour la <em>victime femme<\/em> dans l\u2019exemple cit\u00e9. Coupable ou non la mort est plus imm\u00e9diate pour elle&#8230;<\/p>\n<p>D\u2019autre part, sur le viol comme <em>logique<\/em> sociologique, cf. le tract \u00ab\u00a0Justice patriarcale et peine de viol\u00a0\u00bb (1977).<a class=\"footnote-back\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fnref12\">\u21a9<\/a><\/li>\n<li id=\"fn13\">Sur les femmes battues, cf. par exemple MacLeod 1980. Sur le viol, cf. par exemple parmi les plus r\u00e9centes publications aux USA, Russell &amp; Howell 1983. Effectu\u00e9e sur un \u00e9chantillon de 930 femmes \u00e0 San Francisco, leur enqu\u00eate r\u00e9v\u00e8le que <em>44%<\/em> de ces femmes <em>avaient violent\u00e9es sexuellement<\/em> au moins une fois (viols \u00ab\u00a0effectifs\u00a0\u00bb\u00a0: <em>completed rape<\/em>, plus tentatives de viol), dont <em>la moiti\u00e9 plus d\u2019une fois<\/em>. Un calcul de probabilit\u00e9 (par <em>life-table analysis<\/em>) montre qu\u2019il y a une probabilit\u00e9 de 46% pour qu\u2019une femme soit victime de viol ou de tentative de viol \u00e0 un moment de sa vie, et une probabilit\u00e9 de 26% pour le viol \u00ab\u00a0effectif\u00a0\u00bb (pr\u00e9cisons que cette d\u00e9finition \u00e9tait la d\u00e9finition officielle, tr\u00e8s restrictive). La tranche d\u2019\u00e2ge la plus \u00ab\u00a0vuln\u00e9rable\u00a0\u00bb aux attaques sexuelles se situe entre 16 et 24 ans.\n<p>Russell &amp; Howell expliquent \u2014 avec une forte vraisemblance pour toute femme ayant eu des entretiens avec d\u2019autres femmes sur le sujet \u2014 la diff\u00e9rence entre leurs chiffres et ceux, beaucoup plus faibles, d\u2019autres enqu\u00eates, par la mani\u00e8re dont ont \u00e9t\u00e9 conduites leurs interviews, qui tendait \u00e0 diminuer le plus possible ce qui est pour les femmes le probl\u00e8me sp\u00e9cifique du viol\u00a0: l\u2019\u00ab\u00a0<em>underdisclosure<\/em>\u00a0\u00bb, la sous-divulgation d\u2019un secret, due \u00e0 la honte de la victime. (Il est aussi not\u00e9 que la formulation m\u00eame des questions dans certaines enqu\u00eates nationales sur les crimes emp\u00eache les femmes de parler du viol.) Russell &amp; Howell estiment que leurs r\u00e9sultats confirment largement ceux d\u2019un autre chercheur (A.G. Johnson 1980\u00a0: 146) qui avait \u00e9t\u00e9 critiqu\u00e9 pour avoir trouv\u00e9 une probabilit\u00e9 de 20 \u00e0 30%, et en avoir conclu\u00a0: <em>\u00ab\u00a0It is difficult to believe that such widespread violence is the responsability of a small lunatic fringe of psychoptthic men.That sexual violence is so pervasive supports the view that the locus of violence against women rests squarely in the middle of what our culture defines as &laquo;&nbsp;normal&nbsp;&raquo; interaction between men and women\u00a0\u00bb<\/em> \u2014 ce que, rappellent Russel &amp; Howell, des f\u00e9ministes avaient analys\u00e9 d\u00e8s les ann\u00e9es 70. Cf. aussi Carrier 1980\u00a0; Schwendinger 1983.<a class=\"footnote-back\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fnref13\">\u21a9<\/a><\/li>\n<li id=\"fn14\">Je dis bien jeunes hommes, et non jeunes gens. Il est int\u00e9ressant de noter que le mot \u00ab\u00a0gens\u00a0\u00bb, en principe g\u00e9n\u00e9rique, est totalement r\u00e9sorb\u00e9 dans le masculin lorsqu\u2019il s\u2019agit des \u00ab\u00a0jeunes\u00a0\u00bb. Plus que ce qu\u2019on appelle l\u2019absence des femmes dans le discours, c\u2019est l\u2019absence des <em>jeunes filles<\/em> (notamment dans les discours en sciences humaines et en ethnologie) qui me para\u00eet le plus significatif, mais ceci serait l\u2019objet d\u2019un autre d\u00e9veloppement. Voir aussi que ce sont les <em>jeunes gar\u00e7ons<\/em> qui ont le maximum de latitude pour exprimer les valeurs d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 (par exemple, l\u2019agressivit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9gard des \u00e9trangers, ou des femmes) \u2014 les adultes \u00e9tant li\u00e9s par des consid\u00e9rations plus pratiques (peur de la police, ou int\u00e9r\u00eat personnel \u00e0 ne pas manifester \u00e0 une femme son m\u00e9pris profond, etc.).<a class=\"footnote-back\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fnref14\">\u21a9<\/a><\/li>\n<li id=\"fn15\">Je remercie la Comitelle, groupe d\u2019\u00e9tudiantes en anthropologie de l\u2019Universit\u00e9 de Montr\u00e9al, pour la communication de cette coupure de presse.