{"id":238,"date":"2014-09-04T22:35:25","date_gmt":"2014-09-04T21:35:25","guid":{"rendered":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/?p=238"},"modified":"2021-09-15T10:52:09","modified_gmt":"2021-09-15T09:52:09","slug":"la-repartition-des-taches-entre-les-femmes-et-les-hommes-dans-le-travail-de-la-conversation","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/?p=238","title":{"rendered":"La r\u00e9partition des t\u00e2ches entre les femmes et les hommes dans le travail de la conversation"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/uploads\/2014\/09\/la-repartition-des-taches-entre-les-hommes-et-les-femmes-dans-le-travail-de-la-conversation.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-65\" src=\"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/uploads\/2014\/09\/la-repartition-des-taches-entre-les-hommes-et-les-femmes-dans-le-travail-de-la-conversation.jpg\" alt=\"la repartition des taches entre les hommes et les femmes dans le travail de la conversation\" width=\"300\" height=\"225\" \/><\/a>En s\u2019appuyant sur de nombreuses recherches sur la communication, ce texte montre comment la conversation, loin d\u2019\u00eatre une activit\u00e9 anodine et spontan\u00e9e, est travers\u00e9e par des rapports de pouvoir. Il s\u2019int\u00e9resse particuli\u00e8rement aux diff\u00e9rentes formes que peut prendre la domination masculine dans le domaine de la conversation et permet ainsi de prendre conscience que la lutte contre le sexisme passe aussi et surtout par un changement de nos comportements au quotidien.<\/p>\n<p>Cette \u00e9tude a \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9e en 1997 par Corinne Monnet dans le cadre des \u00e9tudes de genre \u00e0 Gen\u00e8ve. Elle a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9e dans les Nouvelles Questions F\u00e9ministes Vol.19 en 1998.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/uploads\/2020\/01\/la-repartition-mep.pdf\">PDF mis en page<\/a><br \/>\n<a href=\"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/uploads\/2020\/01\/la-repartition-des-taches-entre-les-hommes-et-les-femmes-dans-le-travail-de-la-conversation.pdf\">PDF page par page<\/a><\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p>Contrairement \u00e0 l\u2019impression premi\u00e8re que l\u2019on a, la conversation n\u2019est pas une activit\u00e9 \u00e0 laquelle on se livre spontan\u00e9ment ou inconsciemment. Il s\u2019agit d\u2019une activit\u00e9 structur\u00e9e, ne serait-ce que par son ouverture, ses s\u00e9quences et sa fermeture, et elle a besoin d\u2019\u00eatre g\u00e9r\u00e9e par les participant-e-s.<\/p>\n<p>Nous parlerons indiff\u00e9remment de conversations, de dialogues ou de discussions pour faire r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 tout \u00e9change oral. Nous les caract\u00e9riserons par le fait qu\u2019aucun sc\u00e9nario n\u2019en a \u00e9t\u00e9 fix\u00e9 \u00e0 l\u2019avance et que ces conversations sont en principe \u00e9galitaires, \u00e0 la diff\u00e9rence des entretiens dirig\u00e9s, des c\u00e9r\u00e9monies ou des d\u00e9bats. Nous allons donc nous int\u00e9resser \u00e0 la gestion du dialogue mixte au regard du genre des personnes impliqu\u00e9es. Ainsi, nous verrons que les pratiques conversationnelles sont d\u00e9pendantes du genre et nous en chercherons les cons\u00e9quences sur le d\u00e9roulement de la conversation.<\/p>\n<p>La conversation est une forme fondamentale de communication et d\u2019interaction sociale et, \u00e0 ce titre, elle a une fonction des plus importantes. Elle \u00e9tablit et maintient des liens entre les personnes, mais c\u2019est aussi une activit\u00e9 &laquo;&nbsp;politique&nbsp;&raquo;, c\u2019est-\u00e0-dire dans laquelle il existe des relations de pouvoir. Dans une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 la division et la hi\u00e9rarchie des genres est si importante, il serait na\u00eff de penser que la conversation en serait exempte. Comme pratique sur laquelle nous fondons notre vie quotidienne, elle ne peut que refl\u00e9ter la nature genr\u00e9e de la soci\u00e9t\u00e9. Nous nous demanderons si, au-del\u00e0 du fait d\u2019\u00eatre un miroir de la soci\u00e9t\u00e9, elle ne r\u00e9active et ne r\u00e9affirme pas \u00e0 chaque fois les diff\u00e9rences et les in\u00e9galit\u00e9s de genre.<\/p>\n<p><strong> LA LONGUEUR DES CONTRIBUTIONS <\/strong><\/p>\n<p>Nous nous r\u00e9f\u00e9rerons constamment au mod\u00e8le de conversation d\u00e9crit par Sacks H., Schegloff E. et Jefferson G. en 1974. Selon ce mod\u00e8le, les syst\u00e8mes d\u2019\u00e9change de parole sont en g\u00e9n\u00e9ral organis\u00e9s afin d\u2019assurer deux choses\u00a0: premi\u00e8rement, qu\u2019une seule personne parle \u00e0 un moment donn\u00e9 et deuxi\u00e8mement que les locutrices\/teurs se relaient. La\/le locutrice\/teur peut d\u00e9signer la\/le prochain-e mais en g\u00e9n\u00e9ral, ce sont les conversant-e-s qui d\u00e9cident de l\u2019ordre des prises de parole. Le dialogue id\u00e9al suppose donc que l\u2019un-e parle pendant que l\u2019autre \u00e9coute, puis vice-versa et ainsi de suite, sans qu\u2019il y ait de chevauchements de parole, d\u2019interruptions ou de silence entre les tours. L\u2019hypoth\u00e8se est que ce mod\u00e8le doit \u00eatre valable pour tou-te-s les locuteurs\/trices et toutes les conversations. Il devrait donc tendre dans son application \u00e0 une sym\u00e9trie ou \u00e0 une \u00e9galit\u00e9. Ce mod\u00e8le est d\u00e9crit comme ind\u00e9pendant du contexte, c\u2019est-\u00e0-dire des facteurs tels que le nombre de personnes, leur identit\u00e9 sociale ou les sujets de discussion. Une fois mis en application, il devient toutefois sensible au contexte et s\u2019adapte aux changements de circonstances dus aux facteurs \u00e9voqu\u00e9s plus haut.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re question sur laquelle nous nous interrogerons \u00e0 propos du dialogue mixte concerne le temps de parole que chacun-e s\u2019octroie. On pr\u00e9suppose g\u00e9n\u00e9ralement que les deux personnes aient un temps de parole assez similaire pour qu\u2019elles puissent toutes deux exprimer leur point de vue, leurs sentiments, intentions ou projets de fa\u00e7on \u00e9galitaire. Le dialogue est per\u00e7u couramment par une majorit\u00e9 de personnes comme un lieu de partage et d\u2019\u00e9change permettant de promouvoir une compr\u00e9hension mutuelle o\u00f9 un-e interlocuteur\/trice n\u2019est pas cens\u00e9-e prendre une plus grande partie de ce temps que l\u2019autre.<\/p>\n<p>Selon l\u2019opinion commun\u00e9ment admise, ce sont les femmes qui parleraient plus que les hommes. Le st\u00e9r\u00e9otype de la femme bavarde est certainement, en ce qui concerne la diff\u00e9rence des sexes et la conversation, l\u2019un des plus forts et des plus r\u00e9pandus. Paradoxalement, c\u2019est aussi celui qui n\u2019a jamais pu \u00eatre confirm\u00e9 par une seule \u00e9tude. Bien au contraire, de nombreuses recherches ont montr\u00e9 qu\u2019en r\u00e9alit\u00e9, ce sont les hommes qui parlent le plus. D\u00e9j\u00e0 en 1951, Strodtbeck a mis en \u00e9vidence que dans des couples h\u00e9t\u00e9rosexuels mari\u00e9s, les hommes parlaient plus que les femmes.<\/p>\n<p>Mais comment expliquer un tel d\u00e9calage entre le st\u00e9r\u00e9otype et la r\u00e9alit\u00e9\u00a0? Comment se fait-il que, bien que tou-te-s nous nous soyons retrouv\u00e9-e-s dans des situations o\u00f9 il \u00e9tait clair que les hommes monopolisaient la parole, si peu d\u2019entre nous en aient profit\u00e9 pour questionner le bien fond\u00e9 de cette croyance\u00a0?<\/p>\n<p>Dale Spender s\u2019est pench\u00e9e sur ce mythe de la femme bavarde afin d\u2019en analyser le fonctionnement. Ce st\u00e9r\u00e9otype est souvent interpr\u00e9t\u00e9 comme affirmant que les femmes sont jug\u00e9es bavardes en comparaison des hommes qui le seraient moins. Mais il n\u2019en va pas ainsi. Ce n\u2019est pas en comparaison du temps de parole des hommes que les femmes sont jug\u00e9es bavardes mais en comparaison des femmes silencieuses (Spender, 1980). La norme ici n\u2019est pas le masculin mais le silence, puisque nous devrions toutes \u00eatre des femmes silencieuses. Si la place des femmes dans une soci\u00e9t\u00e9 patriarcale est d\u2019abord dans le silence, il n\u2019est pas \u00e9tonnant qu\u2019en cons\u00e9quence, toute parole de femme soit toujours consid\u00e9r\u00e9e de trop. On demande d\u2019ailleurs avant tout aux femmes d\u2019\u00eatre vues plut\u00f4t qu\u2019entendues, et elles sont en g\u00e9n\u00e9ral plus observ\u00e9es que les hommes (Henley, 1975).