<a class=\"footnote-back\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fnref15\">\u21a9<\/a><\/li>\n<li id=\"fn16\">NDE <em>via<\/em> le Wiktionnaire\u00a0: Scotomiser 1. (Psychologie) Rejeter inconsciemment de sa conscience une r\u00e9alit\u00e9 p\u00e9nible. 2. Omettre intentionnellement.<a class=\"footnote-back\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fnref16\">\u21a9<\/a><\/li>\n<li id=\"fn17\">Je ne parlerai pas ici des contraintes sur la sexualit\u00e9 et la reproduction \u2014 o\u00f9 le physique et le mental sont le plus inextricablement li\u00e9s \u2014, dont traitent les articles de P. Tabet, de N. Echard et de O. Journet publi\u00e9s dans <em>L\u2019Arraisonnement des femmes<\/em>, 1985. Or ces \u00ab\u00a0contraintes\u00a0\u00bb (et le mot est faible) \u2014 <em>dans la mesure o\u00f9<\/em> elles s\u2019exercent sur le sujet opprim\u00e9 dans un rapport de force global qui inclut aussi l\u2019oppression \u00e9conomique, juridique et politique \u2014 peuvent \u00eatre consid\u00e9r\u00e9es comme l\u2019un des <em>plus s\u00fbrs<\/em> facteurs de la d\u00e9possession de soi qui atteint les femmes en tant qu\u2019individues et en tant que groupe social.<a class=\"footnote-back\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fnref17\">\u21a9<\/a><\/li>\n<li id=\"fn18\">NDE <em>via<\/em> le Wiktionnaire\u00a0: 1. (Anthropologie) Relatif au syst\u00e8me de filiation dans lequel chacun rel\u00e8ve du lignage de son p\u00e8re.<a class=\"footnote-back\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fnref18\">\u21a9<\/a><\/li>\n<li id=\"fn19\">NDE <em>via<\/em> le Wiktionnaire\u00a0: Virilocal 1. Qui vit chez les parents du mari, en parlant des couples, des familles qu\u2019ils forment.<a class=\"footnote-back\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fnref19\">\u21a9<\/a><\/li>\n<li id=\"fn20\">NDE <em>via<\/em> le Wiktionnaire\u00a0: viriarcat 1. (N\u00e9ologisme) (Sociologie) Situation de domination des hommes, qu\u2019ils soient p\u00e8res ou non, sur les femmes.<a class=\"footnote-back\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fnref20\">\u21a9<\/a><\/li>\n<li id=\"fn21\">Inutile de multiplier les exemples. \u00c0 chacun de le voir (et de le comptabiliser) dans les soci\u00e9t\u00e9s qu\u2019il conna\u00eet. Une ethnologue me disait r\u00e9cemment de son terrain africain\u00a0: \u00ab\u00a0\u00c0 cette heure-l\u00e0, inutile d\u2019aller dans le village, on ne peut voir personne, tout le monde fait la sieste.\u00a0\u00bb Devant mon \u0153il interrogatif, elle ajouta quand m\u00eame \u00ab\u00a0&#8230;.enfin, sauf les femmes.\u00a0\u00bb\n<p>Notons seulement que lorsque la disproportions traditionnelle entre le nombre d\u2019heures de travail respectives des femmes et des hommes se conjoint \u00e0 l\u2019exploitation sp\u00e9cifique des femmes par le patriarcat capitaliste moderne, on peut atteindre des extr\u00e9mit\u00e9s \u00e0 la limite du pensable. Tel est le cas des dentelli\u00e8res \u00e0 domicile de la r\u00e9gion de Narsapur en Inde (Bisilliat Fi\u00e9loux 1983\u00a0: 72-73\u00a0; mes italiques), dont \u00ab\u00a0la journ\u00e9e de travail, r\u00e9mun\u00e9r\u00e9e et non r\u00e9mun\u00e9r\u00e9e [&#8230;] est de 15 heures environ\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab\u00a0Si d\u00e9risoires soient-ils, les salaires des Minutas sont indispensables, dans 50% des cas, pour faire survivre leurs familles. L\u2019homme, seul, ne peut y parvenir. Par rapport \u00e0 la contribution de la femme, de l\u2019ordre de 23%, celle de l\u2019homme est \u00e9videmment plus importante, mais non pas en raison d\u2019heures de travail plus nombreuses. Au contraire, <em>les hommes ne travaillent que 8 heures par jour pendant six mois alors que les femmes travaillent 14 heures par jour pendant douze mois.<\/em> La diff\u00e9rence vient du fait que le travail masculin est mieux r\u00e9mun\u00e9r\u00e9\u00a0: en six mois, l\u2019homme gagne 900 roupies, et la femme seulement 90 roupies.\u00a0\u00bb Cf. aussi Michel 1983.<a class=\"footnote-back\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fnref21\">\u21a9<\/a><\/li>\n<li id=\"fn22\">Communication personnelle. Je remercie Jacques Lizot d\u2019avoir r\u00e9pondu \u00e0 mes nombreuses questions sur les femmes yanomami, tout en admettant mes critiques et objections.<a class=\"footnote-back\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fnref22\">\u21a9<\/a><\/li>\n<li id=\"fn23\">NDE <em>via<\/em> le Wiktionnaire\u00a0: Diachronie 1. Transformations des faits linguistiques dans le temps.