<\/p>\n<p>On voit bien d\u00e9j\u00e0 ici que ce n\u2019est pas la parole en soi qui est signifiante mais le genre. Une femme parlant autant qu\u2019un homme sera per\u00e7ue comme faisant des contributions plus longues. Nos impressions sur la quantit\u00e9 de paroles \u00e9mises par des femmes ou des hommes sont syst\u00e9matiquement d\u00e9form\u00e9es. Je recourrai ici au concept toujours aussi pertinent du double standard utilis\u00e9 par les f\u00e9ministes pour expliquer nombre de situations en rapport avec le genre. Un m\u00eame comportement sera per\u00e7u et interpr\u00e9t\u00e9 diff\u00e9remment selon le sexe de la personne et les assignations qu\u2019on y rapporte. Quel que soit le comportement en question, le double standard tendra \u00e0 donner une interpr\u00e9tation \u00e0 valeur positive pour un homme et n\u00e9gative pour une femme. Nous verrons que si les hommes peuvent donc parler autant qu\u2019ils le d\u00e9sirent, les femmes, elles, pour la m\u00eame attitude, seront s\u00e9v\u00e8rement sanctionn\u00e9es. De nombreux travaux se servent de l\u2019\u00e9valuation diff\u00e9rentielle des modes de converser des femmes et des hommes, n\u00e9cessaire \u00e0 l\u2019\u00e9tude de la communication genr\u00e9e. Une \u00e9tude faite lors de r\u00e9unions mixtes dans une facult\u00e9 montre la diff\u00e9rence \u00e9norme de temps de parole entre les femmes et les hommes (Eakins &amp; Eakins, 1976). Alors que le temps moyen de discours d\u2019une femme se situe entre 3 et 10 secondes, celui d\u2019un homme se situe entre 10 et 17 secondes. Autrement dit, la femme la plus bavarde a parl\u00e9 moins longtemps que l\u2019homme le plus succinct\u00a0! Beaucoup d\u2019\u00e9tudes \u00e0 ce propos portent sur des contextes \u00e9ducationnels, comme des classes. Bien que ceci d\u00e9passe le cadre du dialogue, il me semble int\u00e9ressant d\u2019en dire quelques mots. Sans faire une liste des diff\u00e9rences de socialisation selon le sexe, qui sont d\u00e9terminantes pour l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la parole, je vais juste m\u2019arr\u00eater sur celles qui concernent plus sp\u00e9cifiquement l\u2019espace de parole laiss\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9cole aux filles et aux gar\u00e7ons.<\/p>\n<p>Les enfants n\u2019ont pas un acc\u00e8s \u00e9gal \u00e0 la parole (Graddol &amp; Swann, 1989). Dans les interactions de classe, les gar\u00e7ons parlent plus que les filles. Les enseignant-e-s donnent beaucoup plus d\u2019attention aux gar\u00e7ons. Elles et ils r\u00e9agissent plus vivement aux comportements perturbateurs des gar\u00e7ons, les renfor\u00e7ant de ce fait. Elles\/ils les encouragent aussi beaucoup plus. Les \u00e9changes verbaux plus longs se passent majoritairement avec les gar\u00e7ons ainsi que les explications donn\u00e9es. Et l\u2019on sait combien il est difficile d\u2019agir \u00e9galitairement, m\u00eame en faisant des efforts. Une \u00e9tude de Sadker &amp; Sadker (Graddol &amp; Swann, 1989) portant sur cent classes montre que les gar\u00e7ons parlent en moyenne trois fois plus que les filles. Qu\u2019il est aussi huit fois plus probable que ce soient des gar\u00e7ons qui donnent des r\u00e9ponses sans demander la parole alors que les filles, pour le m\u00eame comportement, sont souvent r\u00e9primand\u00e9es.<\/p>\n<p>S\u2019il me semblait important de commencer par la remise en question de ce premier mythe, c\u2019est parce que parler plus longtemps que les autres est un bon moyen de gagner du pouvoir et de l\u2019influence dans un dialogue. Ceci est d\u2019ailleurs bien per\u00e7u par tout le monde. Chez Strodtbeck cit\u00e9e plus haut par exemple, les couples interrog\u00e9s, et autant les femmes que les hommes, associaient \u00e0 une plus grande quantit\u00e9 de parole une plus grande influence. Il s\u2019agit maintenant de voir concr\u00e8tement comment s\u2019exerce cette influence et de montrer en quoi la quantit\u00e9 de paroles \u00e9mises est un indicateur de dominance conversationnelle. En effet, le temps de parole est fonction de nombreux facteurs interactionnels, parmi lesquels le fait de pouvoir terminer son tour de parole sans interruption de la part de son interlocuteur semble \u00eatre un des plus importants.<\/p>\n<p><strong>LES PRATIQUES CONVERSATIONNELLES DES HOMMES<\/strong><\/p>\n<p><strong>1.Interrompre les femmes<\/strong><\/p>\n<p>Pour l\u2019\u00e9tude des interruptions, je me servirai surtout du texte de West &amp; Zimmerman qui se trouve dans <i>Language and Sex<\/i> de Thome &amp; Henley. Elles se r\u00e9f\u00e8rent toujours au mod\u00e8le de conversation que j\u2019ai d\u00e9crit pr\u00e9c\u00e9demment. West et Zimmerman ont op\u00e9r\u00e9 une distinction, dans les paroles simultan\u00e9es, entre deux cat\u00e9gories\u00a0: les chevauchements et les interruptions.<\/p>\n<p>Les chevauchements ont lieu \u00e0 un moment de transition possible. Ils proviennent d\u2019une erreur de r\u00e9glage entre les tours, comme par exemple quand le nouveau locuteur, pour \u00e9viter un trou, commence son \u00e9nonc\u00e9 aussi pr\u00e8s que possible de la fin de l\u2019\u00e9nonc\u00e9 du locuteur pr\u00e9c\u00e9dent. West et Zimmerman consid\u00e8rent donc le chevauchement comme une erreur du syst\u00e8me lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>La seconde cat\u00e9gorie, qui va nous int\u00e9resser davantage, est celle des interruptions proprement dites. Elles consistent en des intrusions plus profondes dans la structur\u00e9e interne de l\u2019\u00e9nonc\u00e9 de la locutrice\/du locuteur, qui peut ne pas avoir fini du tout son tour. Elles sont donc des violations des proc\u00e9dures de tour et n\u2019ont pas de fondement dans le syst\u00e8me. West et Zimmerman disent qu\u2019elles montrent un r\u00e9el d\u00e9ni d\u2019\u00e9galit\u00e9 d\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019espace de la parole.<\/p>\n<p>J\u2019en viens maintenant \u00e0 l\u2019\u00e9tude proprement dite portant sur des dialogues enregistr\u00e9s dans des lieux publics d\u2019une communaut\u00e9 universitaire. Nous avons 20 couples non mixtes (10 couples femme\/femme et 10 couples homme\/homme) et 11 couples mixtes (compos\u00e9s exclusivement d\u2019\u00e9tudiant-e-s \u00e0 une exception pr\u00e8s o\u00f9 la femme est assistante). Les sujets de conversation varient depuis les \u00e9changes de politesse jusqu\u2019\u00e0 des sujets plus intimes, selon que ces personnes se rencontrent pour la premi\u00e8re fois ou bien se connaissent davantage. Alors qu\u2019elles d\u00e9nombrent 22 chevauchements et 7 interruptions dans les dialogues non mixtes, elles trouvent 9 chevauchements et 48 interruptions dans les dialogues mixtes. On peut faire plusieurs remarques sur ces r\u00e9sultats.<\/p>\n<p>Les chevauchements sont plus fr\u00e9quents que les interruptions dans les dialogues non mixtes que dans les dialogues mixtes. Par contre, les interruptions sont beaucoup plus fr\u00e9quentes en mixit\u00e9 que les chevauchements. Seuls 3 des 10 dialogues non mixtes comportent des interruptions, qui sont de plus r\u00e9parties assez sym\u00e9triquement entre les interlocutrices\/teurs, alors que seul 1 dialogue mixte sur les 11 en est indemne. Les interruptions apparaissent donc comme syst\u00e9matiques dans les dialogues mixtes.<\/p>\n<p>La plupart des chevauchements et interruptions sont dus aux hommes. Dans 96% des cas, ce sont les hommes qui interrompent les femmes. Nous sommes bien loin d\u2019une distribution al\u00e9atoire des interruptions et le moins que l\u2019on puisse dire, c\u2019est qu\u2019il y a une forte dominance masculine quant aux interruptions dans les dialogues femme\/homme. Apr\u00e8s avoir refait une \u00e9tude dans des conditions diff\u00e9rentes portant sur cinq conversations mixtes avec des personnes qui ne se connaissaient pas du tout, West et Zimmerman retrouvent toujours, \u00e0 peu de chose pr\u00e8s, les m\u00eames r\u00e9sultats.<\/p>\n<p>Le cas de dialogue mixte o\u00f9 il y a le plus d\u2019interruptions (c\u2019est \u00e0 dire 13) se passe entre une femme assistante, de statut donc plus \u00e9lev\u00e9 que celui de son interlocuteur, et un \u00e9tudiant. C\u2019est ici aussi qu\u2019elles ont trouv\u00e9 les deux seules interruptions dues \u00e0 une femme. Dans une autre \u00e9tude faite par West (1984), portant sur des interactions entre m\u00e9decins et patients, il ressort que le genre constitue un statut plus important que la profession. Les patientes femmes sont interrompues par les m\u00e9decins hommes, mais les m\u00e9decins femmes sont aussi interrompues par les patients hommes. Une femme reste donc une femme quel que soit son statut professionnel.<\/p>\n<p>Je rappelle que rien dans le mod\u00e8le ne pr\u00e9voyait une distribution asym\u00e9trique des interruptions. Or, celles-ci ne peuvent pas \u00eatre expliqu\u00e9es par le syst\u00e8me des tours. On peut donc conclure \u00e0 l\u2019influence d\u2019un facteur exog\u00e8ne qui agit comme influence. Les r\u00e9sultats obtenus dans cette recherche mettent en \u00e9vidence que ce facteur est bien celui du genre. Si toutes les interruptions ne sont pas en elles-m\u00eames des moyens de dominance, nous ne pouvons pas non plus soutenir que ces pratiques seraient neutres par rapport au genre.