<a class=\"footnote-back\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fnref23\">\u21a9<\/a><\/li>\n<li id=\"fn24\">Des exemples et r\u00e9f\u00e9rences sont donn\u00e9s dans l\u2019article de Alice Kehoe et Dody H. Ciletti (1981)\u00a0: \u00ab\u00a0Women\u2019s preponderance in possession cults\u00a0: the calcium-deficiency hypothesis extended\u00a0\u00bb. Sans \u00eatre enti\u00e8rement d\u2019accord avec cet article, qui rejette trop l\u00e9g\u00e8rement les explications \u00ab\u00a0politiques\u00a0\u00bb de la possession chez les cat\u00e9gories opprim\u00e9es, je pense qu\u2019il \u00e9tait important de souligner l\u2019incidence nutritionnelle, comme le font les auteurs pour les \u00ab\u00a0attaques involontaires\u00a0\u00bb\u00a0: tremblements, t\u00e9tanie, etc. (qu\u2019elles distinguent tr\u00e8s nettement des \u00ab\u00a0transes volontairement induites\u00a0\u00bb dans les cultes). Que des crises puissent \u00eatre d\u00e9clench\u00e9es par les carences nutritionnelles des \u00ab\u00a0pauvres\u00a0\u00bb, dont surtout les femmes, n\u2019est pas du tout exclusif du fait que certains types de possession puissent aussi r\u00e9pondre \u00e0 des conflits sociologiques et psychiques, dus \u00e9galement \u00e0 l\u2019oppression\u00a0! (Sur les rapports des femmes \u00e0 la possession, cf. par exemple Constantinides 1978, Corin 1981, Dupr\u00e9 1978, Echard 1978, Ferchiou 1972, O\u2019Connell 1982, Vincent 1979.)<a class=\"footnote-back\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fnref24\">\u21a9<\/a><\/li>\n<li id=\"fn25\">Cf. Jemison 1978. Le <em>R\u00e9cit de Livie de Mrs. Jemison enlev\u00e9e par tes Indiens en 1755 \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 12 ans<\/em> fut publi\u00e9 pour la premi\u00e8re fois en 1824, et eut de nombreuses r\u00e9\u00e9ditions. Mary Silernison fut adopt\u00e9e par une famille seneca, de la Conf\u00e9d\u00e9ration des Iroquois (matrilin\u00e9aires<a id=\"fnref25\" class=\"footnote-ref\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fn25\"><sup>25<\/sup><\/a> et, en principe, matrilocaux<a id=\"fnref26\" class=\"footnote-ref\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fn26\"><sup>26<\/sup><\/a>). Elle eut deux maris, huit enfants dont sept vivants, et v\u00e9cut parmi les Indiens jusqu\u2019\u00e0 sa mort.<a class=\"footnote-back\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fnref25\">\u21a9<\/a><\/li>\n<li id=\"fn26\">En revanche, l\u2019auteur cite une information de Counts (1980) sur Kallai, o\u00f9 les cas de suicides masculins concernaient des hommes qui n\u2019\u00e9taient pas parvenus \u00e0&#8230; exercer leur autorit\u00e9 sur les femmes.<a class=\"footnote-back\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fnref26\">\u21a9<\/a><\/li>\n<li id=\"fn27\">NDE <em>via<\/em> le Wiktionnaire\u00a0: Matrifocal 1. Qualifie un type d\u2019organisation familiale centr\u00e9 autour de la m\u00e8re.<a class=\"footnote-back\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fnref27\">\u21a9<\/a><\/li>\n<li id=\"fn28\">Pour nous, il ne s\u2019agit pas de \u00ab\u00a0La Mort\u00a0\u00bb abstraite, psychanalytiquement con\u00e7ue (mais r\u00e9ellement appliqu\u00e9e \u2014 en plus, sans r\u00e9sultat b\u00e9n\u00e9fique, nous pr\u00e9cise-t-on\u00a0!) par un Moi qui aurait des probl\u00e8mes avec sa \u00ab\u00a0paternit\u00e9\u00a0\u00bb. Il s\u2019agit de l\u2019assassinat de femmes, c\u2019est-\u00e0-dire de gens dont on peut <em>disposer<\/em>. Il se trouve que, l\u00e0 ou ailleurs, les femmes, qui ont des probl\u00e8mes avec la maternit\u00e9, n\u2019en assassinent pas pour autant les hommes avec une telle r\u00e9gularit\u00e9 statistique. Voil\u00e0, sociologiquement, quel est le fin mot de l\u2019histoire. On voit qu\u2019\u00e0 la limite, si \u00ab\u00a0la mort\u00a0\u00bb est jug\u00e9e excessive par l\u2019auteur, c\u2019est&#8230; pour l\u2019assassin.<a class=\"footnote-back\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fnref28\">\u21a9<\/a><\/li>\n<li id=\"fn29\">Si les conflits \u00ab\u00a0d\u2019autorit\u00e9\u00a0\u00bb pour les hommes ont \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9s au rang de probl\u00e8me th\u00e9orique, les conflits d\u2019impuissance pour les femmes n\u2019ont pas ce privil\u00e8ge, puisqu\u2019ils \u00ab\u00a0fonctionnent\u00a0\u00bb bien pour les soci\u00e9t\u00e9s structurellement masculines. Le \u00ab\u00a0puzzle matrilin\u00e9aire\u00a0\u00bb r\u00e9side pour l\u2019homme dans la disjonction entre le r\u00f4le qu\u2019il doit maintenir dans son lignage maternel d\u2019appartenance et l\u2019autorit\u00e9 qu\u2019il doit acqu\u00e9rir sur une \u00e9pouse et des enfants qui lui sont \u00ab\u00a0\u00e9trangers\u00a0\u00bb \u2014 autorit\u00e9 en retour limit\u00e9e par celle des hommes du groupe de filiation de l\u2019\u00e9pouse (limitation extr\u00eamement variable dans les faits selon les soci\u00e9t\u00e9s matrilin\u00e9aires\u00a0; cf. Schlegel 1972 pour une analyse cross-culturelle de l\u2019autorit\u00e9 respective du mari et du fr\u00e8re de la femme dans l\u2019unit\u00e9 domestique).\n<p>Mais je dirais volontiers que <em>pour la femme<\/em>, en soci\u00e9t\u00e9s patrilin\u00e9aires, patri-virilocales et fortement viriarcales, la conjonction entre\u00a0: la s\u00e9paration de son lignage paternel d\u2019appartenance, le fait qu\u2019elle n\u2019avait de toute fa\u00e7on qu\u2019un r\u00f4le limit\u00e9 \u00e0 y jouer, le fait qu\u2019elle produise des enfants \u00e9trangers, comme simple courroie de transmission m\u00e2le dans le lignage de son mari, et le fait que tout le travail qu\u2019elle accomplit par ailleurs n\u2019est consid\u00e9r\u00e9 que comme une annexe de son travail de procr\u00e9ation, tout cela cr\u00e9e ce qu\u2019on devrait bien appeler le <em>puzzle patrilin\u00e9aire<\/em>. Puzzle qui pour la femme se pr\u00e9sente, non sous la forme de pi\u00e8ces d\u2019autorit\u00e9 \u00e0 assembler, mais sous celle d\u2019un bloc compact d\u2019autorit\u00e9 impos\u00e9e, d\u2019o\u00f9 il lui faut tenter de d\u00e9tacher (notamment par ce qu\u2019on appelle \u00ab\u00a0strat\u00e9gies f\u00e9minines\u00a0\u00bb) quelques parcelles pour former une sorte de \u00ab\u00a0Moi mineur\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>A. Schlegel (1972\u00a0: 140-141) \u00e9voquait aussi la possibilit\u00e9 d\u2019un \u00ab\u00a0<em>&laquo;&nbsp;patrilineal puzzle&nbsp;&raquo; for women in a patrilineal society, creating a pull between love and duty to her lineage and her children<\/em>\u00a0\u00bb . Mais ceci me semble encore trop pris dans un raisonnement de sym\u00e9trie entre l\u2019homme (en matrilin\u00e9aire) et la femme (en patrilin\u00e9aire). Les <em>\u00ab\u00a0loyalties\u00a0\u00bb<\/em> de la femme envers son lignage patrilin\u00e9aire ne consistent souvent qu\u2019\u00e0 bien d\u00e9montrer qu\u2019il a fourni \u00e0 l\u2019autre une bonne reproductrice. Quant aux liens aux enfants, qui sont ceux de son mari, ils seront plus forts chez la femme, objectivement et subjectivement, que tout lien avec son propre lignage&#8230;<a class=\"footnote-back\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fnref29\">\u21a9<\/a><\/li>\n<li id=\"fn30\">NDE <em>via<\/em> le Wiktionnaire\u00a0: Fid\u00e9icommis 1. (Droit) Disposition par laquelle un testateur charge son h\u00e9ritier institu\u00e9 de conserver et de rendre \u00e0 une personne d\u00e9sign\u00e9e la totalit\u00e9 ou une partie des biens qu\u2019il lui laisse, soit au bout d\u2019un certain temps, soit dans un certain cas.<a class=\"footnote-back\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fnref30\">\u21a9<\/a><\/li>\n<li id=\"fn31\">Ce sous-titre comme ceux qui le suivent se r\u00e9f\u00e8rent bien entendu \u00e0 l\u2019analyse qu\u2019on peut faire de la conscience des femmes pour nombre de soci\u00e9t\u00e9s, et dont je ne donne ici qu\u2019un exemple \u2014 et \u00e0 travers des r\u00eaves. L\u2019expos\u00e9 qui suit refl\u00e8te la mani\u00e8re dont j\u2019ai lu les donn\u00e9es de S. Leine, tout en \u00e9tant g\u00e9n\u00e9ralement d\u2019accord avec ses interpr\u00e9tations. L\u2019auteur elle-m\u00eame suit un sch\u00e9ma d\u2019analyse \u00e9labor\u00e9 en ethnopsychologie dont je n\u2019ai pas repris l\u2019ordre d\u2019exposition ni n\u00e9cessairement la probl\u00e9matique.<a class=\"footnote-back\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fnref31\">\u21a9<\/a><\/li>\n<li id=\"fn32\">Faut-il alors s\u2019\u00e9tonner si ces jeunes femmes se trouvant dans la p\u00e9riode la plus \u00ab\u00a0stressante\u00a0\u00bb de leur vie sont, comme le note l\u2019auteur, \u00ab\u00a0hautement conservatrices\u00a0\u00bb \u2014 ce qui est, rappelons-le, un des ph\u00e9nom\u00e8nes les plus frappants dans l\u2019oppression (&#8230; et permet entre autres \u00e0 certains de parler de \u00ab\u00a0consentement\u00a0\u00bb)\u00a0? Faut-il donc exiger \u2014 dans des soci\u00e9t\u00e9s elles-m\u00eames hautement conservatrices \u2014 et devant un tel \u00e9tat d\u2019impuissance objective, mat\u00e9rielle et mentale, que ces opprim\u00e9es aient en plus l\u2019imagination sociologique d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 futuriste\u00a0?