<\/p>\n<p><strong>2. Imposer silence aux femmes<\/strong><\/p>\n<p>La r\u00e9partition des silences dans les dialogues non mixtes est pratiquement sym\u00e9trique alors qu\u2019en mixit\u00e9 ce sont les femmes qui ont tendance \u00e0 tomber dans le silence, surtout apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 interrompues. West &amp; Zimmerman ont aussi auscult\u00e9 de plus pr\u00e8s ces silences. Elles ont trouv\u00e9 que 62% des femmes \u00e9taient silencieuses apr\u00e8s trois types de strat\u00e9gies conversationnelles masculines\u00a0: les chevauchements, les interruptions et les r\u00e9ponses minimales retard\u00e9es.<\/p>\n<p>Les r\u00e9ponses minimales, ou confirmations minimales, signalent \u00e0 la\/au locutrice\/teur qu\u2019elle\/il a bien \u00e9t\u00e9 compris-e et peut continuer. Ce sont par exemple un signe de t\u00eate, un &laquo;&nbsp;mhm&nbsp;&raquo; ou un &laquo;&nbsp;oui&nbsp;&raquo;. Plac\u00e9e \u00e0 temps, la r\u00e9ponse minimale montre une attention active \u00e0 l\u2019interlocutrice\/teur. Lorsque les femmes s\u2019en servent, elles signalent une attention constante, d\u00e9montrent leur participation, leur int\u00e9r\u00eat et pour la conversation et pour l\u2019interlocuteur. Lorsque les hommes emploient ces marques verbales, ils le font souvent apr\u00e8s le moment propre \u00e0 soutenir le sujet. Les confirmations minimales sont donc retard\u00e9es, signalant alors pour la locutrice et ses paroles d\u00e9sint\u00e9r\u00eat et inattention. La conversation exige de l\u2019auditrice\/teur ces confirmations minimales. Si elles ne viennent pas, la\/le locutrice\/teur peut se mettre \u00e0 r\u00e9p\u00e9ter ses id\u00e9es, \u00e0 prolonger les pauses, h\u00e9siter et finir par se taire (Slembek, 1990). La strat\u00e9gie utilis\u00e9e par les hommes en retardant ces r\u00e9ponses minimales devient donc un autre moyen de domination gr\u00e2ce auquel ils finiront par obtenir le silence des femmes.<\/p>\n<p>Dans les dialogues mixtes \u00e9tudi\u00e9s, aucune femme ne s\u2019est plainte de se faire interrompre. Quand l\u2019homme s\u2019est fait interrompre, il n\u2019a du reste pas observ\u00e9 de silence par la suite. En mixit\u00e9, les femmes font des pauses environ trois fois plus longues qu\u2019en non mixit\u00e9, que ce soit apr\u00e8s une interruption ou une r\u00e9ponse minimale retard\u00e9e. Les pratiques masculines du dialogue ne sont pas sans effet sur les silences des femmes qui s\u2019ensuivent, ce qui peut d\u00e9j\u00e0 nous fournir une bonne explication du fait que leurs contributions soient moins longues que celles des hommes. Certains ont essay\u00e9 d\u2019interpr\u00e9ter les silences des femmes qui suivent les interruptions comme un signe d\u2019encouragement \u00e0 ce que les hommes les interrompent. West compare alors cette situation \u00e0 celle du viol tel qu\u2019il est con\u00e7u dans notre culture. Les femmes ne sont-elles pas vues souvent comme invitant au viol par leur habillement, que ce soit un d\u00e9collet\u00e9 ou une jupe, ou par leur inaptitude \u00e0 se d\u00e9fendre\u00a0?<\/p>\n<p>Mais si nous voulions pleinement analyser le silence des femmes, il nous faudrait examiner aussi le langage qui les exclut et les d\u00e9nigre (Spender,1980). D\u2019autre part si, comme nous le verrons plus loin, les femmes ne sont requises dans la conversation que pour soutenir le discours masculin, il devient compr\u00e9hensible qu\u2019elles restent silencieuses (Spender, 1980). Les hommes empi\u00e8tent syst\u00e9matiquement sur le droit des femmes \u00e0 achever leur tour de parole et leur d\u00e9nient un statut \u00e9gal comme partenaires conversationnelles. West &amp; Zimmerman font d\u2019ailleurs l\u2019analogie entre ces dialogues femme\/homme et les conversations enfant\/adulte o\u00f9 l\u2019enfant n\u2019a qu\u2019un droit limit\u00e9 \u00e0 la parole. Comme pour les enfants, le tour de parole des femmes appara\u00eet non essentiel. Les femmes et les enfants re\u00e7oivent respectivement de la part des hommes et des adultes un traitement similaire dans la conversation. Toutefois, \u00e0 la diff\u00e9rence des enfants, elles semblent plus la boucler, m\u00eame dans le cas, non rare, o\u00f9 les hommes les interrompent pour les reprendre ou les r\u00e9primander (West, 1983\u00a0: 157).<\/p>\n<p>Voici les trois conclusions auxquelles arrive West (1983\u00a0: 157)<\/p>\n<p>&laquo;&nbsp;<i>Les interruptions masculines constituent des parades de pouvoir et de contr\u00f4le \u00e0 l\u2019intention des femmes<\/i>&laquo;&nbsp;.<\/p>\n<p>Les interruptions sont &laquo;&nbsp;<i>de fait (et non pas uniquement au plan symbolique) un moyen de contr\u00f4le<\/i>&laquo;&nbsp;.<\/p>\n<p>&laquo;&nbsp;<i>Cette asym\u00e9trie des interruptions dans les \u00e9changes mixtes incite \u00e0 \u00e9mettre l\u2019hypoth\u00e8se que certaines situations contribuent \u00e0 mettre en relief la distinction sociale des sexes<\/i>&laquo;&nbsp;.<\/p>\n<p>Les interruptions sont un trait caract\u00e9ristique des interactions femmes\/hommes. Elles sont asym\u00e9triques et d\u00e9pendent clairement du genre. Certaines \u00e9tudes les ont retrouv\u00e9es dans une grande vari\u00e9t\u00e9 de contextes et on a vu qu\u2019avoir un statut professionnel \u00e9lev\u00e9 ne prot\u00e9geait pas les femmes des interruptions. En tant que telles, les interruptions aident \u00e0 construire et \u00e0 r\u00e9affirmer les in\u00e9galit\u00e9s de genre. \u00catre interrompue n\u2019est pas un trait du langage f\u00e9minin en soi. West &amp; Zimmennan montrent que la r\u00e9p\u00e9tition d\u2019interruptions faites par les hommes est beaucoup plus que la cons\u00e9quence de leur statut \u00e9lev\u00e9\u00a0: c\u2019est une voie qui permet l\u2019\u00e9tablissement et le maintien de ce statut diff\u00e9rentiel de genre.<\/p>\n<p><strong>LE CHOIX DES SUJETS<\/strong><\/p>\n<p>Les interruptions et les r\u00e9ponses minimales retard\u00e9es n\u2019ont pas seulement pour effet de faire taire les femmes. Elles fonctionnent aussi comme m\u00e9canisme de contr\u00f4le des sujets de conversation. Comme West &amp; Zimmerman ont pu l\u2019observer, une s\u00e9rie de r\u00e9ponses minimales retard\u00e9es peuvent amener le sujet \u00e0 sa fin. Et de fa\u00e7on similaire, les interruptions r\u00e9p\u00e9t\u00e9es sont suivies de changement de sujet.<\/p>\n<p>West a observ\u00e9 de pr\u00e8s ces intrusions masculines (1983\u00a0: 160-168). En s\u2019appuyant toujours sur le mod\u00e8le de la prise de tour, elle \u00e9tudie la fa\u00e7on dont vont se poursuivre les discussions apr\u00e8s une simultan\u00e9it\u00e9 de paroles. Parler en m\u00eame temps ne facilitant pas la compr\u00e9hension mutuelle, on peut se demander ce qui aura \u00e9t\u00e9 r\u00e9ellement entendu et compris lors d\u2019un chevauchement de paroles. Mais West s\u2019attache surtout \u00e0 \u00e9tudier quel \u00e9nonc\u00e9 sera d\u00e9gag\u00e9 de la simultan\u00e9it\u00e9 afin d\u2019en r\u00e9tablir l\u2019intelligibilit\u00e9 et d\u2019en restaurer les encha\u00eenements. Lorsque le sch\u00e9ma des transitions se r\u00e9alisant tour \u00e0 tour est bris\u00e9, diverses proc\u00e9dures peuvent \u00eatre alors utilis\u00e9es afin de surmonter cette difficult\u00e9. On peut par exemple r\u00e9cup\u00e9rer son propre \u00e9nonc\u00e9 en le reprenant lors de son prochain tour de parole ou bien on peut r\u00e9cup\u00e9rer l\u2019\u00e9nonc\u00e9 de l\u2019interlocutrice\/tour en l\u2019ins\u00e9rant dans son propre tour de parole. West constate que les r\u00e9cup\u00e9rations sont, de fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale, assez rares\u00a0; elles se retrouvent seulement dans 26% des cas de paroles simultan\u00e9es \u00e9tudi\u00e9es. 14% font suite \u00e0 des chevauchements et 35% \u00e0 des interruptions. Ce sont donc bien les interruptions qui provoquent le plus de r\u00e9cup\u00e9rations d\u2019\u00e9nonc\u00e9s. Ceci confirme bien la distinction op\u00e9r\u00e9e pr\u00e9c\u00e9demment entre les deux formes de paroles simultan\u00e9es (chevauchements et interruptions) et montre m\u00eame qu\u2019elle n\u2019est pas seulement th\u00e9orique puisque les locutrices\/teurs distinguent entre les deux dans la r\u00e9alit\u00e9 de leurs comportements. Ainsi, les erreurs de r\u00e9glage entre les tours (chevauchements) d\u00e9sorganisent moins gravement la conversation que ne le font les violations des droits des locutrices\/teurs (interruptions).<\/p>\n<p>Il s\u2019agit bien de la d\u00e9fense du droit \u00e0 la parole. Nous avons d\u00e9j\u00e0 discut\u00e9 des silences des femmes qui suivent les interruptions masculines. Ici, West observe dans le d\u00e9tail le d\u00e9roulement de la conversation apr\u00e8s que les hommes aient interrompu les locutrices.<\/p>\n<p>Elle constate que les interruptions masculines sont suivies premi\u00e8rement d\u2019une continuation du discours de la part des hommes, tandis que les femmes se retirent, et deuxi\u00e8mement, d\u2019une non-r\u00e9cup\u00e9ration de la part des hommes des paroles de l\u2019interrompue. En ne sauvant pas l\u2019\u00e9nonc\u00e9 de l\u2019interlocutrice, les hommes ne c\u00e8dent donc pas la priorit\u00e9\u00a0; en reprenant le leur, ils s\u2019emparent du r\u00f4le de locuteur et rendent leurs paroles prioritaires.<\/p>\n<p>Les femmes interrompues renoncent donc majoritairement \u00e0 se d\u00e9fendre en d\u00e9pit de la violation flagrante faite \u00e0 leur droit \u00e0 la parole. Par toutes ces intrusions, les hommes parviennent \u00e0 imposer leur propre sujet aux d\u00e9pens de celui des femmes. Celles-ci renoncent \u00e0 reprendre le leur et se soumettent \u00e0 celui des hommes. Les silences des femmes signalent qu\u2019une r\u00e8gle communicative n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 respect\u00e9e et que l\u2019interruption est ressentie comme importune. Bien que cette strat\u00e9gie soit aussi employ\u00e9e par les hommes dans les conversations avec leurs pairs, les hommes interrompus r\u00e9introduisent alors souvent leur sujet apr\u00e8s l\u2019incident (Slembek, 1995). Tr\u00e8s banales, ces interruptions ne sont pas des signes d\u2019incomp\u00e9tence conversationnelle mais bien de dominance. Elles provoquent des troubles dans la progression coh\u00e9rente de l\u2019\u00e9change, d\u00e9sorganisent l\u2019agencement tour \u00e0 tour des sujets de conversation et permettent ainsi aux hommes d\u2019imposer leurs th\u00e8mes.<\/p>\n<p>Tels sont les moyens par lesquels les in\u00e9galit\u00e9s entre femmes et hommes se r\u00e9alisent dans la conversation. West conclut son article en rattachant les pratiques linguistiques qui fournissent aux hommes les moyens de leur dominance \u00e0 la question plus vaste du pouvoir et du contr\u00f4le dans la vie sociale. &laquo;&nbsp;<i>En d\u2019autres termes, la distribution du pouvoir dans la structure professionnelle, la division du travail familial ainsi que les autres contextes institutionnels o\u00f9 les perspectives sont d\u00e9termin\u00e9es trouvent leur parall\u00e8le dans la dynamique des interactions quotidiennes. En bref, on s\u2019aper\u00e7oit qu\u2019il existe des mani\u00e8res d\u00e9finies et structur\u00e9es par lesquelles le pouvoir et la dominance dont jouissent les hommes dans d\u2019autres environnements s\u2019exercent \u00e9galement dans les conversations qu\u2019ils ont avec les femmes<\/i>&nbsp;&raquo; (West, 1983\u00a0: 169-170).<\/p>\n<p>Introduire un sujet dans une conversation n\u2019implique pas n\u00e9cessairement que ce sujet sera d\u00e9velopp\u00e9. Pour cela, un travail interactionnel est n\u00e9cessaire. Id\u00e9alement, ce travail doit \u00eatre partag\u00e9 par tou-te-s les participant-e-s. Encore une fois, rien ne permet de pr\u00e9voir une in\u00e9galit\u00e9 \u00e0 ce propos. Gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019\u00e9tude de dialogues entre couples h\u00e9t\u00e9rosexuels, Pamela Fishman (1983) a \u00e9labor\u00e9 une conception de l\u2019interaction comme travail. En analysant concr\u00e8tement les interactions, elle s\u2019est rendu compte \u00e0 quel point une interaction, pour \u00eatre effective, demandait un travail qui soit fourni par les deux personnes. Ainsi, elle montre clairement que le d\u00e9roulement des interactions mixtes permet aux hommes d\u2019imposer leurs sujets de conversation au d\u00e9triment de ceux propos\u00e9s par les femmes.<\/p>\n<p>Pamela Fishman rel\u00e8ve l\u2019introduction de 76 sujets lors des conversations qu\u2019elle a analys\u00e9es. 29 sont propos\u00e9s par des hommes, 47 par des femmes. Sur ces 47 seuls 17 feront l\u2019objet d\u2019une r\u00e9elle discussion. Que s\u2019est-il dont pass\u00e9 entre-temps\u00a0? Comment une telle perte peut-elle avoir eu lieu\u00a0? Pourquoi les femmes n\u2019ont-elles pas r\u00e9ussi \u00e0 faire en sorte que leurs sujets soient repris et discut\u00e9s\u00a0?<\/p>\n<p><strong>LES PRATIQUES CONVERSATIONNELLES DES FEMMES<\/strong><\/p>\n<p>Pour comprendre cela, il me faut parler des strat\u00e9gies conversationnelles employ\u00e9es par les femmes et les hommes. Fishman (1983\u00a0: 94) remarque tout d\u2019abord que les femmes, lors de l\u2019interaction posent deux fois et demie plus de questions que les hommes. C\u2019est une premi\u00e8re asym\u00e9trie flagrante que l\u2019on constate en ce qui concerne cette ressource interactionnelle. Les hommes interrompent et se servent de r\u00e9ponses minimales retard\u00e9es pour montrer leur d\u00e9sint\u00e9r\u00eat chronique et ils posent \u00e9galement tr\u00e8s peu de questions. Robin Lakoff (1975) avait d\u00e9j\u00e0 observ\u00e9 ce ph\u00e9nom\u00e8ne. Mais pour Lakoff, ces questions, pos\u00e9es plus fr\u00e9quemment par les femmes, \u00e9taient un indicateur de leur ins\u00e9curit\u00e9. L\u2019apport nouveau de Fishman sur ce point est de les ranger dans la cat\u00e9gorie des strat\u00e9gies conversationnelles employ\u00e9es par les femmes afin de participer au travail interactionnel.<\/p>\n<p>Mais Fishman ne s\u2019arr\u00eate pas l\u00e0 et se demande pour quelle raison ce sont les femmes qui participent de cette mani\u00e8re au dialogue. En se servant de son exp\u00e9rience personnelle, elle constate que poser une question rend la tentative d\u2019interaction plus probable, r\u00e9duisant ainsi le taux d\u2019\u00e9chec. Car poser une question demande une r\u00e9ponse de la part de l\u2019interlocuteur. De la m\u00eame fa\u00e7on, les femmes usent deux fois plus souvent que les hommes de &laquo;&nbsp;tag questions&nbsp;&raquo; (comme &laquo;&nbsp;tu sais quoi\u00a0?&nbsp;&raquo; ou &laquo;&nbsp;d\u2019accord\u00a0?&nbsp;&raquo;) qui leur servent \u00e0 mieux assurer leur droit de parole. Ce sont les enfants, face \u00e0 des adultes, qui emploient souvent aussi cette strat\u00e9gie afin de pouvoir dire quelque chose. Ceci nous enseigne moins sur l\u2019ins\u00e9curit\u00e9 des femmes et\/ou des enfants que sur la diff\u00e9rence de leurs droits. Ce n\u2019est pas par hasard que l\u2019on se sert ainsi de strat\u00e9gies ayant comme fonction de garantir une interaction.<\/p>\n<p>Une troisi\u00e8me classe de strat\u00e9gies concerne les marques d\u2019attention, diverses et vari\u00e9es que les femmes donnent deux fois plus souvent que les hommes (Fishman, 1983). Comme West &amp; Zimmerman, Fishman reprend aussi les r\u00e9ponses minimales et l\u2019usage diff\u00e9rent qui en est fait selon que c\u2019est une femme ou un homme qui les emploie, l\u2019usage masculin montrant la plupart du temps un manque d\u2019int\u00e9r\u00eat pouvant aller jusqu\u2019\u00e0 d\u00e9courager l\u2019interaction.<\/p>\n<p>Cette attitude permanente de soutien et d\u2019encouragement de l\u2019interaction, manifest\u00e9e par ces pratiques strat\u00e9giques utilis\u00e9es par les femmes, a pour cons\u00e9quence directe que parmi les 29 sujets introduits par des hommes, 28 d\u2019entre eux sont repris et d\u00e9velopp\u00e9s. Ceci montre bien que l\u2019enjeu se situe sur le plan du travail exig\u00e9 pour qu\u2019une conversation puisse se d\u00e9rouler. Ce travail n\u2019\u00e9tant pas fait par les hommes, les femmes n\u2019arrivent pas \u00e0 imposer leurs sujets. Elles peuvent bien en introduire une quantit\u00e9, si les hommes ne leur r\u00e9pondent pas, les interrompent, leur font comprendre qu\u2019ils ne sont pas int\u00e9ress\u00e9s, bref, ne s\u2019engagent pas dans l\u2019interaction et ne soutiennent pas l\u2019interlocutrice, les sujets des femmes resteront \u00e0 l\u2019\u00e9tat d\u2019embryon. Si les hommes ne collaborent pas, les sujets des femmes resteront des propositions non retenues.<\/p>\n<p><strong>LA DIVISION ASYM\u00c9TRIQUE DU TRAVAIL INTERACTIONNEL<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019introduction des sujets par les hommes se fait avec succ\u00e8s parce qu\u2019alors les deux parties sont actives en vue de rendre ces initiatives effectives. Les femmes r\u00e9pondent \u00e0 leurs d\u00e9clarations de telle fa\u00e7on qu\u2019elles permettent au sujet de se d\u00e9velopper. Avec l\u2019analyse des strat\u00e9gies conversationnelles des femmes, on peut conclure que la distribution du travail est in\u00e9gale dans la conversation (Fishman, 1983). Les femmes soutiennent le dialogue et continuent \u00e0 faire ce travail de soutien pendant que les hommes parlent\u00a0: l\u2019asym\u00e9trie de la r\u00e9partition des t\u00e2ches est flagrante. Les femmes fournissent tous les efforts conversationnels et les hommes contr\u00f4lent. Constamment, les femmes luttent pour pouvoir obtenir des r\u00e9ponses \u00e0 leurs remarques. Elles restreignent leur propre opportunit\u00e9 d\u2019expression en se concentrant sur le d\u00e9veloppement des sujets des hommes. Finalement, les femmes sont requises dans la conversation pour \u00eatre disponibles aux hommes (Spender, 1980).