<a class=\"footnote-back\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fnref32\">\u21a9<\/a><\/li>\n<li id=\"fn33\">Qu\u2019on me permette cette libert\u00e9 avec le fran\u00e7ais mais le passif anglais <em>(was divorced by)<\/em> est en l\u2019occurrence plus exact pour la femme.<a class=\"footnote-back\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fnref33\">\u21a9<\/a><\/li>\n<li id=\"fn34\">S\u2019agissant de la m\u00e9diatisation et de l\u2019envahissement de la conscience du sujet-femme par l\u2019omnipr\u00e9sence, l\u2019omnipotence de l\u2019homme, e\u00fbt-il deux mois, je me r\u00e9f\u00e8re surtout dans cet article, comme je l\u2019ai dit, aux soci\u00e9t\u00e9s patrilin\u00e9aires et\/ou fortement viriarcales.\n<p>J\u2019\u00e9mets toutefois l\u2019hypoth\u00e8se qui fera l\u2019objet d\u2019une \u00e9laboration ult\u00e9rieure \u2014 qu\u2019en soci\u00e9t\u00e9s matrilin\u00e9aires (m\u00eame viriarcales), la maternit\u00e9 de filles, la production de femmes par des femmes, c\u2019est-\u00e0-dire la reproduction de son propre sexe, donc de soi-m\u00eame, doit avoir une incidence diff\u00e9rente sur la conscience de soi. Je parle ici du statut <em>de<\/em> sujet et non du statut <em>du<\/em> sujet (la \u00ab\u00a0position sociale des femmes\u00a0\u00bb ), que nous allons aborder infra, et dont on sait qu\u2019il n\u2019est pas forc\u00e9ment \u00ab\u00a0meilleur\u00a0\u00bb en soci\u00e9t\u00e9s matrilin\u00e9aires, surtout virilocales. (Les variations de l\u2019autorit\u00e9 du mari sur l\u2019\u00e9pouse \u2014 cf. Schlegel 1972 et note 23 ci-dessus \u2014 y sont toutefois beaucoup plus grandes qu\u2019en soci\u00e9t\u00e9s \u00ab\u00a0patrilin\u00e9aire dures\u00a0\u00bb, selon l\u2019expression de Echard, Journet &amp; Lallemand 1981,)<a class=\"footnote-back\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fnref34\">\u21a9<\/a><\/li>\n<li id=\"fn35\">Je n\u2019aborderai pas syst\u00e9matiquement dans cet article les questions touchant \u00e0 la diff\u00e9rence, et aux rapports, entre conscience \u00ab\u00a0sexuelle\u00a0\u00bb de l\u2019individue, conscience de groupe de sexe (ce que j\u2019appellerais \u00ab\u00a0identit\u00e9 sexu\u00e9e\u00a0\u00bb) et conscience de classe de sexe (l\u00e0 o\u00f9 elle existe), dont j\u2019avais donn\u00e9 une premi\u00e8re \u00e9bauche dans une communication ant\u00e9rieure (\u00ab\u00a0La conceptualisation du sexe dans la pratique des sciences sociales et dans les th\u00e9ories des mouvements de femmes\u00a0\u00bb, Symposium 33 \u00ab\u00a0Strategies for Women\u2019s Equality\u00a0\u00bb, Xe Congr\u00e8s mondial de Sociologie, Mexico,ao\u00fbt 1982).\n<p>La diff\u00e9rence entre conscience \u00ab\u00a0de groupe\u00a0\u00bb et conscience \u00ab\u00a0de classe\u00a0\u00bb concernant les sexes est particuli\u00e8rement importante \u00e0 \u00e9lucider, non seulement pour conna\u00eetre les conditions possibles ou non d\u2019apparition de la seconde selon les soci\u00e9t\u00e9s (par exemple soci\u00e9t\u00e9s \u00ab\u00a0mixtes\u00a0\u00bb ou s\u00e9gr\u00e9gu\u00e9es \u2014 et quelle \u00ab\u00a0s\u00e9gr\u00e9gation\u00a0\u00bb\u00a0?&#8230;) et leur \u00e9volution historique, mais aussi pour l\u2019analyse des diverses mani\u00e8res dont les ethnologues traitent des \u00ab\u00a0r\u00e9sistances\u00a0\u00bb des femmes. Certain(e)s parlent trop ais\u00e9ment de \u00ab\u00a0f\u00e9minisme\u00a0\u00bb (il semble que l\u2019utilisation de ce terme devienne \u00ab\u00a0plaisante\u00a0\u00bb \u2014 sinon ce qu\u2019il suppose), d\u2019autres sous-estiment le sens v\u00e9ritablement politique de certaines r\u00e9voltes, m\u00eame individuelles. Mais justement, il semble n\u00e9cessaire, pour comprendre les formes de r\u00e9sistances, d\u2019avoir pris la mesure de la conscience domin\u00e9e.