<\/p>\n<p>En fait, tout se passe comme si les sujets introduits par les femmes \u00e9taient per\u00e7us comme de simples tentatives pouvant ais\u00e9ment \u00eatre abandonn\u00e9es alors que ceux des hommes seraient d\u2019embl\u00e9e trait\u00e9s comme des sujets \u00e0 d\u00e9velopper (Fishman, 1983). La plupart du temps, tout ceci se d\u00e9roule sans conflit apparent. Pour la majorit\u00e9 des gens, ce n\u2019est que le bon ordre des choses. Ce travail effectu\u00e9 par les femmes n\u2019est pas analys\u00e9 g\u00e9n\u00e9ralement comme un r\u00e9el travail. C\u2019est d\u2019ailleurs ce qui permet aussi l\u2019analogie avec la division traditionnelle du travail. Ce sont les f\u00e9ministes qui se sont attach\u00e9es \u00e0 rendre visible le travail domestique effectu\u00e9 par les femmes, comme Fishman rend visible celui fourni dans la conversation.<\/p>\n<p>De m\u00eame qu\u2019il \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9 dans la nature des femmes d\u2019\u00e9lever les enfants, il est \u00e9galement consid\u00e9r\u00e9 dans leur nature de soutenir la conversation. Cette naturalisation du travail accompli par les femmes permet encore une fois de les asservir sans que beaucoup y trouvent grand chose \u00e0 redire&#8230; Penser qu\u2019il est dans la nature des femmes d\u2019avoir un style coop\u00e9ratif par exemple a pour cons\u00e9quence d\u2019obscurcir leur r\u00e9el travail pour mieux le nier. &laquo;&nbsp;<i>Le travail n\u2019est pas vu comme ce que font les femmes, mais comme faisant partie de ce qu\u2019elles sont<\/i>&nbsp;&raquo; (Fishman, 1983\u00a0: 100). Faire de ce style coop\u00e9ratif une &laquo;&nbsp;qualit\u00e9&nbsp;&raquo; f\u00e9minine revient \u00e0 confondre et \u00e0 abolir dans l\u2019inn\u00e9it\u00e9 de la nature toute valeur d\u2019acquisition et donc de qualification. Et sa fonction semble bien r\u00e9sider dans le brouillage alors effectu\u00e9 sur les relations de pouvoir. &laquo;&nbsp;<i>Parce que ce travail est obscurci, parce qu\u2019il est trop souvent vu comme un aspect de l\u2019identit\u00e9 genr\u00e9e plut\u00f4t qu\u2019un aspect de l\u2019activit\u00e9 genr\u00e9e, la maintenance et l\u2019expression des relations de pouvoir hommes\/femmes dans nos conversations quotidiennes sont \u00e9galement cach\u00e9es<\/i>&nbsp;&raquo; (Fishman, 1983\u00a0: 100).<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9chec des th\u00e8mes propos\u00e9s par des femmes ne peut s\u2019expliquer par leur contenu, Fishman n\u2019ayant pas relev\u00e9 de diff\u00e9rence notable avec les sujets propos\u00e9s par des hommes. Cet \u00e9chec s\u2019explique la plupart du temps par l\u2019abstention des hommes face \u00e0 l\u2019obligation de collaborer \u00e0 l\u2019\u00e9change. Le travail qu\u2019ils fournissent au niveau de l\u2019interaction semble se situer uniquement dans l\u2019initiative et le contr\u00f4le. Concr\u00e8tement, nous avons vu par exemple avec West (1983) quel travail structurel est n\u00e9cessaire \u00e0 la suite de paroles simultan\u00e9es afin de poursuivre la conversation de fa\u00e7on intelligible et quel travail est alors fourni par les hommes\u00a0: d\u00e9gager leur propre discours de l\u2019\u00e9tat de simultan\u00e9it\u00e9. Les hommes bloquent et ignorent les th\u00e8mes des femmes, refusent de fournir une contribution au moment o\u00f9 il le faudrait pour faire avancer la discussion et se concentrent sur le d\u00e9veloppement de leurs sujets. Ainsi, les hommes finissent par d\u00e9cider de tout dans le dialogue mixte\u00a0: du sujet, de la fa\u00e7on de l\u2019aborder et de l\u2019\u00e9volution du dialogue. Ils parlent beaucoup plus longtemps que les femmes et dirigent tout l\u2019entretien en contr\u00f4lant et influen\u00e7ant l\u2019ensemble de la discussion par les strat\u00e9gies et les tactiques diverses que nous avons cit\u00e9es. J\u2019esp\u00e8re avoir suffisamment montr\u00e9 que ces techniques utilis\u00e9es par les hommes ne sont pas simplement des indicateurs de leur dominance\u00a0; elles n\u2019ont pas comme unique effet de manifester cette domination mais bien de l\u2019\u00e9tablir et la renforcer.<\/p>\n<p><strong>QUAND LES FEMMES ADOPTENT D\u2019AUTRES PRATIQUES CONVERSATIONNELLES<\/strong><\/p>\n<p>Apr\u00e8s avoir observ\u00e9 concr\u00e8tement le d\u00e9roulement d\u2019une conversation mixte et avoir obtenu ces conclusions, il semble assez opportun de se pencher maintenant sur un autre versant de la domination masculine. Avec l\u2019id\u00e9ologie du genre, qui est fortement pr\u00e9sente dans la communication, nous sommes toujours encourag\u00e9-e-s \u00e0 correspondre aux normes \u00e9tablies qui conduisent ultimement \u00e0 l\u2019oppression des femmes (Graddol et Swann, 1989). S\u2019il est tr\u00e8s difficile pour une femme de sortir des voies genr\u00e9es de la conversation, c\u2019est aussi \u00e0 cause des sanctions qu\u2019elle encourt alors. On ne tardera pas \u00e0 lui rappeler qu\u2019elle n\u2019a pas bien appris sa le\u00e7on. Les strat\u00e9gies masculines comme les interruptions ou les r\u00e9ponses minimales retard\u00e9es sont des moyens de contr\u00f4le en elles-m\u00eames, ne serait-ce que parce qu\u2019elles emp\u00eachent directement les femmes de parler. Mais si on r\u00e9ussit \u00e0 d\u00e9tourner ce pouvoir, alors une deuxi\u00e8me forme de contr\u00f4le, qu\u2019on peut peut-\u00eatre mieux d\u00e9signer comme r\u00e9pressive, ne tardera pas \u00e0 se mettre en place.<\/p>\n<p>Personnellement, je me suis beaucoup heurt\u00e9e et confront\u00e9e \u00e0 ce second type de contr\u00f4le. La participation \u00e0 de nombreuses r\u00e9unions mixtes dans un cadre associatif m\u2019a permis d\u2019observer quelques fonctionnements masculins. La surprise premi\u00e8re devant une femme non conforme au r\u00f4le st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9 attribu\u00e9 au sexe f\u00e9minin se m\u00e9tamorphose bien vite en hostilit\u00e9 et stigmatisation. C\u2019est l\u00e0 o\u00f9 j\u2019ai v\u00e9ritablement pris conscience de la place des femmes en mixit\u00e9, elles ne doivent surtout pas d\u00e9ranger la hi\u00e9rarchie des genres, ce qui signifie qu\u2019elles doivent accepter leur position subordonn\u00e9e. Ne pas se conformer aux attentes genr\u00e9es montre toujours \u00e0 quel point ces attentes existent et doivent \u00eatre entretenues. Tenir \u00e0 son sujet et le rappeler, ne pas se taire apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 interrompue, ne pas apporter le soutien tant d\u00e9sir\u00e9, en r\u00e9sum\u00e9, entreprendre un acte quelconque qui transgresse les lois de la discussion genr\u00e9e devient un acte subversif.<\/p>\n<p>Une grande partie des \u00e9tudes cit\u00e9es ci-dessus font le m\u00eame constat\u00a0: si les femmes ne se plient pas \u00e0 l\u2019image qu\u2019on attend d\u2019elles, si elles s\u2019\u00e9mancipent du contr\u00f4le des hommes, elles subiront alors des sanctions. A commencer par le d\u00e9but\u00a0: bavarde tu seras jug\u00e9e si tu oses parler. Le double standard appara\u00eet ici fondamental et sa fonction est claire. &laquo;&nbsp;<i>Alors qu\u2019interrompre les femmes est une pratique normale pour les hommes, les femmes qui essayeront (oseront\u00a0?) d\u2019interrompre les hommes seront p\u00e9nalis\u00e9es. Il existe toute une s\u00e9rie de croyances qui renforcent cette asym\u00e9trie et ordonnent qu\u2019il n\u2019est pas de rigueur pour une femme d\u2019interrompre\/de contredire un homme, particuli\u00e8rement en public. Cela contribue \u00e0 la construction et la maintenance de la supr\u00e9matie m\u00e2le<\/i>&nbsp;&raquo; (Spender, 1980\u00a0: 44).<\/p>\n<p>Les r\u00e8gles sociales disent que les femmes et les hommes gagneront le respect en communiquant selon ce que ces m\u00eames r\u00e8gles prescrivent. Mais si ce sch\u00e9ma fonctionne tr\u00e8s bien pour les hommes, il n\u2019en va pas de m\u00eame pour les femmes (Lakoff, 1975). On a bien remarqu\u00e9 que les femmes ne pouvaient pas s\u2019assurer ce respect en suivant les voies de communication trac\u00e9es pour elles. Mais elles n\u2019y parviendront pas non plus en utilisant d\u2019autres voies.<\/p>\n<p>Quelle que soit la fa\u00e7on de parler et de converser qu\u2019 elles adoptent, les femmes seront \u00e9valu\u00e9es n\u00e9gativement. Ceci nous renforce encore dans l\u2019id\u00e9e, si besoin \u00e9tait, que c\u2019est bien le genre qui constitue le facteur saillant et non telle ou telle fa\u00e7on de converser qui serait d\u00e9ficiente ou d\u00e9viante.<\/p>\n<p>Puisqu\u2019il est consid\u00e9r\u00e9 comme naturel que les femmes fassent la plus grande partie du travail n\u00e9cessaire pour l\u2019interaction, nous ne serons pas \u00e9tonn\u00e9es qu\u2019une des sanctions les plus importantes que les femmes subissent quand elles ne dialoguent pas comme elles doivent le faire soit celle d\u2019\u00eatre raill\u00e9es et remises en cause dans leur f\u00e9minit\u00e9. &laquo;&nbsp;<i>Pour \u00eatre identifi\u00e9es comme femmes, on exige des femmes qu\u2019elles apparaissent et agissent de fa\u00e7on particuli\u00e8re. La conversation fait partie de cette unit\u00e9 de comportement. Les femmes doivent parler comme parle une femme\u00a0; elles doivent \u00eatre disponibles pour faire ce qui doit \u00eatre fait dans la conversation, faire le sale travail et ne pas se plaindre<\/i>&nbsp;&raquo; (Fishman, 1983\u00a0: 99).<\/p>\n<p>Je me permettrai de faire une br\u00e8ve incursion dans le domaine de la communication non verbale. Nancy Henley (1975) a remarqu\u00e9 que les comportements qui chez les hommes ont des connotations de pouvoir prennent une connotation sexuelle quand ce sont des femmes qui les adoptent. Elle pense que ceci est d\u00fb au fait que l\u2019implication de pouvoir est inacceptable quand l\u2019acteur est une femme et doit donc \u00eatre ni\u00e9e. On r\u00e9duit donc les attitudes de pouvoir \u00e0 des attitudes de s\u00e9duction afin de nier qu\u2019une femme puisse exercer un certain pouvoir. La m\u00eame chose a lieu dans la conversation, m\u00eame si au lieu d\u2019accuser les femmes d\u2019invites sexuelles, on a plut\u00f4t tendance \u00e0 leur reprocher un comportement agressif et castrateur.<\/p>\n<p><strong>CULTURE DIFF\u00c9RENTE OU DOMINATION MASCULINE\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p><strong>1. Pr\u00e9sentation de l\u2019approche des &laquo;&nbsp;deux cultures&nbsp;&raquo;<\/strong><\/p>\n<p>Les \u00e9tudes que j\u2019ai choisi d\u2019utiliser pour expliquer la structure du dialogue mixte et la division du travail conversationnel analysent les asym\u00e9tries trouv\u00e9es dans l\u2019interaction en termes de domination. Elles se r\u00e9f\u00e8rent \u00e0 un cadre politique critique des rapports sociaux de sexe et cherchent \u00e0 rendre visibles le pouvoir et les in\u00e9galit\u00e9s pr\u00e9sents dans les interactions quotidiennes. J\u2019aimerais maintenant discuter de recherches qui se servent d\u2019une autre grille de lecture de la r\u00e9alit\u00e9. Dans les \u00e9crits qui tiennent compte de la variable de genre, tout un courant d\u00e9veloppe une optique qui a des cons\u00e9quences bien diff\u00e9rentes de celles donn\u00e9es par l\u2019analyse de la domination masculine. Dans le domaine linguistique, Deborah Tannen est une de ses repr\u00e9sentantes les plus connues.<\/p>\n<p>L\u2019hypoth\u00e8se de d\u00e9part est que la masculinit\u00e9 se construirait par la s\u00e9paration d\u2019avec la m\u00e8re et la f\u00e9minit\u00e9 par l\u2019attachement \u00e0 la m\u00e8re (Gilligan, 1982). La menace pour l\u2019identit\u00e9 masculine se trouve alors dans l\u2019intimit\u00e9, tandis que celle pour l\u2019identit\u00e9 f\u00e9minine r\u00e9side dans la s\u00e9paration. En cons\u00e9quence, les hommes auront tendance \u00e0 \u00e9prouver des difficult\u00e9s dans les relations \u00e0 autrui et les femmes des probl\u00e8mes d\u2019individuation. Tannen analyse les probl\u00e8mes de communication entre femmes et hommes \u00e0 partir de cette position et en d\u00e9duit qu\u2019elles et ils ne cherchent pas les m\u00eames choses dans la conversation. Les hommes se r\u00e9f\u00e9reraient \u00e0 un langage de statut et d\u2019ind\u00e9pendance alors que les femmes emploieraient un langage de rapport et d\u2019intimit\u00e9. L\u2019homme dans le monde est un individu dans un ordre social hi\u00e9rarchique o\u00f9 converser devient n\u00e9gocier, chercher \u00e0 acqu\u00e9rir et maintenir son statut. Les femmes, elles, sont des individues \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un r\u00e9seau de rapports et leur but serait l\u2019interd\u00e9pendance et la relation \u00e0 autrui. Si la question de l\u2019homme est\u00a0: &laquo;&nbsp;Est-ce que tu me respectes\u00a0?&nbsp;&raquo;, celle de la femme est\u00a0: &laquo;&nbsp;Est-ce que tu m\u2019aimes\u00a0?&nbsp;&raquo; (Tannen 1993).<\/p>\n<p>Ainsi, sous ce nouvel \u00e9clairage, Tannen nous explique nombre de situations frustrantes pour les femmes dans les interactions quotidiennes mixtes. Si les femmes et les hommes ont des styles conversationnels diff\u00e9rents, c\u2019est parce qu\u2019elles\/ils ont des buts conversationnels diff\u00e9rents (intimit\u00e9 pour les unes, ind\u00e9pendance pour les autres) qu\u2019elles\/ils apprennent en partie au cours des jeux de leur enfance. Nombre d\u2019asym\u00e9tries hommes\/femmes relev\u00e9es dans la conversation sont ainsi expliqu\u00e9es gr\u00e2ce \u00e0 cette vision de la diff\u00e9rence des sexes que Tannen nous livre\u00a0: &laquo;&nbsp;<i>la communication entre hommes et femmes peut se comparer \u00e0 une communication interculturelle. C\u2019est-\u00e0-dire expos\u00e9e \u00e0 des incompr\u00e9hensions li\u00e9es aux diff\u00e9rents styles de conversation<\/i>&laquo;&nbsp;.<\/p>\n<p><strong>2. Les limites de cette conception<\/strong><\/p>\n<p>Ma critique ne porte pas sur les positions psychanalytiques de Gilligan mais sur les cons\u00e9quences linguistiques que Tannen en tire. On ne peut reprocher \u00e0 Tannen de montrer le style conversationnel des femmes comme d\u00e9ficient. Le comportement de l\u2019homme est probl\u00e9matis\u00e9, m\u00eame si ce n\u2019est pas pour le d\u00e9crire dominant. Mais l\u00e0 o\u00f9 le b\u00e2t blesse, c\u2019est au niveau des cons\u00e9quences. Tannen propose comme solution \u00e0 cette &laquo;&nbsp;incommunication&nbsp;&raquo; entre les sexes la simple compr\u00e9hension mutuelle. Personne n\u2019est \u00e0 bl\u00e2mer, et si les femmes et les hommes apprenaient \u00e0 comprendre qu\u2019ils sont fondamentalement diff\u00e9rents, les in\u00e9galit\u00e9s de genre dispara\u00eetraient. Parmi les sous-titres des chapitres de l\u2019ouvrage de Tannen, nous trouvons par exemple &laquo;&nbsp;<i>La compr\u00e9hension est la clef<\/i>&nbsp;&raquo; et le dernier chapitre s\u2019intitule &laquo;&nbsp;<i>Vivre dans l\u2019asym\u00e9trie\u00a0: ouvrir des voies nouvelles \u00e0 la communication<\/i>&laquo;&nbsp;. Puisque nous ne pouvons changer les pratiques genr\u00e9es de la conversation, alors apprenons \u00e0 les accepter.<\/p>\n<p>L\u2019origine de la diff\u00e9rence des sexes ne se situe pas pour Tannen dans un d\u00e9terminisme biologique mais dans la socialisation diff\u00e9rente v\u00e9cue par les femmes et les hommes. Femmes et hommes grandissent, selon elle, dans des mondes diff\u00e9rents, faits de mots diff\u00e9rents, d\u2019o\u00f9 le titre de son premier chapitre\u00a0: &laquo;&nbsp;<i>Autres mots, autres mondes, ou \u00e0 chacun son langage<\/i>&laquo;&nbsp;. Avec l\u2019analogie constante qu\u2019elle op\u00e8re entre la communication femmes\/hommes et la communication entre diff\u00e9rentes cultures ethniques, Tannen en arrive \u00e0 penser en termes de &laquo;&nbsp;<i>deux sexes, deux cultures<\/i>&laquo;&nbsp;, o\u00f9 &laquo;&nbsp;<i>chacun des styles adopt\u00e9s est en soi valable mais les malentendus surviennent \u00e0 cause de leurs diff\u00e9rences. La possibilit\u00e9 d\u2019aborder les conversations entre les sexes de mani\u00e8re interculturelle permet de justifier les m\u00e9contentements de chacun sans mettre l\u2019un ou l\u2019autre en tort<\/i>&nbsp;&raquo; (Tannen, 1993).<\/p>\n<p>La diff\u00e9rence des sexes est un th\u00e8me r\u00e9current chez Tannen. Toutefois, cette diff\u00e9rence n\u2019est jamais analys\u00e9e en termes de hi\u00e9rarchie sociale. Le caract\u00e8re politique et social de cette diff\u00e9rence ainsi que le rapport d\u2019oppression entre les sexes sont ni\u00e9s. Ainsi, Tannen ne cherche jamais \u00e0 montrer le caract\u00e8re social et arbitraire de la hi\u00e9rarchie des genres. Puisque pour Tannen les femmes et les hommes vivent dans des mondes diff\u00e9rents, elle en vient \u00e0 parler des cat\u00e9gories de sexes comme si chacune existait ind\u00e9pendamment du rapport \u00e0 l\u2019autre. Nous pouvons prendre l\u2019exemple des interruptions pour illustrer cette id\u00e9e. Tannen refuse de voir les interruptions en termes de domination. Si les hommes interrompent les femmes, c\u2019est tout simplement parce qu\u2019elles et ils n\u2019ont pas les m\u00eames styles de conversation. Les interruptions ne semblent donc pas construites dans l\u2019interaction mixte, et \u00eatre interrompue peut alors appara\u00eetre comme une sp\u00e9cificit\u00e9 du mode de converser des femmes (Crawford, 1995).<\/p>\n<p>Crawford remarque aussi que la force rh\u00e9torique des nombreuses anecdotes rapport\u00e9es par Tannen sur les frustrations dues \u00e0 la communication mixte porte toujours sur la diff\u00e9rence et non sur le r\u00f4le du pouvoir dans la dynamique conversationnelle (Crawford, 1995\u00a0: 107). Ainsi, les diff\u00e9rences conversationnelles ne sont jamais vues comme produites par le rapport politique femmes\/hommes et Tannen ne s\u2019interroge pas sur le rapport de force qui conduit \u00e0 ces diff\u00e9rences. Crawford nomme cette approche essentialiste (1995\u00a0: 8). Ce ne sont pas les origines des caract\u00e9ristiques genr\u00e9es (socialis\u00e9es ou biologiques) qui d\u00e9finissent pour elle l\u2019essentialisme mais plut\u00f4t la localisation de ces caract\u00e9ristiques dans l\u2019individu-e. En effet, les caract\u00e9ristiques genr\u00e9es du mode de converser que l\u2019on a trouv\u00e9es deviennent chez Tannen des traits statiques de personnalit\u00e9. Les diff\u00e9rences sont con\u00e7ues comme ancr\u00e9es dans l\u2019individu-e m\u00eame, comme le sont les diff\u00e9rences de traits de personnalit\u00e9 (Crawford, 1995\u00a0: 1). Nous avons d\u00e9j\u00e0 expos\u00e9 et critiqu\u00e9 avec Fishman (1983) les cons\u00e9quences n\u00e9gatives de la naturalisation du travail interactionnel fourni par les femmes. Nous pouvons ais\u00e9ment les reprendre ici.