<a class=\"footnote-back\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fnref35\">\u21a9<\/a><\/li>\n<li id=\"fn36\">Devenir chamanesse est une voie contrecarr\u00e9e chez les femmes, parce qu\u2019elles sont destin\u00e9es \u00e0 vivre dans le patrilignage de leur \u00e9poux, et feraient courir un danger aux deux patrilignages\u00a0: \u00ab\u00a0&#8230; en l\u2019emportant [son essence chamanique] chez son mari, elle fait courir un risque tant \u00e0 sa famille d\u2019origine qu\u2019\u00e0 sa belle-famille. En effet, son essence chamanique consistant en un droit \u00e0 des rapports privil\u00e9gi\u00e9s avec les anc\u00eatres chamans de son patrilignage, elle peut en tirer parti au d\u00e9triment de l\u2019une comme de l\u2019autre lign\u00e9e en coupant de chaque essence ses repr\u00e9sentants masculins\u00a0; le chaman, lui, n\u2019appartient qu\u2019\u00e0 un groupe social\u00a0\u00bb. (Hamayon 1979\u00a0: 133). (Ajoutons que \u00ab\u00a0aucune chamanesse n\u2019exerce de fonctions lignag\u00e8res ou claniques\u00a0\u00bb ibid., n. 21)\n<p>Enfin, sans vouloir faire de g\u00e9n\u00e9ralisation h\u00e2tive, en l\u2019absence d\u2019une \u00e9tude approfondie sur la qestion, remarquons au passage que dans une soci\u00e9t\u00e9 matrilin\u00e9aire et matrilocale comme les Coajiro (fronti\u00e8re de la Colombie et du Venezuela), six chamanes sur sept sont des femmes (cf. Perrin 1976\u00a0: 118). (Le rapprochement entre ces deux aspects de la soci\u00e9t\u00e9 goajiro est de mon fait, non de l\u2019auteur.)<a class=\"footnote-back\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fnref36\">\u21a9<\/a><\/li>\n<li id=\"fn37\">Bien que les camps de concentration aient \u00e9galement servi des buts \u00e9conomiques (et bien que l\u2019oppression des Juifs ait \u00e9t\u00e9 li\u00e9e \u00e0 des exclusions ou des impositions \u00e9conomico-professionnelles au cours de l\u2019histoire), il n\u2019y avait pas au pr\u00e9alable exploitation \u00e9conomique des Juifs, ni des homosexuels, ni des Tziganes <em>en tant que tels<\/em> (ce qui permettait donc de concevoir leur extermination), alors que de la colonisation, de l\u2019esclavage et du \u00ab\u00a0sexage\u00a0\u00bb (selon le terme de Guillaumin 1978a et b), l\u2019exploitation des outils vivants fait partie int\u00e9grante. Certes, on en sacrifie quelques-uns, pour l\u2019exemple, en cas de r\u00e9volte, mais point trop. Et si l\u2019on tue moins de femmes que d\u2019esclaves ou de colonis\u00e9s masculins, c\u2019est bien par calcul d\u00e9mographique <em>et<\/em> \u00e9conomique.<a class=\"footnote-back\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fnref37\">\u21a9<\/a><\/li>\n<li id=\"fn38\">\u00c0 propos de scarifications certes, dans certaines soci\u00e9t\u00e9s africaines, les hommes aussi portent de splendides scarifications, notamment sur le visage, qu\u2019on peut trouver tr\u00e8s \u00e9rotiques. Disons tout de suite que le nombre de ces scarifications n\u2019atteint pas le degr\u00e9 que l\u2019on peut trouver, l\u00e0 ou ailleurs, pour les femmes.\n<p>Mais voyons d\u2019autre part comment un ethnologue africaniste parlait r\u00e9cemment des scarifications des femmes, en r\u00e9ponse \u00e0 une question sur \u00ab\u00a0l\u2019\u00e9rotisme v\u00e9cu\u00a0\u00bb et soi-disant non transpos\u00e9 en art (??) en Afrique \u00ab\u00a0Certaines cultures de l\u2019Afrique centrale favorisent un <em>apprentissage \u00e9rotique des femmes<\/em>\u00a0; celles-ci portent des tatouages en relief, destin\u00e9s non seulement \u00e0 avoir une efficacit\u00e9 symbolique, mais \u00e0 favoriser <em>l\u2019excitation et le plaisir du partenaire<\/em>. L\u2019\u00e9rotisme n\u2019a donc pas \u00e0 \u00eatre nomm\u00e9, puisqu\u2019il est\u00a0; il n\u2019a pas \u00e0 \u00eatre racont\u00e9, puisqu\u2019il est pratiqu\u00e9\u00a0; il n\u2019a pas \u00e0 \u00eatre montr\u00e9, puisque chacun sait qu\u2019il fait partie de la vie\u00a0\u00bb (interview de C. Balaridier, <em>Le Monde du dimanche<\/em>, 20 f\u00e9vrier 1983).<\/p>\n<p>Tout est dit dans la contradiction (qui n\u2019en est pas une pour les hommes) et la v\u00e9racit\u00e9 (pour les hommes) des formules soulign\u00e9es par moi. Cet \u00e9rotisme-l\u00e0 nous semble au contraire avoir besoin d\u2019\u00eatre nomm\u00e9, et autrement\u00a0: apprentissage \u00e9rotique desfemmes ou apprentissage des femmes eux l\u2019\u00e9rotisme des hommes\u00a0?<a class=\"footnote-back\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fnref38\">\u21a9<\/a><\/li>\n<li id=\"fn39\">Chez les Gisu, c\u2019est l\u2019accouchement qui est explicitement consid\u00e9r\u00e9 comme l\u2019\u00e9quivalent de la circoncision des hommes pour rendre adulte, notamment par l\u2019\u00e9preuve de la souffrance, un \u00eatre auparavant immature. Mais les hommes estiment \u2014 et les femmes ne les contredisent pas, du moins en public \u2014 que accouchement est une agonie bien moins dure (!)