<\/p>\n<p>Le terme de genre a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9 afin de diff\u00e9rencier le sexe biologique du sexe social et de bien mettre en \u00e9vidence que les rapports de sexe sont construits socialement. Tannen semble oublier que ce qui est construit peut \u00eatre d\u00e9construit, m\u00eame si cela repr\u00e9sente une t\u00e2che difficile. Contrairement \u00e0 Tannen, Crawford se situe dans une perspective sociale constructionniste. Selon elle, penser le genre en termes de diff\u00e9rence plut\u00f4t que de domination nie le proc\u00e9d\u00e9 par lequel les diff\u00e9rences sont cr\u00e9\u00e9es et le pouvoir attribu\u00e9. Le genre est un syst\u00e8me de significations qui organise les interactions et gouverne l\u2019acc\u00e8s au pouvoir. Elle d\u00e9crit ce syst\u00e8me comme op\u00e9rant au niveau de structures sociales, de l\u2019interaction et de l\u2019individu-e. Le genre n\u2019existe pas \u00e0 proprement parler dans les personnes, mais est cr\u00e9\u00e9 par les interactions, les transactions et les pratiques sociales.<\/p>\n<p>Au niveau interpersonnel par exemple, Crawford pense que la cat\u00e9gorisation sexuelle ne sert pas simplement \u00e0 observer les diff\u00e9rences mais aussi \u00e0 les cr\u00e9er. Quand les femmes et les hommes sont trait\u00e9-e-s diff\u00e9remment dans les interactions quotidiennes, elles et ils se comporteront diff\u00e9remment en retour (1995\u00a0: 14). Elle remarque que &laquo;&nbsp;<i>le genre peut \u00eatre con\u00e7u comme une proph\u00e9tie s\u2019accomplissant d\u2019elle-m\u00eame<\/i>&laquo;&nbsp;. II en est de m\u00eame au niveau individuel\u00a0: &laquo;&nbsp;<i>Les femmes sont diff\u00e9rentes des hommes. Mais, paradoxalement, ce n\u2019est pas parce qu\u2019elles sont des femmes. Chacune d\u2019entre nous se comporte de fa\u00e7on genr\u00e9e parce que nous sommes plac\u00e9-e-s dans des contextes sociaux genr\u00e9s<\/i>&nbsp;&raquo; (Crawford, 1995 :16).<\/p>\n<p>Crawford critique l\u2019approche dominante des \u00e9tudes faites sur le genre et la communication\u00a0: cette approche neutralise les relations de pouvoir. M\u00eame si ces \u00e9tudes essaient d\u2019\u00eatre non-sexistes, elle leur reproche de g\u00e9n\u00e9rer plus de probl\u00e8mes et de paradoxes qu\u2019elles n\u2019en r\u00e9solvent. Pour elle, la question n\u2019est donc pas celle des diff\u00e9rences langagi\u00e8res entre femmes et hommes mais bien celle qui nous pr\u00e9occupe, \u00e0 savoir de quelles fa\u00e7ons les relations de genre sont \u00e9tablies et maintenues dans la conversation (1995\u00a0: 3). Le plus grand d\u00e9faut de la conception de Tannen est qu\u2019elle affirme de cette mani\u00e8re, contrairement \u00e0 toutes les \u00e9tudes que l\u2019on a examin\u00e9es auparavant, que quelques interactions intimes, quotidiennes, existent en dehors des relations de pouvoir qui d\u00e9finissent et construisent le genre. Or nombre d\u2019analyses ont par ailleurs montr\u00e9 combien les in\u00e9galit\u00e9s structurelles de genre \u00e9taient reproduites dans les relations personnelles et individuelles. Les relations de pouvoir affectent les relations personnelles. La banalit\u00e9 et le caract\u00e8re quotidien des conversations mixtes n\u2019en font pas une pratique qui existerait en dehors du syst\u00e8me des genres (Crawford, 1995). Tannen pr\u00e9sume une innocence dans les intentions communicatives. Dans le monde s\u00e9par\u00e9 des styles conversationnels diff\u00e9rents, Tannen explique que les buts conversationnels sont genr\u00e9s. Mais le d\u00e9sir resterait le m\u00eame pour les deux genres\u00a0: \u00eatre compris (Crawford 1995\u00a0: 106). En analysant \u00e0 chaque fois les intentions et des femmes et des hommes, Tannen veut montrer son impartialit\u00e9 envers les deux sexes. Crawford rel\u00e8ve alors la fausset\u00e9 de cette sym\u00e9trie. En effet, la seule intention qui ne soit jamais imput\u00e9e \u00e0 quelqu\u2019un est celle de vouloir dominer.<\/p>\n<p>Tannen ne tient pas compte des nombreuses analyses montrant les liens entre le pouvoir et la non-expression de la vuln\u00e9rabilit\u00e9. Exprimer ses \u00e9motions tend fortement \u00e0 r\u00e9duire sa position de pouvoir. D\u2019o\u00f9 l\u2019on peut d\u00e9duire que c\u2019est le d\u00e9sir de dominer &#8211; et non la seule socialisation &#8211; qui peut conduire les hommes \u00e0 \u00e9prouver des difficult\u00e9s dans leur relation \u00e0 autrui. Aussi, l\u2019examen de certaines \u00e9tudes f\u00e9ministes sur la psychologie des femmes montre que certaines caract\u00e9ristiques suppos\u00e9es f\u00e9minines, comme le soin excessif port\u00e9 aux autres ou la d\u00e9pendance, peuvent \u00eatre vues comme des cons\u00e9quences de la subordination. Pourquoi Tannen ne discute-t-elle pas de ces analyses\u00a0?<\/p>\n<p>M\u00eame si l\u2019on admet les bonnes intentions, converser est une forme de pratique sociale et, \u00e0 ce titre, ce que cr\u00e9e cette activit\u00e9 ne peut \u00eatre d\u00e9fait en arguant de bonnes intentions. Crawford remarque aussi qu\u2019analyser la conversation en termes d\u2019intention a une implication tr\u00e8s importante, celle de d\u00e9vier notre attention des effets, y compris bien s\u00fbr des effets de l\u2019interaction dans la maintenance de la hi\u00e9rarchie des genres (Crawford, 1995\u00a0: 107). Tannen le dit d\u2019ailleurs elle-m\u00eame\u00a0: &laquo;&nbsp;<i>Et puis, il y a aussi ces fa\u00e7ons de parler diff\u00e9rentes, qui font qu\u2019un individu peut avoir l\u2019impression d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 interrompu, m\u00eame si l\u2019autre n\u2019en avait pas la moindre intention<\/i>&nbsp;&raquo; (Tannen, 1993\u00a0: 201).<\/p>\n<p>Crawford critique \u00e9galement cette conception de l\u2019incommunication entre les sexes parce qu\u2019elle est devenue aujourd\u2019hui le principal mod\u00e8le explicatif du viol commis par des hommes connus des femmes qu\u2019ils ont viol\u00e9es. Comme dans le cas de celui qui place la responsabilit\u00e9 sur les femmes ou de celui qui voit le viol comme un probl\u00e8me de soci\u00e9t\u00e9, aucune strat\u00e9gie r\u00e9elle n\u2019est alors mise en place pour la pr\u00e9vention du viol et les hommes ne sont jamais nomm\u00e9s directement comme les agents du viol. Dans cette perspective des &laquo;&nbsp;deux cultures&nbsp;&raquo;, le viol conjugal peut \u00eatre vu comme un exemple extr\u00eame de mauvaise communication. Crawford ne nie pas qu\u2019il puisse exister une sinc\u00e8re incommunication dans le couple h\u00e9t\u00e9rosexuel, surtout au sujet de la sexualit\u00e9, o\u00f9 l\u2019interaction est amplement fa\u00e7onn\u00e9e par les normes genr\u00e9es. Mais elle montre, \u00e0 l\u2019aide de r\u00e9cents travaux effectu\u00e9s sur les violences contre les femmes, les implications troublantes du mod\u00e8le de l\u2019incommunication. Des \u00e9tudiant-e-s sont interrog\u00e9-e-s pour savoir quelles caract\u00e9ristiques elles et ils nommeraient responsables de la violence exerc\u00e9e par les hommes. Quand le comportement violent est plac\u00e9 dans un contexte d\u2019incommunication, les \u00e9tudiants masculins situent plus de responsabilit\u00e9 sur la victime de violence qu\u2019ils ne le font dans un autre contexte (Crawford, 1995\u00a0: 126). La construction de l\u2019incommunication entre les sexes peut alors \u00eatre vue comme un outil puissant, voire n\u00e9cessaire, pour maintenir la structure de la supr\u00e9matie m\u00e2le (Crawford, 1995\u00a0: 128).<\/p>\n<p><strong>3. Quelques autres exemples<\/strong><\/p>\n<p>Comme je l\u2019ai pr\u00e9c\u00e9demment annonc\u00e9, Tannen n\u2019est pas la seule \u00e0 opter pour le mod\u00e8le de l\u2019incommunication plut\u00f4t que pour celui de la domination. Borker &amp; Maltz expliquent. aussi les probl\u00e8mes de communication en termes de malentendu, sans tenir compte du fait que les caract\u00e9ristiques genr\u00e9es de la conversation sont \u00e0 l\u2019avantage des hommes et leur permettent de dominer le dialogue (Graddol &amp; Swann, 1989). De m\u00eame pour Smith (1985) les diff\u00e9rences de strat\u00e9gies conversationnelles entre femmes et hommes sont dues \u00e0 leurs buts communicationnels respectifs, l\u2019affiliation pour les femmes, le contr\u00f4le pour les hommes. Mais les hommes ne dominent pas pour autant. Un autre exemple d\u2019\u00e9tude r\u00e9cente allant dans ce sens nous explique que les diff\u00e9rences trouv\u00e9es ne sont pas attribuables \u00e0 des diff\u00e9rences de pouvoir mais \u00e0 des diff\u00e9rences de socialisation sans rapport avec le pouvoir (Bradac &amp; Mulac, 1995).<\/p>\n<p>Cette vision de la conversation mixte comme communication interculturelle semble toujours conduire aux m\u00eames conclusions ultimes\u00a0: la n\u00e9gation de la domination des hommes et la l\u00e9gitimation de l\u2019\u00e9tat actuel des relations femmes\/hommes. Je ne sais pas si ces auteur-e-s se posent la question des cons\u00e9quences sociales de leur conception qui nous livre un message aussi d\u00e9politis\u00e9 qu\u2019il est possible, ce qui ne le rend pas pour autant neutre politiquement.<\/p>\n<p>Bien que linguiste respect\u00e9e, Tannen a \u00e9t\u00e9 controvers\u00e9e par ses coll\u00e8gues. Elle semble avoir d\u00e9fendu son choix en disant qu\u2019elle n\u2019\u00e9crivait pas sur les in\u00e9galit\u00e9s ou sur la domination masculine mais sur ce qu\u2019elle appelle les frustrations conversationnelles quotidiennes (Crawford, 1995\u00a0: 105). Les femmes doivent donc, selon elle, se satisfaire de leur sort dans la conversation, ce qui ne laisse pas grande place \u00e0 l\u2019espoir d\u2019un changement. Puisque les in\u00e9galit\u00e9s deviennent des diff\u00e9rences culturelles, il est difficile de penser qu\u2019on puisse ne pas accepter cet \u00e9tat des choses. Cette approche n\u2019est pas une approche f\u00e9ministe au sens couramment employ\u00e9 par les \u00e9tudes f\u00e9ministes puisqu\u2019elle n\u2019inclut pas pr\u00e9alablement la domination masculine et se sert de la diff\u00e9rence des sexes sans jamais parler de hi\u00e9rarchie. Ce n\u2019est pas parce qu\u2019on est une femme et\/ou parce qu\u2019on prend comme objet d\u2019\u00e9tude les pratiques de conversation genr\u00e9es que l\u2019on fait pour autant une \u00e9tude f\u00e9ministe. C\u2019est plut\u00f4t une question d\u2019approche et de grilles de lecture utilis\u00e9es. Mais heureusement, nombre d\u2019\u00e9tudes sur le langage et la conversation &laquo;&nbsp;<i>continuent d\u2019\u00eatre profond\u00e9ment politiques, ne cherchant pas seulement \u00e0 \u00e9claircir, mais aussi \u00e0 changer les relations entre les femmes, les hommes et le langage<\/i>&nbsp;&raquo; (Henley, Kramarae et Thome, 1983\u00a0: 20).<\/p>\n<p>Loin d\u2019\u00eatre un lieu situ\u00e9 au-del\u00e0 du pouvoir, la conversation mixte refl\u00e8te et maintient les in\u00e9galit\u00e9s de genre. Les femmes fournissent presque la totalit\u00e9 du travail pour qu\u2019un dialogue ait lieu. Oblig\u00e9es de proposer de nombreux sujets auxquels elles doivent ensuite renoncer majoritairement, l\u2019effort des femmes ne se limite pas seulement \u00e0 se laisser interrompre par les hommes. Elles travaillent au d\u00e9veloppement du sujet masculin et manifestent une attitude de soutien afin de maintenir l\u2019interaction. Pendant ce temps, les hommes interrompent, imposent leurs sujets, influencent, dominent la conversation. Principalement, ce sont donc les femmes qui produisent les discussions et qui restent pourtant sous le contr\u00f4le des hommes.<\/p>\n<p>Si l\u2019id\u00e9ologie d\u00e9termine les attentes genr\u00e9es dans le dialogue, il n\u2019en demeure pas moins que ces interactions participent aussi \u00e0 la construction sociale de la division des genres. Selon l\u2019expression de West Zimmerman (1983), c\u2019est une des voies que prend le genre pour se faire (&laquo;&nbsp;<i>doing gender<\/i>&laquo;&nbsp;). Comme nous l\u2019avons montr\u00e9, nombre d\u2019\u00e9tudes ne se sont pas seulement int\u00e9ress\u00e9es aux diff\u00e9rences genr\u00e9es de la communication mais aussi \u00e0 la fa\u00e7on dont la discussion participe \u00e0 la construction d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 patriarcale.<\/p>\n<p>Le silence des femmes dans la conversation ainsi que leur exclusion de la communication conduisent \u00e0 leur invisibilit\u00e9 dans le monde. Si la parole est d\u00e9terminante dans la construction de la r\u00e9alit\u00e9, ceux qui contr\u00f4lent la parole contr\u00f4lent aussi la r\u00e9alit\u00e9. L\u2019\u00e9galit\u00e9 des sexes ne pourra \u00eatre atteinte uniquement apr\u00e8s un changement dans le d\u00e9roulement des conversations, mais il ne faut pas pour autant en sous-estimer l\u2019importance. Lors d\u2019une discussion, nous sommes engag\u00e9-e-s dans une activit\u00e9 politique cons\u00e9quente qui peut permettre la ren\u00e9gociation de la r\u00e9alit\u00e9 sociale. Si les interactions peuvent prendre part \u00e0 la construction du genre et de sa hi\u00e9rarchie, elles peuvent aussi oeuvrer \u00e0 sa d\u00e9construction.<\/p>\n<p class=\"signature\"><span class=\"vcard author\"><a class=\"url fn spip_in\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/spip.php?auteur255\">Corinne Monnet<\/a><\/span><\/p>\n<p><strong>P.S.<\/strong><\/p>\n<p><strong>R\u00e9f\u00e9rences\u00a0:<\/strong><\/p>\n<p>BRADAC, J.J., MULAC A. (1995). &laquo;&nbsp;Women\u2019s Style in Problem Solving Interaction\u00a0: Powerless, or Simply Feminine\u00a0?&nbsp;&raquo;. In CODY M.J. &amp; KALBFLEISCH P.J. <i>Gender, Power and Communication in Human Relationships.<\/i><\/p>\n<p>CRAWFORD, Mary. (1995). <i>Talking Difference. On Gender and Language<\/i>. London\u00a0: Sage Publications.<\/p>\n<p>EAKINS B. &amp; EAKINS G. (1976). &laquo;&nbsp;Verbal turn-taking and exchanges in faculty dialogue&nbsp;&raquo;. In DUBOIS B.L. &amp; CROUCH I. (eds). <i>The Sociology of the Languages of American Women<\/i>, San Antonio, TX\u00a0: Trinity University.<\/p>\n<p>FISHMAN, P. (1983). &laquo;&nbsp;Interaction\u00a0: the work women do&nbsp;&raquo;. In HENLEY N., KRAMARAE Ch. &amp; THORNE B. <i>Language, Gender and Society<\/i>. Rowley, MA\u00a0: Newbury House.<\/p>\n<p>GILLIGAN, C. (1986). <i>Une si grande diff\u00e9rence<\/i>. Paris\u00a0: Flammarion. (Harvard University Press, 1982).<\/p>\n<p>GRADDOL D. &amp; SWANN J. (1989). <i>Gender voices<\/i>. Cambridge, MA.<\/p>\n<p>HENLEY N., KRAMARAE Ch., THORNE B. (1983). <i>Language, Gender and Society<\/i>. Rowley, MA\u00a0: Newbury House.<\/p>\n<p>HENLEY, N. (1975). &laquo;&nbsp;Power, Sex, and nonverbal Communication&nbsp;&raquo;, in HENLEY &amp; THORNE (eds). <i>Language and Sex\u00a0: Difference and Dominance<\/i>. Rowley, MA\u00a0: Newbury House, 1975.<\/p>\n<p>LAKOFF, R. (1975). <i>Language and Women\u2019s place<\/i>. New York\u00a0: Harper &amp; Row.<\/p>\n<p>SLEMBEK, E. (1990). &laquo;&nbsp;L\u2019\u00e9loquence r\u00e9duite au silence\u00a0: comment les femmes sont \u00e9vacu\u00e9es de la communication&nbsp;&raquo;. In <i>Feminin-Masculin<\/i>, Publications de l\u2019Universit\u00e9 de Lausanne.<\/p>\n<p>SMITH P.M.\u00a0(1985). <i>Language, the Sexes and Society<\/i>. Rowley, MA\u00a0: Newbury House.<\/p>\n<p>SPENDER, D. (1980). <i>Man made Language<\/i>. London\u00a0: Routiedge &amp; Kegan Paul.<\/p>\n<p>TANNEN D. (1993). <i>D\u00e9cid\u00e9ment, tu ne me comprends pas\u00a0! Comment surmonter les malentendus entre hommes et femmes<\/i>. Paris\u00a0: Robert Laffont. (New York, 1990).<\/p>\n<p>WEST C. &amp; ZIMMERMAN D.. (1975). &laquo;&nbsp;Sex roles, interruptions and silences in conversation&nbsp;&raquo;. In Thoine B. &amp; Henley N. (eds.) <i>Language and Sex\u00a0: Diff\u00e9rence and Dominance<\/i>. Rowley, MA\u00a0: Newbury House.<\/p>\n<p>WEST C. &amp; ZIMMERMAN D.. (1983). &laquo;&nbsp;Small insults\u00a0: a study of interruption in cross-sex conversations between unacquainted persons\u201d. In HENLEY N., KRAMARAE C. &amp; THORNE B. (eds). <i>Language, Gender and Society<\/i>. Rowley, MA\u00a0: Newbury House.<\/p>\n<p>WEST, C. (1983). &laquo;&nbsp;Strat\u00e9gies de la conversation&nbsp;&raquo;. In <i>Parlers masculins, parlers f\u00e9minins\u00a0?<\/i> Eds AEBISCHER V. &amp; FORD C. Lausanne Delachaux et Niestl\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En s\u2019appuyant sur de nombreuses recherches sur la communication, ce texte montre comment la conversation, loin d\u2019\u00eatre une activit\u00e9 anodine et spontan\u00e9e, est travers\u00e9e par des rapports de pouvoir. Il s\u2019int\u00e9resse particuli\u00e8rement aux diff\u00e9rentes formes que peut prendre la domination &hellip; <a href=\"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/?p=238\">Continue reading <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-238","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-construction-des-masculinites"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/238","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=238"}],"version-history":[{"count":12,"href":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/238\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3211,"href":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/238\/revisions\/3211"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=238"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=238"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/remuernotremerde.poivron.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=238"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}