&#8230; si bien qu\u2019il ne permet pas pour autant aux femmes d\u2019\u00eatre en cela les \u00e9gales des hommes, note J.S. La Fontaine (1972).\n<p>L\u2019exaltation de l\u2019accouchement comme analogue au courage du guerrier est aussi un th\u00e8me assez fr\u00e9quent (cf. par exemple Loraux 1981). Analogie sans doute, \u00e9quivalence non\u00a0! Enfin, le courage est quand m\u00eame permis aux femmes dans la maternit\u00e9, seul domaine o\u00f9 elles ne soient pas vraiment en concurrence avec les hommes (du moins dans les faits, car on sait la leur reprendre sur le plan symbolique&#8230;).<a class=\"footnote-back\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fnref39\">\u21a9<\/a><\/li>\n<li id=\"fn40\">Or il s\u2019agit plut\u00f4t de singulier et pluriel <em>invers\u00e9s<\/em>\u00a0: la Libert\u00e9 et les lois, pour la gauche\u00a0; les libert\u00e9s et la <em>Loi<\/em> , pour la droite (je remercie Colette Capitan Peter d\u2019avoir attir\u00e9 mon attention sur ce point). Cette double opposition est d\u00e9j\u00e0 un agencement id\u00e9ologique de notions de r\u00e9f\u00e9rence qui, de ce fait, n\u2019ont plus le m\u00eame contenu ni le m\u00eame rapport entre elles, ne sont donc plus les \u00ab\u00a0m\u00eames\u00a0\u00bb repr\u00e9sentations.<a class=\"footnote-back\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fnref40\">\u21a9<\/a><\/li>\n<li id=\"fn41\"><em>Rom\u00e9o et Juliette<\/em>, acte V, sc\u00e8ne I. \u00ab\u00a0Ma pauvret\u00e9 consent, mais contre ma volont\u00e9\u00a0\u00bb, dit l\u2019apothicaire remettant, au risque de sa vie, le poison \u00e0 Rom\u00e9o contre une bourse de quarante ducas. \u00c0 quoi Rom\u00e9o, le puissant, qui ne se fait pas davantage d\u2019illusions, r\u00e9pond\u00a0: \u00ab\u00a0Je paie ta pauvret\u00e9, et non ta volont\u00e9.\u00a0\u00bb C\u2019est aussi la pauvret\u00e9, l\u2019impuissance physique, technique et mentale, savamment entretenues, des femmes (et des exploit\u00e9s en g\u00e9n\u00e9ral) que les hommes paient par de (maigres) b\u00e9n\u00e9fices secondaires.<a class=\"footnote-back\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fnref41\">\u21a9<\/a><\/li>\n<li id=\"fn42\">Et ce, d\u00e8s la petite enfance, d\u00e8s la structuration inconsciente de sa personne, bien avant qu\u2019elle ait la moindre id\u00e9e des id\u00e9es l\u00e9gitimant la domination masculine, et des \u00ab\u00a0services\u00a0\u00bb que lui rendraient les hommes&#8230; L\u2019apprentissage est pr\u00e9coce et continu des petites filles \u00e0 <em>servir<\/em> les autres (\u00ab\u00a0aider\u00a0\u00bb, au travail domestique, etc, disent pudiquement les descriptions ethnographiques) et s\u2019accompagne dans de nombreuses soci\u00e9t\u00e9s du constat, qu\u2019elles enregistrent, qu\u2019on demande moins (et pas le m\u00eame genre de choses) aux gar\u00e7ons de leur \u00e2ge.\n<p>Enfin, dans certaines soci\u00e9t\u00e9s, on peut trouver un apprentissage tr\u00e8s mat\u00e9riel du service au mari. Ainsi chez les Yanomami (Lizot 1976\u00a0: 210)\u00a0: \u00ab\u00a0La femme de Kiy\u00eak\u00f4 n\u2019a pas plus de six ans, elle vit avec ses parents. Lorsque Kiy\u00eak\u00f4 est revenu de la for\u00eat, les beaux-parents envoient la petite lui apporter un paquet de plantains r\u00f4tis. On la voit traverser le camp, h\u00e9sitante, se perdre parmi les abris, regarder craintivement les adultes qui la guident, tendre le paquet \u00e0 son gaillard d\u2019\u00e9poux, allong\u00e9 avec nonchalance, et s\u2019en retourner sans mot dire.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Tout ceci bien s\u00fbr n\u2019emp\u00eache pas d\u2019admettre la th\u00e8se g\u00e9n\u00e9rale de Godelier selon laquelle les id\u00e9es l\u00e9gitimantes sont efficientes (et non simple reflet) dans la formation et le maintien d\u2019un rapport de domination\u00a0; mais l\u2019analyse des instances ou des fonctions est une chose, dont la sociologie de la conscience n\u2019est pas non plus le simple reflet.<a class=\"footnote-back\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fnref42\">\u21a9<\/a><\/li>\n<li id=\"fn43\">Ce qui est le cas de nombre d\u2019intellectuelles occidentales\u00a0; sur la haine de soi pouss\u00e9e au point que \u00ab\u00a0les femmes se sentent [m\u00eame] indignes <em>d\u2019\u00eatre opprim\u00e9es<\/em>\u00a0\u00bb, cf. Delphy 1977\u00a0: 46.<a class=\"footnote-back\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fnref43\">\u21a9<\/a><\/li>\n<li id=\"fn44\">Il ajoute en note que le m\u00eame processus se trouve \u00e0 la base de la \u00ab\u00a0conjuration du malheur\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0&laquo;&nbsp;Quel bonheur, il y a longtemps que je n\u2019ai pas eu ma migraine\u00a0!&nbsp;&raquo; Mais c\u2019est le premier indice de l\u2019acc\u00e8s qu\u2019on sent venir, auquel, cependant, on ne veut pas encore croire.\u00a0\u00bb Ceci fait penser \u00e0 ces femmes qui vous r\u00e9p\u00e8tent \u00ab\u00a0je suis heureuse, je suis heureuse (d\u2019\u00eatre \u00e0 nouveau enceinte)\u00a0\u00bb , et dont il est clair qu\u2019elles conjurent par l\u00e0 la crise pressentie de leur mariage, qui ne manque gu\u00e8re d\u2019arriver.<a class=\"footnote-back\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fnref44\">\u21a9<\/a><\/li>\n<li id=\"fn45\">Si on le trouve d\u2019ailleurs, quoique tr\u00e8s rarement, dans la litt\u00e9rature militante des femmes, c\u2019est qu\u2019il s\u2019agit l\u00e0, en m\u00eame temps que d\u2019analyses, d\u2019exhortations politiques au \u00ab\u00a0r\u00e9veil\u00a0\u00bb, \u00e0 l\u2019action.<a class=\"footnote-back\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fnref45\">\u21a9<\/a><\/li>\n<li id=\"fn46\">\u00ab\u00a0Le postulat de l\u2019identit\u00e9 des contraires garantit \u00e0 tout instant \u00e0 Hegel une solution interne, imaginaire, aux contradictions internes qu\u2019il analyse et cette solution n\u2019est le plus souvent qu\u2019une op\u00e9ration magique, id\u00e9ologique au sein d\u2019une dialectique &laquo;&nbsp;simple&nbsp;&raquo;\u00a0\u00bb (Godelier 1977, t. II\u00a0: 103-104).<a class=\"footnote-back\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fnref46\">\u21a9<\/a><\/li>\n<li id=\"fn47\">Masochisme au sens banalis\u00e9. Mais, \u00e0 mon avis, le masochisme n\u2019est pas une simple demande de souffrance ou d\u2019objectivation, mais une tentative du sujet ali\u00e9n\u00e9 d\u2019agir en tant que <em>sujet<\/em> \u2014 par la mise en sc\u00e8ne (dans les fantasmes) ou la mise en faits (dans l\u2019actualisation), bref par la th\u00e9\u00e2tralisation d\u2019un <em>v\u00e9cu r\u00e9el de l\u2019agression<\/em> et de l\u2019objectivation qu\u2019il ne peut ma\u00eetriser dans la r\u00e9alit\u00e9 sociologique, et que le personnage, la <em>persona<\/em>, tente de penser, de r\u00e9pr\u00e9senter<a class=\"footnote-back\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fnref47\">\u21a9<\/a><\/li>\n<li id=\"fn48\">L\u2019arrachage des t\u00eates, <em>Un certain Plume<\/em> (1931), in <em>L\u2019Espace du dedans<\/em>, Paris, Gallimard, 1941\u00a0: 120.<a class=\"footnote-back\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=1548#fnref48\">\u21a9<\/a>\n<p class=\"signature\"><span class=\"vcard author\"><a class=\"url fn spip_in\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/spip.php?auteur748\">Nicole-Claude Mathieu<\/a><\/span><\/p>\n<p><strong>P.S.<\/strong><\/p>\n<p>Paru en 1991 dans l\u2019ouvrage <em>L\u2019Anatomie politique. Cat\u00e9gorisations et id\u00e9ologies du sexe<\/em>, de Nicole-Claude Mathieu.<\/li>\n<\/ol>\n<\/section>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Des d\u00e9terminants mat\u00e9riels et psychiques de la conscience domin\u00e9e des femmes, et de quelques-unes de leurs interpr\u00e9tations en ethnologie. Chapitre V du livre L\u2019anatomie politique, cat\u00e9gorisations et id\u00e9ologies du sexe Que l\u2019anthropologie soit fille de l\u2019imp\u00e9rialisme occidental, non seulement historiquement &hellip; <a href=\"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/?p=2778\">Continue reading <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[9,1],"tags":[],"class_list":["post-2778","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-consentement","category-construction-des-masculinites"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2778","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2778"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2778\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2898,"href":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2778\/revisions\/2898"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2778"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2778"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2778"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}